IV. — Les Avatars du Commerce
Le commerce a beaucoup perdu de son ancienne splendeur. Il est appelé, sans doute, à se transformer encore sous l'influence des nouvelles conditions économiques et sociales.
Pendant bien des siècles le grand négoce d'importation a été tout-puissant. Il suffit de se souvenir des villes hanséatiques du Rhin et des Flandres, des oligarchies italiennes de grands marchands, l'Arte di Calimala de Florence, les ghildes anglaises, en France même la hanse parisienne et l'importante corporation des marchands de l'eau.
Sont venues ensuite les grandes Compagnies de commerce fondées par Colbert vers 1660. Elles étaient au nombre de sept : Compagnies des Indes Orientales, des Indes Occidentales, du Sénégal, de la Guinée, du Levant, des Pyrénées et du Nord.
A cette époque, les intérêts du négoce et de la finance étaient encore identiques. Leurs desiderata, leurs méthodes et leurs tactiques étaient semblables. Ceci se comprend d'autant mieux, qu'ils n'étaient alors qu'un seul organisme. Les
banques sont nées dans les comptoirs des grands négociants importateurs et ne formaient, au début, qu'une branche du haut commerce; elles ne sont devenues indépendantes qu'un peu plus tard. Law base tout son système financier et tout son mécanisme fiduciaire sur sa Compagnie marchande des Indes orientales. C'est l'action combinée du commerce et du capitalisme qui anéantit les corporations industrielles, — - rappelons-le une fois de plus.
Mais déjà le négoce et la finance tendent à se séparer. Ils ne sont plus, précisément depuis Law, un seul et même organisme. Ils sont encore alliés, mais distincts, et la direction de l'alliance a changé de mains. Elle a passé au capitalisme, de plus en plus dominateur, lequel rejettera même le négoce de son sein vers 1820-1825, comme insuffisant pour ses appétits, et réalisera à la place la conquête de la grande industrie, ainsi que nous le savons déjà.
Cependant le grand commerce d'importation continue à exister et à prospérer jusqu'à nos jours. Nous constatons encore maintenant cette belle pléiade de négociants-armateurs de Bordeaux, du Havre, de Marseille, dont l'activité industrieuse nous approvisionne des arachides du Sénégal, des bois du Congo, des rhums de la Martinique, des cafés de Bourbon, des caoutchoucs du Brésil.
Ce compartiment ne perdra probablement rien de son intérêt avec la nouvelle orientation
sociale, au contraire, puisqu'il paraît tout désigné pour provoquer l'essor nécessaire et la mise en valeur de nos colonies africaines dans l'après-guerre.
Il a du reste toujours fait figure de production, ou tout au moins les résultats de son action peuvent être assimilés à de la production véritable. Il est certain que le fait d'aller nous chercher des produits, ou plus exactement les matières premières dont nous avons besoin, à l'autre bout du monde et dans le plus profond des contrées sauvages, de les faire recueillir ou récolter sur place par les indigènes, puis les amener à la côte, et de là les charger sur des navires pour les conduire dans nos ports d'Europe, constitue un acte économique autrement important qu'une simple transmission commerciale.
Ajoutons que cette recherche et cette récolte des matières premières auront encore plus d'importance dans l'après-guerre, parce qu'elles paraissent devoir être très difficiles à se procurer pendant quelques mois ou quelques années, et qu'il risque de ne pas y en avoir pour tout le monde. Le rôle des négociants-armateurs grandira en proportion pendant toute cette période de pénurie relative.
Il y a là, dans cet apport des matières premières, une adaptation comparable à la transformation industrielle; elle procède de la même théorie et elle présente presque le même intérêt.
Aussi notre droit maritime reconnaît-il exprès-
sèment à l'armateur, eu cas de pertes de mer, le remboursement des marchandises par l'assurance, non pas au prix du départ augmenté du fret, mais sur le taux de la valeur réelle au cours d'Europe. Le code maritime le fait ainsi bénéficier de toute la différence entre les deux valeurs et l'indemnise du « manque à gagner ». Ceci constitue une singularité dans les principes généraux de notre droit, mais cette exception se justifie pleinement par la nature et l'importance des services rendus.
C'e'st probablement à ce point de vue que se plaçaient les physiocrates, pleins du souvenir récent de l'ordonnance de Colbert sur la marine, pour assimiler entièrement le négoce à la production, mais ils eurent le tort de ne pas distinguer, et d'en faire application même au commerce intérieur. Or, le commerce intérieur n'est pas et n'a jamais été producteur, dans aucun cas. Il a pu être parfois un organe de répartition. Il n'est plus aujourd'hui qu'un rouage de transmission, — tout au moins le commerce de gros.
Le commerce de gros présente, en effet, de moins en moins d'utilité sociale. Pendant la première partie du xixe siècle, il a pu être souvent l'auxiliaire intéressé et intéressant de la production, parce qu'il favorisait la régularisation des rendements industriels ou agricoles et la stabilité des cours, grâce à son grand pouvoir d'achat.
Comme il disposait de gros capitaux et d'im-
menses magasins, rien ne lui était plus facile que d'acheter et d'entreposer les excédents et d'éviter ainsi les crises de surproduction, moyennant beaux bénéfices pour lui, bien entendu. Puis, comme il était seul à avoir des rapports continus avec les détaillants et avec les consommateurs, il était maître ensuite de fixer les cours à sa guise et de spéculer tout à son aise. Il en a bien vite abusé, jouant à la hausse et à la baisse comme la finance, poursuivant l'accaparement des gros stocks de marchandises, achetés au meilleur compte possible et revendus le plus cher possible.
Le grand commerce pratique d'ailleurs un aimable électisme dans ses affaires. Tout comme la finance, il ne tient ni au cadre ni au milieu. Un négociant peut à la rigueur, changer de place et de marchandises, suivant les circonstances. Ce qui lui importe seul, c'est son pouvoir d'achat, c'est-à-dire son argent, et son pouvoir de vente, c'est-à-dire sa clientèle; ce n'est pas ce qu'il vend. Le commerce est lui aussi, par définition, libre-échangiste et internationaliste. C'est même lui qui s'est fait chez nous, pendant vingt ans, le principal introducteur et propagandiste de la camelote boche, au détriment de la production nationale.
Mais la facilité croissante des moyens de transports et des approvisionnements est venue jeter le trouble dans tout ce système. L'industrie et l'agriculture ont songé à se doter d'organes
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commerciaux personnels, ce qu'elles n'avaient pas su faire jusque-là, et à supprimer ces intermédiaires coûteux, gênants et peu fidèles.
Elles ont tenu en tout cas à assurer le plus possible leur indépendance vis-à-vis du gros commerce. Elles ont pris pour cela le moyen le plus efficace, — se mettre en contact direct avec le détaillant et avec le consommateur, par publicité, par achalandage et par vente directe.
Le commerce de gros, ainsi inquiété dans ses œuvres vives, a essayé de se défendre, surtout aux environs de 1890. Mais la logique des choses était contre lui. Il n'a pu prolonger son existence qu'en accentuant sa tendance au parasitisme financier. Il a utilisé ses gros capitaux, (nous l'avons vu au début de cet ouvrage), pour pratiquer en grand la commandite usuraire, à la fois vis-à-vis de la petite production et vis-à-vis des détaillants.
Il a pris ainsi désormais tous les caractères du capitalisme. Il sort condamné de la crise actuelle, absolument pour les mêmes raisons, nationales, économiques et sociales.