VII. — L'Avenir du Crédit Agricole
Telle est dans ses grandes lignes et sous ses diverses formes cette œuvre en somme considérable du Crédit agricole. Après une pratique d'une vingtaine d'années pour les premières institutions et d'une dizaine d'années pour les autres, il devient possible de dégager les leçons de l'expérience et d'en déduire des conclusions assez précises.
Une première remarque s'impose. Les entreprises qui ont le mieux réussi et qui ont rendu le plus de services sont précisément celles qui ont organisé le crédit agricole par en bas, suivant la formule Méline. Et parmi celles-là, ce sont celles dues à l'initiative privée ou au concours direct et spontané de la Banque de France, (caisses Durand, caisses Rayneri, caisses rurales semi-indépendantes), qui ont le mieux prospéré.
La Banque de France a persévéré en effet dans
la voie tracée par Giraud. Elle a multiplié ses encouragements directs à l'agriculture et ses escomptes directs, en marge des caisses officielles et en concurrence fréquente avec elles.
Le chiffre de ses opérations directes et spontanées avec les agriculteurs atteint le total énorme de 57(5 millions, de 1900 à 1909, se répartissant en 159 millions d'avances sur titres, 73 millions de warrants agricoles et 344 millions de prêts individuels sur signature.
Pendant ce temps les caisses officielles, et principalement les caisses régionales, fondées cependant à grand renfort de publicité et de textes de lois, n'ont donné que des demi-résultats, malgré les tout-puissants appuis et les larges prébendes dont elles ont bénéficié. Et encore ontelles dû avoir recours elles-mêmes aux réescomptes de la Banque pour 250 millions!
Les chiffres sont ici très significatifs. Voici en effet comment s'établit le bilan complet des sommes prêtées à l'agriculture de 1900 à 1909, d'après Henry Sagnier :
Opérations des caisses régionales . . . 313 millions
— directes de la Banque de
France 576 millions
— des caisses indépendan-
tes (Durand et autres) . 68 millions
Total 957 millions
Ainsi, sur un total de près d'un milliard, les caisses officielles participent à peine pour un
tiers, malgré 73 millions et demi d'avances gouvernementales sans intérêt.
Ceci prouve une fois de plus que l'initiative privée est autrement apte que l'intervention officielle à produire des résultats. La chose est doublement logique lorsqu'il s'agit de crédit, c'est-à dire d'un sujet où la confiance personnelle et l'appréciation de la valeur réelle des individualités joue le rôle décisif.
On peut ajouter que ce fameux cadeau de 73 millions fait par l'Etat aux caisses régionales représente pour elles un danger futur évident. ïl a pu provoquer au début un succès factice, mais beaucoup trop de ces caisses se sont habituées à considérer ces versements abondants comme une aubaine définitive et de durée illimitée. Pourtant, d'après la loi, ce cadeau n'est qu'une avance remboursable. Qu'adviendra-t-il lorsque l'Etat voudra rentrer dans ses fonds? Il y a bien des chances pour qu'il ne puisse y parvenir. Les influences parlementaires auront beau jeu a s'entremettre, et il faudra se résigner à passer l'éponge, surtout avec l'excuse trop légitime que la guerre va fournir aux caisses régionales pour ne pas payer.
Mais même si on arrivait au remboursement, quels seraient le lendemain la situation et l'avenir des caisses régionales? Car de toutes façons ce système d'avances, et d'avances sans intérêt, ne pourra plus se continuer.
Elles seront donc obligées à la fois de relever
le taux de leur escompte, (vraiment trop bas, puisqu'il est parfois au-dessous du taux de la Banque), et elles risqueront de perdre aussitôt leur clientèle, ou bien de chercher ailleurs, dans des dépôts et des émissions de bons à court terme, les capitaux nécessaires à leurs opérations.
Or jusqu'ici elles n'ont rien fait pour se préparer à ces deux éventualités et nous risquons bien d'être amenés à constater bientôt à leur sujet une faillite de l 'Etat-Providence.
Ceci comporte une morale. Comme l'a dit Rupin, dès 181."> : • Il n'y a pas le crédit agricole, il y a le crédit. » Le crédit agricole ne peut pas fonctionner autrement que le crédit commereiaî ou que le crédit industriel. Il relève comme eux des mêmes nécessités de fait, la confiance, la connaissance des situations réelles et des contingences, enfin l'intérêt réciproque.
En accordant aux caisses régionales des capitaux non productifs de revenu, on a faussé radicalement l'un des rouages essentiels du mécanisme, c'est-à-dire l'intérêt réciproque. On a prétendu qu'elles n'auraient pu vivre sans cela. Si c'était vrai, ce serait la condamnation formelle du système. Mais, fort heureusement, cette assertion est inexacte, puisqu'il côté des caisses officielles, le crédit agricole libre et non subventionné a pu fleurir dans le même temps jusqu'à concurrence de 644 millions, contre 313 millions pour les caisses protégées.
La conclusion logique apparaît dès lors très nette. Débarrassons les caisses régionales de la protection inutile et de la tutelle compliquée de l'Etat et rendons-les à leurs dirigeants naturels» c'est-à-dire aux Syndicats et aux Unions régionales de Syndicats. Passons même au besoin un trait de plume sur les 73 millions d'avance déjà effectuées, mais arrêtons les frais pour l'avenir.
Le contrôle suprême de ces caisses, de toutes les caisses, de leurs opérations et de leur crédit réel devra être exercé désormais souverainement par quelqu'un qui s'y entend autrement mieux que l'Etat, ses parlementaires et ses fonctionnaires, puisque c'est le dispensateur et le régulateur obligé de tout crédit. Nous avons nommé la Banque de France.