I. — Les premières Caisses Rurales
Jusque vers 1890 cet office n'était rempli, — et plutôt mal, — que par des petits banquiers locaux, lesquels prêtaient volontiers de petites sommes aux cultivateurs, à des taux véritablement usuraires, (10 et 12 0/0 à l'an), sur billets à 90 jours renouvelables une ou deux fois.
(1) Henry Sagnier.
Cette suprême ressource menaçait de manquer bientôt elle-même, par suite de la disparition successive de toutes ces banques locales, dont le consortium des grands établissements de crédit s'était mis à poursuivre la destruction systématique.
Il fallait renverser les termes du problème et organiser le crédit agricole par en bas, (le mot est de Méline), c'est-à-dire le faire organiser par les agriculteurs eux-mêmes collectivement et en faire leur chose.
C'est à cette conception nouvelle qu'aboutirent deux grands réalisateurs, Léon iSay et surtout Jules Méline, lequel a mérité le titre de père de l'agriculture. Le premier, dans une brochure retentissante et dans une conférence magistrale au Congrès international de 1889, raconta ce qu'il avait vu du fonctionnement et du succès des caisses rurales en Lombardie et en Allemagne. Le second apporta l'appui de toute son influence, qui était alors très grande, à la création des caisses syndicales, lesquelles commençaient à apparaître timidement. Le crédit personnel devenait ainsi le crédit mutuel agricole : la formule définitive était trouvée. Déjà de divers côtés, en France, et sous diverses formes, s'organisaient dans nos campagnes des caisses privées de cré> dit mutuel.
Les unes appliquaient purement et simplement la méthode italienne décrite par Léon Say <%t basaient leurs bannues mutualistes sur les so-
ciétés de secours mutuels, telle la Banque Populaire de Menton. D'autres partaient du crédit coopératif, sous l'égide de la loi de 1867, pour aboutir au crédit populaire, et bientôt après au crédit rural; c'est le type des caisses Rayneri, qui subsiste toujours et qui a conservé une certaine importance.
D'autres encore, avec Louis Durand, avocat à Lyon, préconisaient hardiment la formule allemande de la responsabilité illimitée des caisses, avec engagement solidaire de tous leurs membres pour l'ensemble de toutes leurs opérations. L'expérience a prouvé la justesse de la conception des caisses Durand. Les associés n'y ont aucun capital préalable à verser; celui-ci, ou plus exactement le fonds de garantie, se constitue peu à peu par l'accumulation d'une quote-part des bénéfices, mis en réserve. Quant au fonds de roulement, il résulte des dépôts à vue, tout comme dans les banques ordinaires, ou d'emprunts à terme, au fur et à mesure des demandes de crédit. La caisse reçoit d'une main l'argent qu'elle prête aussitôt de l'autre; son bénéfice est constitué par la différence entre le taux d'emprunt et le taux d'escompte, généralement 1 à 1 1/2 0/0 l'an. C'est en somme l'application presque textuelle à l'agriculture du système des banques de dépôts et d'escompte. Les caisses Durand ont été rapidement fédérées dans une Union des Caisses rurales ouvrières françaises à responsabilité illimitée, fondée en 1890, et qui accuse de
1900 à 1909 un chiffre global d'affaires de plus de cinquante millions.
La première caisse vraiment syndicale fut créée, dès 1885, par le Syndicat agricole de Poligny (Jura), dont nous avons remarqué déjà plusieurs fois les initiatives heureuses. Elle débuta avec l'encaisse très modeste de 17.000 francs, en capital et en dépôts, ce qui ne l'empêcha pas de réaliser 350.000 francs d'affaires les six premières années, au taux de 5 0/0, puis de 4 0/0, et sans subir aucune perte. Ses affaires se sont considérablement élargies depuis, dès qu'elle a été admise à réescompter son papier à la Banque de France.
Concurremment apparaissaient d'autres caisses syndicales, à Senlis (Oise), à Die (Drôme), basées sur les mêmes principes et bientôt aussi prospères. L'élan syndical était donné; il n'y avait plus qu'à continuer.
Mais on se heurtait tout de suite à une objection légale très forte. La loi de 1884 interdisait en effet formellement aux syndicats de faire aucun acte de commerce, et l'exercice de la banque constitue une commercialité incontestable. Il fallait faire une nouvelle loi.
C'est à cette tâche que s'employa Jules Méline, pour aboutir bientôt à la loi du 5 novembre 1894 sur l'organisation du crédit agricole par les syndicats, i