V. — La Pierre de touche
Alors, vont peut-être dire les militants cégétistes, tout notre système est par terre? Nous n'avons plus qu'à rentrer dans nos trous et à nous résigner.
Pourquoi donc? Ce n'est pas votre système de la concentration syndicaliste qui est faux en luimême; — au contraire, il est excellent. C'est l'usage que vous en avez fait.
Sous prétexte de lutte des classes, et pour atteindre le capitalisme et le patronat dans leur endroit sensible, vous vous êtes mis à frapper à coups redoublés sur notre support commun, sur l'industrie elle-même, qui nous fait vivre en somme les uns et les autres. Ne vous étonnez pas d'avoir rendu stérile la poule aux œufs d'or, quand vous ne vouliez que l'obliger à pondre. Détruire n'est tout de même pas synonyme de produire. Vous reprochez avec juste raison aux politiciens de n'être bons qu'à manger du curé. Ne faites pas dire de vous que vous ne savez que manger du bourgeois.
Mais la grève générale, direz-vous? Eh bien, la grève générale nous l'avons eue déjà, — et une vraie, — comme vous ne pourrez jamais la réussir. Rien n'y manquait, ou plutôt tout a manqué à la fois, avec une discipline admirable, ravitaillement, postes, chemins de fer. C'est d'ailleurs le gouvernement qui l'a faite; elle s'est appelée la
mobilisation générale. Elle a commencé le 2 août 1914, et elle a duré plus d'un grand mois. Elle n'a pourtant pas produit la révolution ipso facto, comme vous l'enseigniez d'avance; au contraire. Votre grève générale, vous pourrez la remiser .dorénavant; ce n'est plus qu'un épouvantait à moineaux.
Si pourtant, il vous prenait fantajsie quelque jour de l'essayer pour votre propre compte, le gouvernement n'aurait qu'à déclancher négligemment, par un seul ordre, exactement les mêmes mesures que pour la mobilisation. Il sait comment cela fonctionne, nous aussi, et votre elYet de terreur sera raté.
C'est pourtant comme cela, sous prétexte de revendications générales très nébuleuses d'une part et sous prétexte de réformes sociales parfaitement insuffisantes, dans le clan rival, que nous avons été perdre de vue, les socialistes comme les syndicalistes, la seule chose qui compte en ce monde et qui soit vraiment féconde, la notion de l'intérêt. Nous avons été faire de l'altruisme en exportation et de la métaphysique sociale chez nous, au lieu de nous occuper de cette œuvre élémentaire, urgente et facile, malgré l'apparence : l'amélioration immédiate de notre sort matériel. Tous les autres peuples, Américains, Anglais, Allemands, y sont bien arrivés, sans tant de grandes phrases; pourquoi pas nous, aussi bien qu'eux!
T. a correction à apporter à notre méthode est
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d'ailleurs très simple; elle tient en quelques mots. Avant d'agir désormais, soumettons toujours notre acte au critérium de son rapport probable avec l'intérêt général, et notre intérêt particulier s'en trouvera bien. C'est la pierre de touche à laquelle nous devons tous nous référer dorénavant, toutes les autres catégories sociales aussi bien que les ouvriers.
Revenons tous à la notion de l'intérêt, et complétons-la par le concept des rapports d'intérêts. Nous sommes partis de cette idée fausse, (les patrons comme les salariés), que notre intérêt ne pouvait se réaliser qu'aux dépens des intérêts voisins et que ce qui nous manquait, il nous fallait le chercher dans les poches d'autrui. Quelle erreur! C'est un raisonnement de capitaliste, cela; ce n'est pas une idée de producteur. Car le producteur, qui est la source de toute richesse, d'après Karl Marx lui-même, a un autre moyen bien plus efficace que l'expropriation lointaine pour augmenter sa richesse immédiate, c'est d'augmenter sa production.
, Les intérêts des divers facteurs de la production ne sont pas forcément antagoniques. Bien au contraire, ils ne peuvent se réaliser qu'à condition de s'harmoniser au lieu de chercher mutuellement à se détruire. On ne fait pas une bonne affaire, si on la fait au détriment de quelqu'un; ce serait encore une idée capitaliste. Une affaire n'est vraiment bonne que si elle est également avantageuse pour les deux parties.
Nous espérons en effet pouvoir prouver que la prospérité de la classe ouvrière résultera bientôt, dès l'après-guerre, non point seulement de la force combative des groupements ouvriers, mais aussi de la force de résistance et de la solidité des groupements patronaux.
En d'autres termes, loin de devoir toujours se dévorer mutuellement, et s'anihiler, comme ils ne l'ont que trop fait jusqu'ici, ils ont au contraire intérêt à voir se développer leurs deux forces parallèles, même si elles doivent rester antagoniques quelque temps encore. Plus ces deux forces rivales seront grandes et redoutées et plus vite nous arriverons à une stabilisation, par la crainte réciproque.
L'indispensable lien de solidarité corporative entre les deux éléments prouve ainsi malgré tout sa force grandissante, dont la prospérité des Trade Unions anglaises et de l'Amalgamation Gompers, aux Etats-Unis, fournit de nos jours deux témoignages éclatants, n'en déplaise aux marxistes allemands ou français.
C'est précisément du sentiment de leur puissance respective, tout comme en Angleterre ou aux Etats-Unis, que sortira un beau jour la déférence de l'un pour les intérêts de l'autre et que naîtra tout naturellement l'entente durable, avec la fin des conflits incohérents, stériles et nocifs pour les deux partis.
La fameuse lutte des classes n'est qu'un stade inférieur de l'évolution sociale. Il n'y aura pas
toujours lutte des classes, pour l'excellente raison qu'il n'y aura pas toujours des classes sociales. Bien mieux, dans une démocratie même un peu trop théorique comme la nôtre, il n'y a déjà plus de classes, au sens marxiste du mot, tout au moins des classes définies et définitives.
Cela est si vrai que pour justifier leur argumentation, les marxistes sont obligés de jeter pêle-mêle dans le même panier, avec l'étiquette infamante de capitalisme, tout le petit patronat, petits industriels, petits commerçants, petits façonniers. Les malheureux! La plupart sont, eux aussi, des prolétaires, et ils ont eu à souffrir du capitalisme bien plus encore que les ouvriers.
Depuis la Révolution, il n'y a plus en France que des catégories sociales, lesquelles sont très changeantes et très perfectibles. On ne peut évidemment chercher à réaliser entre elles une égalité absolue dans le temps, dans l'espace, et dans les individualités; ce serait une pure sottise. Mais on peut parfaitement songer dès maintenant à créer entre elles non point l'égalité, mais l'équivalence, et ce sera suffisant potfr permettre Ta pacification sociale.
Puisque les cégétistes aiment le langage scientifique, rappelons-leur la théorie de la vie de relation. Dans le cas présent, elle s'appelle loi d'association et instinct de la solidarité. C'est elle précisément qui différencie l'homme des espèces animales. C'est elle qui fait que l'assimilation pure et simple entre les lois biologiques de la
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concurrence vitale et les lois économiques de révolution sociale est fausse.
Il convient, pour la rectifier, de faire intervenir ce fait complémentaire très simple, que dans Ja vie sociale la faiblesse de l'individu se corrige par l'exercice de l'association. Ce groupement d'individualités coordonnées vers un but commun constitue en définitive la société moderne, et réalise notamment ce phénomène de la production harmonique, dont nous avons plus spécialement à nous préoccuper dans ces pages.