‹ L'armature sociale;Chapitre 66 sur 98 · I. — Le Marxisme · texte numérisé non relu

I. — Le Marxisme

Toute la doctrine ouvrière jusqu'à la guerre tient dans le marxisme, adaptation récente de l'illuminisme allemand au mysticime français des Guesde et des Sorel.

Parodiant le mot de Sieyès, les théoriciens de la C. G. T. formulent : « Qu'est l'ouvrier? Rien. ;Que doit-il être? Tout. » Partie de telles prémisses, la doctrine va très vite aux conséquences les plus extrêmes, surtout lorsque l'argumentation est conduite avec l'impérieuse logique formelle et le manque total de préjugés qui caractérise nos théoriciens cégétistes.

Cette doctrine a été élaborée tout au long par l'Allemand Karl Marx, lequel écrivait en Angleterre, il y a une soixantaine d'années, sous l'influence combinée du darwinisme et de la concentration capitaliste britannique de l'époque. Plie est devenue depuis 1905 l'évangile intangible, le credo d'unification de tous nos militants, .socialistes comme cégétistes.

Ils ont abjuré à son profit toutes leurs anciennes fois particulières, et renoncé aux systèmes nombreux et divergents de la vieille école socialiste française, laquelle a pourtant produit des hommes de la valeur de Louis Blanc, Proudhon et Benoit Malon.

Le marxisme émet la prétention d'être, comme toutes les choses allemandes, essentiellement scientifique et réaliste. Il base ses conceptions,

affirme-t-il, uniquement sur des lois biologiques nettement démontrées et il en fait application aux phénomènes sociaux.

Que voit-on en effet dans la nature, suivant Darwin? La lutte pour la vie et la sélection des espèces s'opérant partout, par la violence et par la force, les petits et les incomplets finissant par être supprimés, en vertu de la loi fatale, et d'ailleurs bienfaisante, du progrès biologique.

Les choses ne se passent pas autrement dans les sociétés humaines; aussi loin que nous regardions dans l'histoire nous trouvons toujours la force comme accoucheuse des sociétés et des progrès. Tant pis pour les faibles, les impuissants ou les parasites. Il est désirable qu'ils disparaissent, puisqu'ils sont en marge de l'évolution.

Il est à peine besoin de faire remarquer, — soit dit en passant, — combien cette doctrine est proche parente de l'impérialisme de Guillaume II, et comme elle s'harmonise bien avec le pangermanisme. Les marxistes allemands n' avaient aucun effort de conscience à faire pour entrer de plein pied dans cette guerre, la sélection naturelle exigeant la victoire de la culture allemande et du socialisme allemand.

Dans l'ordre social moderne, continue Karl Marx, que voyons-nous? Toutes les sociétés actuelles sont dominées par les questions économiques. Il n'est rien d'important, de durable ou d'essentiel en dehors de la production, et tout en

définitive vient y aboutir, même l'art et même la science.

Le producteur est le seul rouage utile de la société, de même que le travail est le seul moteur de la production. Théoriquement tous les nonproducteurs devraient disparaître, puisque parasites, et cela arrivera forcément un jour. En attendant cette étape fatale de l'évolution, donnons tout au moins au producteur la place prépondérante à laquelle il a droit, et que la justice sociale lui attribue. Que le producteur devienne le centre et le moteur de tout le système, comme il convient !

Et puisque de fâcheuses contingences historiques et économiques ont laissé prendre sa place par des végétations parasitaires, capitalisme et classes bourgeoises, n'hésitons pas, et arrachons violemment ces végétations gourmandes, pour remettre chaque chose et chacun dans l'ordre scientifique. Comme par définition, et par hypothèse, le seul producteur c'est l'ouvrier, la conclusion en découle naturellement : tout par l'ouvrier et pour l'ouvrier, et par tous les procédés, — les autres classes devant disparaître dans le plus bref délai possible, pour arriver enfin à la socialisation des moyens de production et au collectivisme.

Telle est la thèse marxiste dans son principe. Elle est d'une incontestable logique, si l'on admet, comme Karl Marx, que l'ouvrier soit toute la production.

Nos cégétistes, et même nos socialistes, lui ont ajouté depuis un corollaire anarchiste, internationaliste et pacifiste, qui n'était pas, croyonsnous, dans les conceptions primitives de l'auteur. Ce corollaire s'écarte en tout cas nettement des tendances officielles du marxisme allemand actuel, telles qu'on a pu les constater aux nombreux congrès internationaux, particulièrement au Congrès de Stuttgart, en 1902, où les Germains refusèrent précisément de suivre notre C. G. T. dans la voie du pacifisme et de la grève internationale, en cas de guerre. Nous sommes désormais pleinement édifiés là-dessus, — et pour cause.

Depuis 1902 et jusqu'en 1914, la C. G. T. a poursuivi l'implacable exécution de la doctrine marxiste avec un indéniable talent, et avec une science de la psychologie des foules, que pourraient lui envier bien des docteurs en Sorbonne. Elle a poussé surtout jusqu'aux extrêmes limites son principe de la lutte des classes, lui donnant pour la propagande la préférence sur tous les autres moyens, pratiquant franchement et systématiquement la politique du pire.

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