II. — L'Evolution économique teutone
Le développement industriel et commercial de l'Allemagne paraît avoir passé par trois phases bien distinctes depuis la fondation de l'Empire, en 1871, jusqu'à la guerre de 1914.
Le premier stade, que l'on pourrait appeler la période prussienne, a été voulu, organisé et obtenu par Bismarck, avec une netteté de vues st une sûreté de méthode, qui sont bien dans la manière de ce prodigieux réaliste. Sa conception était très simple. Qu'est-ce qui a fait la grandeur de l'Allemagne? L'Empire. — Qui a fait l'Empire et qui peut le maintenir? La Prusse. — Donc la Prusse doit rester prédominante en Allemagne à tous les points de vue, politique, militaire, agricole et industriel. Il a dit en propres termes le 23 février 1879 : « J'ai changé de système économique pour rester toujours fidèle à la même idée : l'unification de l'Allemagne sous l'hégémonie de la Prusse; — tout le reste est accessoire. »
Partant de ce principe, Bismarck a voulu que l'Empire vécût sur lui-même et pour lui-même beaucoup plus que pour le monde extérieur; il avait à effacer les traces de trois ou quatre siècles de guerres et de dévastations. Donc assurer d'abord la vie matérielle par le développement agricole et adopter pour cela une politique de
protectionnisme; ce protectionnisme fut d'ailleurs si adroitement calculé, qu'il n'entrava ni l'industrie, ni le commerce. Les points d'appui de toute l'activité agricole et industrielle de l'Empire furent et restèrent l'agriculture et l'industrie prussiennes. Son exportation, à lui Bismarck, consista surtout à exporter de la Prusse sur l'Allemagne, beaucoup plus que de l'Allemagne sur l'extérieur; il avait notamment la sainte horreur du mirage des colonies.
Aussi son Empire, celui qui va de 1871 à 1890, fut-il d'une solidité à toute épreuve. Il fut en outre, chose plus inattendue, résolument pacifique; on prétend même qu'il a regretté bien des fois amèrement la conquête de l'Alsace-Lorraine, qu'il considérait comme une faute politique, et comme une grande cause de faiblesse pour l'avenir.
Pendant vingt ans, il entassa matériaux sur matériaux, résultats sur résultats, avec une patience parfaite, réussissant à créer une richesse un peu massive, un peu vulgaire, mais réelle et bien définitive, ce que l'on appelle chez nous de la « fortune acquise ». Bismarck administra l'Allemagne dans les mêmes formes que sa terre de Varzin, et l'Allemagne s'en trouva bien.
A partir du 30 mars 1890, au moment où Guillaume ÎI cassa aux gages si brutalement le Chancelier de fer et prit en mains les rênes du gouvernement, deuxième période et aussi nouveau système. La période prussienne est finie, la période
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allemande commence, avant que vienne la troisième et ultime phase, la période pangermanique.
A vrai dire, il n'y a aucune différence de manière entre le deuxième et le troisième stade; ils résultent l'un et l'autre des mêmes procédés, lesquels sont tout à fait caractéristiques du tempérament de Guillaume IL Seulement la deuxième période, qui va de 1890 et des traités de commerce Marshall-Caprivi jusqu'à l'Exposition universelle de 1900, a bénéficié an début de tous les excellents résultats de la méthode d'accumulation prudente suivie par Bismarck dans la période antérieure.
Appuyée sur les bases solides que celui-ci avait su constituer, elle a commencé à déployer ses ailes sur le monde ébloui. Elle a pu se permettre pendant longtemps toutes les fantaisies, même les plus dangereuses et les plus coûteuses, expansion coloniale, dépenses formidables d'outillage et d'achalandage, immobilisations déjà colossales, manifestations oratoires et politiques retentissantes, tout réussissait. Elle avait alors des réserves.
Aussi Guillaume II et son peuple, grisés par le succès, ont bien vite dépassé toute mesure. Ils ont cru tout possible; ils se sont cru tout permis. Alors a commencé, à partir de 1900, la phase de mégalomanie, qui devait aboutir en 1914 à la catastrophe, après un ou deux avertissements sérieux en ï 001 et en 1907, et aussi après de multiples incidents diplomatiques, qui sont encore
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dans le souvenir de toutes les nations, — et pour cause.
C'est à partir de 1900 que la politique panmondiale du Kaiser a commencé à devenir franchement agressive, périodiquement, chaque fois qu'il se trouvait en présence de difficultés financières aiguës, ce qui était de plus en plus fréquent. 11 est même curieux d'observer la concordance absolue entre les périodes de tension diplomatique et de pénurie financière allemande.
C'est donc aussi à partir de 1900 que se déclenche la période régressive, avec des arrêts, avec des sursauts, avec des retours de fortune apparents et même avec des succès momentanés, mais sans que les événements favorables et passagers puissent désormais enrayer la marche fatale des forces inéluctables.
Il leur aurait fallu, pour pouvoir remonter le cours du torrent, s'arrêter résolument, renoncer à toutes leurs gigantesques entreprises et revenir aux sages doctrines de Bismarck.
Mais ils étaient pris, et bien pris, dans l'engrenage. Ils étaient en proie à deux vers rongeurs, leur dette flottante, publique et privée, toujours accrue et toujours plus exigeante, et leur exploitation au rabais, (Dumping System), Il leur a fallu toujours aller de l'avant, toujours chercher à guérir leurs entreprises par de nouvelles entreprises, sous peine de sombrer immédiatement.
C'est très certainement parce qu'ils arrivaient à l'extrême bord d'une crise financière et indus-
trielle formidable, et pour l'empêcher, que nos ennemis ont voulu la guerre en 1914, ou du moins qu'ils l'ont déclanchée à ce moment-là plutôt qu'à un autre. Leur conduite sans cela serait purement inexplicable et absurde, et contraire à leurs intérêts les plus évidents.
Pangermanisme, mégalomanie, annexions, Deutchland uber aies, tout cela était déjà ancien, purement oratoire et n'avait rien d'urgent. C'était programme, non de l'Empire, mais d'un parti beaucoup plus militaire que politique, auquel les contingences sont venues donner de l'importance, mais qui n'a pas provoqué les événements à lui toul seul. Et puis, même le triomphe complet du pangermanisme n'était nullement incompatible avec là continuation indéfinie de l'état de paix ruinée et de pression diplomatique; au contraire.
Revoyez l'histoire des quinze dernières années cl les magnifiques résultats que Guillaume 11 avait su tirer de la seule menace de son sabre, sans jamais le sortir du fourreau. Rappelons-nous l'acte d'Algésiras et la convention du Congo, et Agadir, et les voyages de Tanger et de Jérusalem, la Turquie et le chemin de fer de Bagdad, la mainmise sur la Russie et sur l'industrie russe, l'admiration béate de l'Amérique, de la Suisse et de l'Espagne. Et tant d'autres succès éclatants, que la plus belle guerre n'aurait pu rendre plus complets.
Le monde entier, — nous compris, avec nos
socialistes, sauf quelques originaux comme Clemenceau et Léon Daudet, sauf peut-être aussi quelques Anglais depuis Edouard VII, — rendait sincèrement hommage à la supériorité manifeste de Berlin. On adorait respectueusement l'industrie allemande, la marine allemande, les colonies allemandes, la science allemande, l'architecture allemande, la musique allemande, la littérature allemande, la culture allemande, le socialisme allemand, le Kaiser allemand; on s'arrêtait de justesse aux mœurs allemandes et nu Kronprinz allemand.
Et ce peuple aurait renoncé de gaîté rie cœur à une magnifique suprématie morale de quarante années, telle que Napoléon lui-même n'avait pu la connaître, pour le vain orgueil de prouver la supériorité de ses armes, (dont personne ne doutait alors, même nous), ou pour la satisfaction d'ajouter à son Empire immense l'épine d'une on deux Alsace-Lorraine de plus, ou encore pour le plaisir d'humilier la Russie cliente au profit d'une Autriche à demi concurrente et de fidélité douteuse.
Nos ennemis sont gens qui ont toujours su très bien compter; ils sont trop pratiques pour lâcher la proie pour l'ombre. En tout cas, ils sont passés maîtres dans l'art de choisir leur moment et leurs prétextes, et de sauvegarder les apparences. Cette fois au contraire, ils ont pris le plus mauvais prétexte qui soit, puisqu'ils ont été mettre en cause maladroitement la Russie, (que pour-
tant ils devaient chercher à ménager), et par voie de conséquence la Belgique et l'Angleterre, après avoir laissé passer de magnifiques occacions directes contre nous, avec Casablanca et l'affaire du Congo.
îl y avait donc autre chose.