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III. — La Faillite de l'Internationale financière

Jusqu'ici le privilège de faire des spéculations en bourse et de se mêler de toutes les affaires financières était resté entre les mains de quelques hauts et puissants seigneurs, lesquels le défendaient jalousement, formant une sorte de franc-maçonnerie internationale dont ils étaient les grands maîtres. On a bien vu leur fureur contre les dissidents, tel le fameux Rochette.

C'est tout au plus s'ils admettaient quelquesuns de leurs meilleurs clients de la grande industrie à assister à certains mystères intérieurs ou à bénéficier de quelques banquets rituelliques. Quant aux autres, le vulgum pecus, il n'avait accès que dans le parvis du temple, et il devait se contenter des miettes du festin. De minimis non curât prœtor.

Dès 1880, tout cela change, non pas que l'on initie davantage la clientèle aux arcanes. Au contraire, on épaissit les ténèbres. Mais au lieu de la rudoyer, on la couvre de fleurs maintenant; on la recherche, on fait sa cour. On inonde le pays d'innombrables guichets pour pouvoir mieux causer avec elle et mieux capter sa confiance.

On recrute ainsi une armée de petits déposants, que l'on manie à son gré, et dont surtout l'on manie les dépôts, — plusieurs milliards par an, s'il vous plaît. Il y a quelqu'un, en effet, qui est plus riche que M. de Rothschild, dit le populaire, c'est monsieur Tout le Monde.

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Ce dicton, Henri Germain, fondateur du Crédit Lyonnais et inventeur du système, devait le connaître, car il Ta réalisé à la lettre. Il a mis sous sa couj>e en très peu d'années, non seulement M. de Rothschild mais tout le groupe des anciennes banques privées, et il a fait passer la suprématie financière incontestée à son groupe des grands établissements de crédit. Le groupe Rothschild n'a plus été, dès lors, qu'un auxiliaire et un vassal de la nouvelle oligarchie. Quantum inutatus ab Mo.

Il est certain que transformer le peuple entier en joueur de Bourse, faire pénétrer l'agiotage jusqu'au fond des campagnes, jusqu'aux plus infimes couches sociales, paysans, petits propriétaires, retraités, domestiques, c'est là un tour de force qui mérite d'être admiré. Quelle magnifique conquête pour notre République que cette démocratisation de la Bourse ! Quels beaux fruits elle a constamment rapportés depuis lors, avec toute cette remarquable éclosion de banquiers véreux et d'affaires louches, et toute cette série impressionnante de scandales financiers gigantesques, depuis le crack des Métaux et le Panama, jusqu'aux Mines d'or et Rochette!

Toute l'attention des grandes banques s'est, en effet, détournée du commerce et de l'escompte commercial pour aller à la spéculation et â l'agiotage sur les valeurs de bourse. Elles ont complètement révolutionné le mécanisme des placements eïes petits capitalistes, qui plaçaient au-

trefois* et de temps immémorial, leur argent chez lès notaires sur bonnes hypothèques, où encore s'intéressaient à des affaires locales. Tout cela a disparu, remplacé par une fièvre d'agiotage inouie, encouragée par les banques bénéficiaires; elles ont su faire adroitement accepter leur intermédiaire coûteux et la diminution certaine du revenu* par l'appât de la plus-value sur les course (spéculation à outrance, désir du gain illicite), par la facilité apparente de réalisation et par l'affirmation mensongère d'une plus grande sécurité. Le résultat, nous le connaissons: huit milliards et demi en dix ans perdus définitivement pour l'épargne française, rien que par la différence des cours, et quarante-cinq milliards restant engagés sur des valeurs douteuses et difficilement réalisables.

Ce n'est pas tout. Non seulement la haute finance a enrayé les affaires commerciales françaises, mais elle n'a même pas servi les titres de bourse français. Elle a réservé tout son concours, soit directement, soit indirectement, aux valeurs étrangères, sur lesquelles la spéculation, (et partant le gain des intermédiaires), était bien plus grande, (fonds d'Etats étrangers variés et même avariés, Russie, Turquie, Hongrie, Sud- Àmériqiie, et valeurs industrielles étrangères innombrables).

D'où profonde répercussion à la longue sur la production de la France et gêne financière croissantei malgré une énorme prospérité de surface

et un luxe de plus en plus apparent. On arrivait à ce résultat paradoxal que la France, tout en prêtant au monde entier, et à guichets ouverts, n'avait jamais un sou pour ses affaires personnelles. Comme conséquence, une terrible crise en perspective, et la responsabilité incontestable de la haute finance internationale dans les causes profondes de la guerre actuelle. Et comme premiers résultats pendant la guerre, les moratoria, l'industrie française complètement paralysée et beaucoup de capitalistes ruinés.

Tout ceci est d'une gravité extrême. L'un des problèmes délicats de l'après-guerre sera précisément, nous l'avons vu, de savoir comment nous pourrons rentrer dans tout ou partie de cet argent. Déjà l'Etat français est obligé de payer luimême, depuis les Soviets, les coupons russes, par mesure conservatoire.

Tout cela est la conséquence directe et inévitable de la politique financière de la haute banque, telle qu'elle a fonctionné depuis 1880.

Henri Germain, pour retenir sa clientèle de petites gens, devait fatalement rechercher ce qu'il y avait de plus retentissant et de plus prestigieux. Il fallait, avant tout, frapper l'imagination et la vanité. Il a détaché délibérément son troupeau des anciens placements hypothécaires ou industriels intérieurs, et il l'a lancé à toute allure dans la voie des placements étrangers. Il professait d'ailleurs personnellement le

plus profond mépris pour l'industrie française et pour les entreprises françaises.

Nous n'entrerons pas dans plus de détails sur cette lamentable histoire. Le récit en a été fort bien fait par l'écrivain spécialiste Lysis dans un livre célèbre, et nous avons déjà eu nousmêmes l'occasion d'en parler (1). Ce que nous voulons en retenir ce sont ses inévitables conséquences. Elles sont de plusieurs sortes et bien caractéristiques.

1° Il y a désormais, grâce à cette oligarchie financière et pour la première fois depuis les corporations, divorce absolu en France entre la production et le capitalisme. Non seulement le capitalisme n'a plus la haute main sur la production et il ne la domine plus, mais c'est lui qui a cessé volontairement tout contact avec elle, depuis Henri Germain, rompant avec la grande industrie une alliance de soixante années.

C'est le capitalisme en effet, qui a réussi effectivement à soutirer à l'agriculture sa clientèle indispensable de prêteurs hypothécaires et de petits banquiers locaux, de même qu'il a soulevé au moyen commerce et à la moyenne industrie sa traditionnelle clientèle de rentiers et de petits actionnaires. L'événement est gros de conséquences, parce qu'il a habitué les entreprises à vivre hors de la tutelle du capitalisme et qu'il les

(1) Voir chap. I et III.

a obligées à chercher ailleurs, dans un groupement syndical de leurs forces, l'appui qu'on leur refusait.

2° En outre l'oligarchie financière a reçu de la guerre le plus rude coup direct qui pût l'atteindre. Son immense armée de petits déposants, ce million de petites gens qu'elle a ruinés, avec leurs 43 milliards restés en pays ennemis, se sont mis à crier comme des orfraies, et ils ont trouvé de l'écho, surtout auprès des notaire* de campagne, des banquiers de petites villes, des agriculteurs, voire même des commerçants dont on a suspendu les escomptes.

Il faut entendre en province ce concours de lamentations et voir cette levée de boucliers. Ce sera bien pis après la guerre, lorsque les détails de l'affaire seront connus et les responsabilités établies. Chat échaudé craint l'eau froide, dit-on vulgairement. ïl y a beaucoup de chances pour que tous ces éehaudés ne donnent plus ni leur confiance ni leur argent. Ce sera très grave pour le capitalisme, lequel perdra ainsi le plus clair de sa force et de son prestige.

3° D'ailleurs ce prestige, il est d'ores et déjà fortement diminué pour quelqu'un, aux yeux duquel cependant l'oligarchie financière devait craindre par-dessus tout de déchoir, — c'est l'Etat. C'est en effet l'appui constant et intéressé de l'Etat qui a fait jusqu'ici, et depuis des siècles, toute la puissance du capitalisme. Mais depuis la guerre, l'Etat s'est aperçu qu'il n'avait

plus du tout besoin de la haute banque pour faire ses emprunts et stabiliser le crédit public. Il s'est mis à faire ses affaires financières luimême, de même qu'il avait déjà supprimé les fermiers d'impôts il y a un siècle.

Des guichets, il en avait autant que le consortium des banques à sa disposition, et même davantage, avec ses bureaux de poste, ses recettes des finances, ses percepteurs, ses bureaux d'enregistrement, voire même ses notaires. Quant à la stabilisation des cours de bourse, n'a-t-il pas pour l'assurer les remplois légaux de la Caisse des Dépôts et consignations, des Caisses de retraites, des Compagnies d'assurances avec leur réserve mathématique, bien d'autres encore qu'il suffira de développer? Cela, c'est le coup mortel pour le capitalisme; il ne s'en relèvera pas.

Ainsi, par un juste retour des choses d'ici-bas, le capitalisme va succomber sous les efforts des syndicats de production, successeurs et héritiers de ces corporations qu'il avait lui-même fait monter à l'échafaud en 1791. Et l'Etat, qui fut alors son complice inconscient, l'abandonnera désormais froidement à son destin.

Naturellement, nous ne disons pas que l'argent devient inutile et qu'on pourra s'en passer dorénavant. Au contraire, nous aurons plus besoin que jamais dans l'après-guerre, de capitaux et de bailleurs de fonds. Mais ce qu'il nous faudra, ce serait des collaborateurs effectifs et dévoués, des soutiens réels, à la fois moraux et

matériels, non des vampires dominateurs et dédaigneux.

Cette mobilisation financière, le syndicalisme, tout comme l'Etat, saura désormais la faire luimême, sans intermédiaires, sans parasites et sans profiteurs.

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