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V. — La Rivalité du Parti Socialiste et de la C. G. T

Comme il est logique, et ainsi que nous avons eu déjà l'occasion de le signaler en passant, il y a eu de très grandes variations de doctrines et par suite de méthodes chez les militants ouvriers dans tout le cours de leur longue évolution syndicale.

(1) Georges Sorel, Réflexions sur la violence.

Nous l'avons constaté en Angleterre, avec les Mutualités du début, Robert Owen, les Trade- Unions, le fédéralisme et enfin le Labour-Party.

Nous l'avons aussi constaté en France avec les mêmes mutualités à l'origine, puis la poussée socialiste et coopérative de 1848, et finalement, de nos jours, deux tendances contradictoires mais également vivaces, — le fédéralisme révolutionnaire anarchiste d'une part, (actuellement triomphant avec la C. G. T., la Fédération des Bourses et la grande majorité des petits syndicats,) et le socialisme d'Etat réformiste d'autre part, avec le parti socialiste unifié (P. S. U.) approuvé secrètement par les grandes fédérations syndicales.

Il est assez curieux de noter à ce sujet la rivalité latente qui existe entre la C. G. T. et le P. S. U., depuis leurs unifications respectives et à peu près contemporaines, (1902 et 1905).

Leur antagonisme ne repose pas tant, comme on pourrait croire, sur des divergences fondamentales de doctrine, mais plutôt sur une lutte sourde pour la prééminence et pour la direction suprême du troupeau commun, la masse ouvrière. Cette rivalité existait d'ailleurs en germe dès les bourses du travail, (guesdistes et syndicalistes), et même avant, dès le Congrès ouvrier de 1789, à une époque où les systèmes et les méthodes étaient complètement entremêlés et communs aux deux états-majors.

Mais comme il fallait la justifier par des rai-

sons plus avouables que des questions de personnes, les doctrines contraires sont venues se cristalliser et se dogmatiser, chacun exagérant son credo jusqu'aux extrêmes limites, par le besoin naturel de surenchère inhérent aux organismes populaires.

La bataille entre les deux tendances, réformiste et révolutionnaire, politique et anarchiste, recommence à chacun des congrès annuels, aussi bien au congrès cégétiste qu'au congrès socialiste. Mais jusqu'ici la majorité est toujours restée aux réformistes chez les socialistes et aux révolutionnaires pour la C. G. T. La chose est d'autant plus piquante que l'un et l'autre congrès sont constitués et alimentés à peu près par les mêmes éléments syndicaux. Seulement, dans la C. G. T., on vote par syndicat, comme nous l'avons vu, tandis que dans le parti socialiste on vote suivant le nombre d'adhérents.

Quoi quïl en soit, les théories sont aujourd'hui bien nettement concrétisées en articles de foi dans chaque camp, sous peine d'excommunication.

Le parti socialiste vient dire :

Nous ne méconnaissons pas l'utilité de la tactique révolutionnaire dans certaines circonstances extrêmes. Pourtant on ne peut faire la révolution à jet continu. On ne peut vivre indéfiniment dans l'attente du « Grand soir », hypnotisé par l'attente d'une catastrophe prochaine, raidi dans une perpétuelle veillée des armes. Il

faut vivre, et même poursuivre l'amélioration de sa vie, ne serait-ce qu'afin de préparer de meilleures armes et réunir plus de forces pour la révolution future. Au surplus, il vaut mieux tenir que courir, et puisque, dans notre démocratie bourgeoise, les circonstances paraissent favorables à la conquête prochaine des pouvoirs publics par les socialistes, grâce à la veulerie des bourgeois, poursuivons cette conquête par les moyens légaux dont nous disposons, — moyens politiques et moyens syndicaux. Exerçons notre force latente et notre pouvoir parlementaire pour l'obtention de lois ouvrières plus libérales. Non seulement elles constituent par elles-mêmes un bénéfice immédiat et tangible, mais elles forment l'étape nécessaire pour arriver, par la lutte des classes, à cette socialisation de la production, que nous rêvons comme vous.

A cela les cégétistes répondent :

L'action politique est vaine et corruptrice. Elle ne peut apporter au prolétariat que des réformettes ou des déboires. Nous ne voulons que l'action directe et poussée même, au besoin, jusqu'à la reprise directe. Point d'entente possible ou désirable avec les patrons. Avec eux rien que la guerre sans merci, par tous les moyens possibles, — sabotage, grèves incessantes et grève générale. Des pouvoirs publics rien à attendre que des coups de fusil ou des trompe-l'œil. Nous ne voulons pas plus de l'Etat-Providence que du patron philanthrope. Les soi-disant lois protectri-

ces sont des pièges; elles sont faites pour des corporations privilégiées et ne servent de rien aux autres travailleurs. Et quant à ceux qui en bénéficient, elles les endorment; elles sont des injections de morphine dans les veines du prolétariat. En somme, puisqu'un temps doit venir où la loi ne sera plus nécessaire pour que chaque membre de la société remplisse son devoir, à quoi bon modifier la loi? A quoi bon même l'observer? Il ne reste qu'à la détruire. Tout pour l'action directe et par l'action directe.

On le voit, ces théories syndicales ne sont plus seulement marxistes; elles sont nettement anarchistes et d'une intransigeance absolue. Tout au moins en paroles, car en fait on a vu fréquemment dans les congrès cégétistes, aussitôt après une déclaration de principes aussi violente, voter une résolution pour réclamer une plus stricte application de ces mêmes lois que l'on venait de répudier, ou même pour demander des lois nouvelles.

Au surplus, l'antinomie entre syndicalistes et socialistes est plus apparente que réelle. Elle ne porte que sur la méthode, mais le but reste commun, — et ce but est parfaitement clair. C'est la doctrine marxiste de la lutte des classes pour la suppression radicale du capitalisme et du patronat, (c'est la même chose pour eux), et pour la transformation complète de la société bourgeoise par la socialisation des moyens de production et le collectivisme. Il n'est pas du tout

sûr en outre, que la méthode préconisée pour arriver à ce résultat soit plus efficace dans un camp que dans l'autre.

Il serait donc parfaitement vain et un peu naïf de vouloir prendre parti entre les antagonistes et de décider nous-mêmes à quelle sauce nous voulons être mangés.

Et puis il nous faut bien avouer une faiblesse personnelle de notre formation intellectuelle. Pas plus que les cégétistes nous n'avons peur des mots. Autant qu'eux nous nous sentons les fils de la Révolution française, ce que nos amis socialistes unifiés, tout englués de parlementarisme, nous paraissent avoir oublié un peu trop. Nous ne faisons guère de différence sociale entre Draveil et la grève perlée, sauf que le sabotage et le Ca-canmj sont autrement nocifs, puisque permanents.

D'ailleurs, nos bons bourgeois, tout ébouriffés des audaces verbales des syndicalistes, devraient se rappeler les insurrections récentes du Midi et de la Champagne, lesquelles ont été aussi révolutionnaires que possible. Elles n'étaient pourtant point le fait d'ouvriers, ni même d'ouvriers agricoles, mais de propriétaires authentiques. Les possédants savent donc parfois, eux aussi, employer les moyens violents, lorsqu'ils croient y avoir intérêt. Nous avons vu de nos propres yeux, il y a quelques années, démolir la devanture d'une pharmacie « rabaisienne », à Paris, par d'autres pharmaciens patentés.

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Quoi qu'il en soit, toute cette agitation, tout ce bruit de bataille depuis quinze années, ces ardentes controverses, ces doctrines grandiloquentes, ces programmes démesurés, ces chimères d'une sentimentalité nuageuse et utopique, ont trop fait perdre de vue à tout le monde le point de départ essentiel de tout cela, — à savoir le substratum matériel dont personne ne peut indéfiniment s'isoler, et sur lequel il faudra bien nous décider à ramener prosaïquement nos regards, surtout après la grande secousse de la guerre.

L'enjeu de la bataille syndicaliste, c'est la production, en somme. On se dispute pour savoir qui en restera finalement le maître, mais personne ne prend garde à elle pendant le feu de l'action et personne ne s'occupe de ce qu'elle devient. Que dirait-on si elle mourait de faim dans l'intervalle, et si, leur combat terminé, vainqueurs et vaincus ne trouvaient plus qu'un cadavre?

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