III. — La Faillite de l'Internationale Ouvrière
Les militants cégétistes ont pu en effet constater la faillite totale de leur enseignement sur un des points qui leur tenait le plus à cœur, l'internationalisme pacifiste et la solidarité des travailleurs de tous les pays contre tous les bourgeois.
Il n'y a pas eu cependant dans leur cas faute morale, mais erreur de diagnostic, ce qui est déjà suffisamment grave pour un système où l'on prétend tout expliquer et tout résoudre par les faits scientifiques. D'autant plus grave qu'avec leur esprit déductif habituel, les cégétistes avaient été jusqu'au bout de leur raisonnement, traduisant internationalisme par antipatriotisme et pacifisme par grève générale et sabotage de la mobilisation.
Le réveil a été plutôt dur le 1er août 1914, devant l'agression brutale de l'Allemagne et la volte-face immédiate des socialistes germains, j .Mais ils n'ont pas hésité une seconde, tous ces pacifistes forcenés, — ceci soit dit à leur honneur il Ils ont jeté au panier leur internationalisme! malencontreux et ils ont couru à la frontière!
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faire leur devoir patriotique, coude à coude avec les paysans et avec ces bourgeois, tant abhorrés la veille encore.
L'utopie pacifiste n'a du reste pas été particulière à la C. G. T. Il serait injuste de la prendre seule comme bouc émissaire pour une erreur psychologique où elle se trouvait en très bonne et nombreuse compagnie, avec le parti socialiste tout entier et avec un très grand nombre de personnalités politiques de tous les bords et de tous les pays, depuis Jaurès et Léon Bourgeois jusqu'au Président Wilson et au tsar Nicolas II. Ils en ont tous rappelé depuis, même le pauvre Nicolas.
Mais il y a une autre internationale qui a fait faillite, elle aussi, tout à fait à l'autre extrême, — c'est l'internationale financière. Celle-là on en parle moins, et cependant elle a été autrement dangereuse pratiquement, puisqu'elle avait bel et bien déjà livré notre argent à l'Allemagne et qu'il y est encore.
L'internationalisme moral n'a pas eu de conséquences définitives. Il ne pouvait du reste guère en avoir, malgré tout le bruit intéressé fait par les partis adverses autour de ces exagérations évidentes de doctrines. Tous ceux qui fréquentaient un peu les milieux syndicaux ou socialistes avant la guerre étaient parfaitement tranquilles. Ils savaient que ces Français avaient, comme tous les autres, l'amour de la patrie dans le sang, et qu'ils se reprendraient au premier
signal, ainsi que nous les avons toujours vu faire, tout le long de notre histoire, à chaque période de crise nationale. Cependant il faut en retenir un sujet de méditation et un enseignement pratique, aussi profitable pour les pacifistes de La Haye que pour ceux de la rue Grange-aux- Belles.
Constatons le danger des généralisations prématurées et des systématisations audacieuses, formulées en vertu du raisonnement pur et hors du contrôle des faits. Rien n'est plus faux que le dogmatisme soi-disant scientifique, lorsqu'il prétend transporter de toutes pièces des lois biologiques dans un autre domaine pour lequel elles ne sont pas faites, en argumentant sur une vague analogie.
Un beau jour on se trouve en face de la réalité brutale, d'un fait d'expérience patent et concret, et nettement contradictoire, d'un événement inattendu, contre lequel tous les meilleurs raisonnements viennent se briser comme verre, et le beau système s'écroule.
Pas moyen du reste d'ergoter dans le cas actuel. La démonstration éclatante est fournie par les fils légitimes du Maître, par le socialisme allemand tout entier. C'est lui qui vient, bien plus que son empereur, de poignarder froidement l'illusion pacifiste, et de rappeler ironiquement aux sentimentaux et aux rêveurs que le dogme marxiste admet des peuples élus dans la sélection sociale, de même qu'il y a des espèces
privilégiées dans la sélection biologique. Les marxistes allemands l'avaient laissé entendre, prétendent-ils, par leur attitude et par leur vote, dans tous les congrès internationaux, à Londres, à Copenhague, à Stuttgart. Tant pis pour ceux qui n'ont pas voulu comprendre. Cette fois on a été obligé de comprendre, par cette application brutale de ce que le philosophe appelait « l'argument du bâton ».
Et puis, il y en a d'autres qui l'ont senti, le bâton, ce sont les innombrables adeptes du syndicalisme ou du socialisme actuellement sous les armes, et notamment les originaires des régions envahies. Ceux-là, quand ils reviendront chez eux après la guerre et qu'ils trouveront leur pays complètement dévasté par le camarade teuton, on peut être sûr qu'ils n'oublieront pas et que leur indignation saura se manifester de façon durable dans les congrès. Comme ils représentent plus de la moitié du contingent total du parti, ce demi-million de dépouillés, il faudra bien les écouter et modifier la tactique et la doctrine suivant leurs volontés nouvelles.
Cette considération électorale sera autrement efficace, soyons-en persuadé, que les meilleurs raisonnements sur l'esprit des dirigeants responsables du parti socialiste et de la C. G. T. S'ils veulent être fixés sur la mentalité actuelle de leurs troupes, qu'ils aillent au front et qu'ils écoutent. Ils seront vite renseignés.
Il est aussi un autre facteur déterminant au-
quel il leur faudra désormais prendre garde, c'est l'opinion publique, — - la seule chose vraiment souveraine en France. Le plus clair des succès des militants ouvriers jusqu'à la guerre est dû en effet à l'appui tacite mais réel que leur cause avait rencontré auprès de l'opinion.
Ce brave public, — nous tous parbleu, — nous avons applaudi à leurs revendications que nous estimions justes, et nous avons donné toute notre sympathie à leurs efforts. Nous avons même montré parfois une certaine admiration amusée pour leurs excès et pour leurs fantaisies.
Or l'opinion française s'est transformée radicalement depuis la guerre et à cause de la guerre. Elle en a assez maintenant des fantaisies de la politique du pire et des internationales, tant ouvrière que capitaliste. Elle ne permettra plus rien qui puisse ressembler à une rentrée en relations avec nos ennemis. Elle saura le signifier catégoriquement en temps opportun, soyons-en convaincus.
Voilà donc nos militants cégétistes obligés de procéder à un examen de conscience approfondi et à une revision sévère de toute leur doctrine. Tout se tenait dans leur dogme, et puisqu'un des points a faibli, tout le reste est remis en question. Nous pouvons nous en rapporter à eux pour effectuer cette revision nécessaire, avec la trop grande faculté de déduction, dont ils ont si souvent fait preuve à notre détriment réciproque. Comme ils sont gens de bonne foi et fort intelli-
gents, attendons-les aux conclusions sans trop les presser.
ÏVo — Les Constatations nécessaires
La première constatation à tirer des événements, c'est que la patrie crée encore aujourd'hui entre tous ses habitants un lien de solidarité très réel et très puissant, qui vient même de se révéler le plus puissant de tous.
Il sera peut-être possible plus tard, beaucoup plus tard, quand le facteur Temps sera intervenu, d'élargir à nouveau l'idée de patrie en internationalisme. Mais, même alors, la patrie restera une chose vivante et agissante. L'internationalisme futur viendra se superposer à elle, non la supprimer, de même que la patrie elle-même n'a en rien fait disparaître notre amour pour nos petites provinces natales. L'expression exacte ne serait donc pas internationalisme mais supernaiionalisme.
La nation, ce n'est plus niable, sera toujours la cellule primitive nécessaire, la base de tout l'édifice politique, tout comme le syndicat par rapport aux fédérations. Elle trouve, elle aussi, son prolongement normal dans cette future Société des Nations, (société sélectionnée bien entendu), énoncée par le président Wilson, et acclamée par tous les socialistes.
Nation au lieu de classes sociales antagoniques, société des Nations au lieu d'internationale
des travailleurs, le progrès est déjà sensible, on en conviendra.
Mais poussant plus loin la critique et les constatations, on remarque qu'on avait en effet oublié de tenir compte de deux lois biologiques essentielles, l'instinct de conservation et la loi des corrélations organiques. Pour que l'espèce puisse se sélectionner, il faut d'abord qu'elle se perpétue. Elle a ainsi le droit de légitime défense, qui découle au surplus du dogme de la concurrence vitale.
En outre la loi des corrélations organiques permet de constater une corrélation inéluctable de toutes les classes sociales d'une nation organisée, concourant à l'œuvre de défense commune, et oubliant toutes leurs petites divisions, devant le péril général. C'est exactement ce que nous venons de voir dans la guerre actuelle. C'est bien en vertu d'une loi impossible à éluder que le travailleur français s'est senti français avant d'être travailleur, de même que le camarade allemand s'est déclaré boche avant d'être socialiste, — que l'un comme l'autre se sont reconnus frères de leur compatriote bourgeois et liés à son sort, comme il était, lui aussi, lié au leur.
Ainsi, dans chaque ville, par un phénomène analogue, les syndicats ont senti beaucoup plus fortement le lien de solidarité avec leurs voisins immédiats des autres professions locales et se sont réunis en Bourse du Travail urbaines, de préférence aux fédérations syndicales lointaines,
restées forcément moins précises et moins vivaces.
Il y a un fond national commun, un patrimoine de race, matériel, moral et social, qui se trouve plus fort que tout, au moins pour le moment. C'est encore un fait d'expérience, que rien ne peut plus entamer. Notre devoir est de le protéger, ce patrimoine commun, en vertu de notre propre instinct de conservation, non seulement contre les attaques du dehors, mais aussi contre nos propres querelles intestines. Nous venons tous de défendre la patrie dans cette crise exceptionnelle, niais c'est la patrie aussi qui nous défend dans les circonstances ordinaires de la vie, beaucoup plus efficacement et beaucoup plus fréquemment qu'on n'y avait pris garde. Il n'y a pas ici seulement sentimentalité, il y a intérêt réciproque.
i Que nous le voulions ou non, nous faisons tous partie d'un agrégat, d'un milieu, d'un organisme collectif appelé nation, dont il ne dépend pas de nous de nous émanciper. Nos conditions personnelles de sélection seront d'autant plus faciles à réunir et à réaliser que notre milieu organique sera plus favorable et plus prospère. Cette influence du milieu, c'est encore une loi que l'on avait négligée. Par suite il nous faut concourir à tout ce qui peut améliorer ce milieu. Nous serons les premiers à en profiter, de même que nous serions les premiers à souffrir de tout ce qui pourrait diminuer sa vitalité.
322 l'arjîaturë sociale
Faisant application de ces nouveaux principes, lesquels ne procèdent pas, nous y insistons, du raisonnement pur, niais viennent d'être contrôlés par pratique, nous constatons que l'ouvrier ne peut plus s'abstraire, comme il le croyait, de son milieu organique particulier, qui est l'industrie dont il vit.
Il pourra d'autant plus facilement poursuivre et réaliser ses fins particulières qu'elles seront plus en harmonie avec le plan d'ensemble de J'évolution économique et nationale. En d'au lies termes plus précis, il pourra d'autant mieux améliorer son sort et poursuivre son émancipation progressive, que la production générale ^era plus riche et plus prospère.
i Le simple bon sens nous amène d'ailleurs exactement à la même constatation. Là où il n'y A rien le diable perd ses droits, dit le proverbe. .Supposez une industrie anémiée par quinze années d'une concurrence étrangère formidable et par une instabilité intérieure continue, arrivée ainsi à la dernier e période du malthusianisme économique, manquant de capitaux pour augmenter sa production, et limitée du reste pour cette production par la tactique absurde de ses ouvriers, ceux-ci auront beau agiter le spectre de la révolution sociale, ce n'est pas cela qui mettra de l'argent dans la caisse pour leur en donner.
I Ils ont fait dépendre l'amélioration sociale, comme on l'a dit très justement, d'une affaire de
partage* alors qu'elle est avant tout une question de production intensifiée.
Faites en sorte; par des progrès scientifiques et économiques, q^ue l'ouvrier, ail lieu de fabriquer dèU5é objets, arrive à en produire trois ou quatre dans le même temps, et vous augmenterez instantanément son salaire de moitié ou du double. De tous les procédés cégétistês, ie plus néfaste pour i'ouvrier lui-même a été ce Ca-canny, cette limitation volontaire du rendement, dont il se glorifie pourtant comme de sa suprême conquête.
Naturellement ce n'est pas là tôtit le problème fies rapports organiques entre l'ouvrier et son industrie; la question est infiniment plus complexe. Cela n'en est que l'une des faces, mais elle est tout de même caractéristique. Les travailleurs ont cru à de la mauvaise volonté et à de la mauvaise foi de la part des patrons. Cela a été très probablement vrai au début, mais à la fin il n'y avait plus que de l'impuissance réelle.
Au surplus, les faits tî\ :.-,périence viennent encore ici corroborer notre argumentation. On a vu qu'en France notre exportation a progressé à peine de deux milliards dans les quarante dernières années, tandis qu'en Allemagne, grâce aux cartels, elle s'amplifiait de neuf milliards dans Ja même période.
Par voie de conséquence immédiate, la population et les salaires sont restés chez nous près-
que stationnaires, malgré toutes les lois ouvrières et toutes les agitations sociales, variant de ,3 fr. 20 à 4 fr. 20 suivant les industries (1), tandis qu'en Allemagne ces mêmes salaires se sont élevés de 35 0/0 chez les mineurs, de 125 0/0 chez les maçons et les charpentiers, de 67 0/0 chez les peintres, menuisiers, métallurgistes.
Autre conséquence significative, la population chez nous n'augmente pas, mais outre-Rhin elle s'acroît du chiffre énorme de 25 millions d'habitants en quarante années, atteignant un total de 65 millions en 1910. « OLe rapport entre la population et l'industrie n'est donc pas simple, il est réciproque ». (2)
Inutile de dire que chez les Germains, il y a fort peu de grèves, pas plus d'internationale .financière que d'internationale ouvrière, et que la politique du pire y est ignorée, malgré leur 2.215.165 syndiqués, (en 1908). Les Etats-Unis nous offrent, avec leurs trusts géants et leurs 3 millions de syndiqués, exactement les mêmes résultats, pour les mêmes causes. Mêmes phénomènes encore en Angleterre, c'est-à-dire accroissement parallèle de la production et des salaires, par les échelles mobiles de salaires, les contrats collectifs du travail, et les ententes amiables entre les Trade Unions et le patronat.
(1) Voir statistique en appendice, page 414
(2) Ltsis.