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I. — Les Modestes débuts du Syndicalisme Agricole

De tout temps l'agriculture a été l'objet de la tendre sollicitude des Pouvoirs publics.

Sans remonter jusqu'à Sully, ni même jusqu'à Turgot et aux physiocrates, on pourrait citer tout le long du xixe siècle d'innombrables Ynanifestations oratoires ou législatives de cette sollicitude gouvernementale. La plupart ne paraissent pas, cependant, avoir été bien heureuses ni bien efficaces.

Les Chambres consultatives d'agriculture, fondées à grand fracas en 1852, n'ont, pour ainsi dire, jamais fonctionné. Les Comices agricoles, dont on fit aussi grand bruit jusque vers 1880, n'ont jamais donné, à tout prendre, aucun résultat vraiment pratique. Ils se sont bornés, tout comme les Sociétés d'Agriculture, à un rôle de patronage académique, un peu distant, un peu hautain, exercé par quelques grands dignitaires du sacerdoce agricole, mais sans aucune action sur la masse des petits cultivateurs.

Nulle part peut-être on ne peut mieux constater la stérilité complète du système étatiste et les inconvénients de la tutelle administrative.

Pourtant la situation était alors, vers 1880, réellement critique pour l'agriculture. Toutes les régions viticoles, (un bon quart de la France rurale), étaient ruinées par le phylloxéra. Les autres terres, épuisées par des siècles de culture

sans engrais suffisants, ne pouvaient plus lutter avec les pays de sol vierge ou largement fertilisés, ou encore avantagés par le coût de la maind'œuvre. Les blés de l'Amérique du Nord, de la Russie, les laines de l'Australie et de la Plata, les vins d'Espagne et d'Italie, le bétail même de l'Argentine prenaient peu à peu sur nos marchés la place des produits indigènes. La simple menace de l'importation suffisait pour faire fléchir les cours (1).

Le salut est venu tout à coup du côté le plus inattendu, par le groupement libre et quasi spontané des petits cultivateurs en syndicats professionnels ruraux.

Chose curieuse à rappeler et bien édifiante, pendant tous les débats, cependant fort longs, de la loi de 1881 sur les syndicats, personne? n'avait jamais songé à l'agriculture. C'est tout à fait in extremis, lors de la dernière délibération au Sénat, que M. Oudet, sénateur du Doubs, proposa de compléter l'article 3 : « Les syndicats professionnels ont exclusivement pour objet l'étude et la défense des intérêts économiques, industriels et commerciaux », par l'addition des mots « et agricoles ».

Telle est la petite porte par laquelle les syndicats agricoles ont pu pénétrer dans notre législation. Ils y ont fait leur chemin depuis lors, par une génération quasi spontanée, sans que per-

(1) De Rocquigny.

sonne ne l'ait vraiment prévu, ni conseillé, ni di~ rigé.

Bien au contraire, le milieu rural paraissait à l'avance le plus routinier, le plus fermé aux idées de progrès, aux innovations, le plus réfractaire à l'esprit d'association et à l'instinct de solidarité. C'est pourtant dans ce terrain, en apparence si ingrat que le syndicalisme aura poussé ses plus beaux fruits, les plus sains et les plus vigoureux, dans le court espace d'un quart de siècle.

La chimie agricole venait précisément d'atteindre, grâce aux intéressants travaux de Boussingault et de Joulie, la période des réalisations. On comprenait très bien désormais qu'on ne pouvait demander à la terre de produire plus qu'elle ne contenait; pour améliorer le rendement, il fallait augmenter d'abord les ressources nutritives du sol par des engrais chimiques appropriés.

Malheureusement on se heurtait dans la pratique à la cherté excessive de ces engrais composés, souvent même aussi à leur qualité défectueuse, que le simple paysan n'avait guère les moyens de contrôler. Il était souvent volé, pas content et tout de suite rebuté.

Le professeur d'agriculture Tanviray, de Blois, avait donc eu l'idée, au mois de mars 1883, de provoquer une association libre entre les cultivateurs de Loir-et-Cher pour l'achat en commun des engrais chimiques, la vérification scienti-

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fique de leur qualité, et subsidiairement leur répartition suivant la nature des terres et les exigences des cultures diverses. On arriva ainsi très vite à un abaissement considérable dans les cours d'achats, à une certitude complète de la teneur en principes actifs et au rendement maximum par un emploi judicieux.

Sitôt votée la loi du 21 mars 1884 sur les syndicats professionnels le groupement Tanviray s'empressa d'en réclamer le bénéfice. Il devint ainsi le Syndicat des Agriculteurs de Loir-et- Cher, lequel compte aujourd'hui plus de 10.000 membres, en diverses sections. L'exemple parut bon à suivre et presque aussitôt se fondèrent le Syndicat des Agriculteurs du Loiret, les Syndicats Agricoles d'AIIex et de Die (Drôme), le Syndicat Agricole Vauelusien, le Syndicat Agricole de Poligny (Jura).

« Le point de départ, fait remarquer de Roquigny, que les circonstances ont donné au groupement professionnel agricole a merveilleusement servi sa rapide fortune. On ne pouvait en trouver de meilleur que l'achat des matières fertilisantes traité en commun, dans un temps où cet achat comportait tant de risques et de difficultés pratiques pour le cultivateur. Le Sjmdicat, prenant en mains l'intérêt du paysan pour le servir d'une façon si éclatante et désintéressée, gagnait du premier coup sa confiance et lui faisait comprendre l'utilité de s'associer. Il le préparait à accueillir et à utiliser plus tard les ser-

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vices d'ordre supérieur qui pourraient être organisés en vue de son amélioration morale et sociale, par application de ce lien de solidarité professionnelle déjà formé et qui tend à se resserrer de plus en plus entre les syndiqués, dans l'intérêt cle tous ».

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