III. — Les Unions de Syndicats et les Sociétés d'Agriculture
On ne pouvait cependant renoncer aux multiples avantages que présentaient les puissants groupements, pour la coordination des efforts, leur efficacité, leur étendue et l'unification de la méthode. "Cette partie de l'œuvre a été très heureusement accomplie par les unions de syndicats et aussi par les sociétés d'Agriculture.
Remarquons qu'en agriculture, et contrairement à ce qui s'est produit pour les autres catégories de syndicats, tant patronaux qu'ouvriers, l'échelon du second degré, c'est-à-dire le fédéra*
lisme, a précédé l'échelon du premier degré, c'est-à-dire le groupement rural. Avant 1884, il n'y avait pas un seul syndicat local, mais il y avait depuis longtemps de nombreuses Sociétés départementales d'agriculture, et même nationales, très prospères et semi-officielles. Il n'a pas été difficile de les adapter à la situation. Elles ont pris d'elles-même, et très résolument, la direction du mouvement syndical; ce sont le plus souvent leur exemple, leur influence et leur appui financier qui ont permis la fondation et la prospérité des premiers syndicats.
C'est ainsi qu'une Union centrale a été créée de très bonne heure, dès le 3 mars 1886, sous l'égide et par le patronage de l'antique et célèbre Société des Agriculteurs de France. Cette Union centrale des syndicats a son siège à Paris dans l'hôtel de la Société d'Agriculture; elle groupait, dès le 1" janvier 1900, 936 syndicats affiliés, avec 400 à 500.000 membres.
L'Union Cenircde des Syndicats des Agriculteurs de France a pour but, d'après ses statuts, de servir aux syndicats de centre permanent de relations, de renseignements techniques et statistiques, de favoriser la création de nouveaux syndicats, de les aider de ses conseils et de son appui effectif, dans toutes les circonstances et dans toutes les manifestations de la vie syndicale.
Chaque année l'Union Centrale tient une assemblée générale qui a pris souvent l'am-
pleur d'un véritable congrès agricole national. Elle est bien ainsi « un Conseil supérieur libre de l'agriculture délégué par les associations professionnelles des départements, qui sont ellesmêmes des chambres d'agriculture spontanées, dont on ne peut dénier la compétence. » (1).
La partie la plus utile et la plus féconde de l'œuvre de l'Union Centrale a été précisément de coordonner les éléments de la nouvelle doctrine syndicale, d'en canaliser et régulariser les manifestations souvent tumultueuses et de dresser enfin un programme d'ensemble de l'action agricole.
Mais elle s'est bien gardée de vouloir tout couler dans un moule uniforme et de vouloir faire entrer de force dans le même corset orthopédique les régions et les cultures les plus diverses, le Nord et le Midi, l'Est et le Sud-Ouest, Lyon et Bordeaux, Rennes et la Provence.
Elle a compris, au contraire, que l'on n'obtiendrait le plein épanouissement de l'esprit syndical, qu'à condition de le laisser s'adapter aux convenances territoriales, aux possibilités et aux besoins spéciaux de chaque contrée, au genius loci, suivant la vieille formule.
L'Union Centrale et la Société des Agriculteurs de France ont ainsi favorisé de tout leur pouvoir la création d'Unions régionales, comme
(1) De Rocquigny.
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intermédiaires indispensables entre le groupement rural et la Fédération suprême. De leur côté, les anciennes sociétés départementales d'agriculture et les premiers grands syndicats départementaux, (transformés aujourd'hui en 98 Unions départementales des Syndicats), ont accompli un labeur de concentration régionale analogue. Leurs efforts sont venus converger exactement au même point et aboutir à la même solution, par la logique des choses.
Chacune de ces Unions régionales embrasse un certain nombre de départements, qui se sont groupés spontanément à peu près suivant les limites d'intérêts, de besoins, de cultures, qu'un siècle de centralisation administrative n'a pu fort heureusement parvenir à détruire.
Il est trop évident que les desiderata et les contingences des vignerons du Midi ne peuvent s'amalgamer complètement avec ceux des sucriers du Nord ou des producteurs de blé du Centre, ou encore des éleveurs de Normandie. A vouloir les mettre tous ensemble et les traiter tous de même, on risquait de mécontenter tout le monde, et de ne rendre finalement service à personne.
Nous touchons ici au grand problème de la décentralisation économique et de la spécialisation régionale, autrement important que la décentralisation administrative ou politique, dont on nous rebat périodiquement les oreilles. Ce problème, que la production industrielle aborde
à peine aujourd'hui, l'agriculture a su très bien le résoudre, dès 1890-1895.
Nous avons eu ainsi, presque dès la période héroïque, avec ce magnifique réseau de dix Unions régionales, un exemple significatif et complet de régionalisme pratique, lequel constitue certainement le phénomène le plus remarquable de tout le mouvement corporatif agricole, avec quelques vingt ans d'avance sur son voisin industriel.
La plupart de ces Unions régionales se sont tout de suite constituées très fortement, presque sans retouches, et ont prouvé, dès leur naissance, une très grande vitalité. Elles ont maintenant passé la phase de croissance et sont en plein épanouissement. C'est sur elles que repose désormais le plus pur de l'avenir syndical.
Ces dix Unions représentent en bloc 350.000 à 400.000 adhérents : ce n'est pas suffisant pour un effectif total de 1.100.000 syndiqués. Un assez grand nombre de départements et un trop grand nombre de syndicats restent encore en dehors de la classification régionale. Ce sera l'œuvre de l'après-guerre de compléter ce réseau, et même de le remanier sur les points où il sera nécessaire, pour l'associer étroitement au futur régionalisme industriel.
Les Unions départementales et les Sociétés départementales d'agriculture ne peuvent guère, en effet, avoir la prétention de suppléer les Unions régionales manquantes, malgré le rôle assez im-
portant que la loi leur a fait jouer pour le crédit agricole depuis quinze à vingt ans.
Elles n'ont été, même pour le crédit mutuel, que des organismes intermédiaires et provisoires, appelés à être remplacés par d'autres groupements plus larges et plus puissants, mieux adaptés au régionalisme syndical, et pouvant assurer son plein rendement.