V. — Les Régions Economiques
Nous voici arrivés tout doucement, avec ces Unions régionales intercorporatives (1), au dernier maillon de notre chaîne syndicaliste. C'est celui-là surtout qu'il faudra river solidement, si nous voulons que l'ensemble se comporte bien et que la chaîne ne vienne pas à casser lorsque nous mouillerons l'ancre de notre navire.
(1) Voir statistique en appendice, page 419 et suivantes.
L'esprit régionaliste n'est d'ailleurs pas à inventer en France. Il y a toujours existé depuis nos anciennes provinces, malgré vents et marées, malgré la centralisation administrative, malgré l'obstruction des pouvoirs publics, lesquels en ont toujours eu la terreur, depuis 1789 et depuis les Girondins, les confondant avec le séparatisme, — malgré Paris enfin, ce Moloch dévorateur.
Quelle injustice et quelle faute!
Est-ce que personne tolérerait qu'on attentât à l'unité nationale de la France, ni même à son unité morale? Est-ce qu'elles ne viennent pas de s'affirmer encore davantage dans la terrible guerre actuelle, et dans l'élan unanime de tous, Nord ou Midi, Est ou Sud-Ouest, pour la défense du territoire. Nous gardons tous au cœur l'amour de la petite province natale, c'est certain, mais cela ne gêne en rien notre amour pour la grande patrie. Est-ce que pour ceux d'entre nous qui habitent Paris, on ne retrouve pas toujours vivace le souvenir de leur berceau? Ils sont tout heureux de se rassembler dans leurs sociétés de compatriotes. En aiment-ils moins Paris pour cela?
La solution régionaliste s'imposera plus que jamais après la guerre. Naturellement nous ne pouvons l'étudier ici dans son ensemble. Nous n'en examinerons ni le point de vue administratif, ni le point de vue politique, ni même le point de vue social, Nous n'en retiendrons que ce qui
touche aux intérêts économiques et à la décentralisation industrielle.
La décentralisation industrielle elle-même ne se serait probablement jamais faite sans la guerre. Mais la guerre est venue, elle a duré, et voilà l'industrie virtuellement décentralisée. Le pays entier, des Alpes aux Pyrénées, de Bordeaux à Lyon, de la Bretagne à la Provence, est maintenant couvert d'usines en plein fonctionnement, jusque dans les plus petits villages. Ce sont, à la vérité, des usines de guerre, mais à la fin des hostilités elles deviendront automatiquement des usines de paix. La décentralisation industrielle sera ainsi un fait accompli.
Seulement ce n'est pas tout que d'avoir des usines, de magnifiques usines toutes neuves. Il faut encore qu'elles puissent continuer à vivre là où la fantaisie du dieu de la guerre les a fait naître. Comment leur assurer leur pain quotidien, — c'est-à-dire la force motrice, — puis le ravitaillement en matières premières, puis la main-d'œuvre, puis les débouchés, puis le capital, et aussi les commodités de transports?
Cela, c'est tout le problème régionalistc. C'est donc l'action régionaliste seule qui pourra le résoudre, par la spécialisation régionale.
Tout d'abord, il ne faut pas que les nouveaux centres de fabrication, pratiquant la théorie du moindre effort, ne songent qu'à prendre aux anciens centres leur clientèle et leur personnel. Il ne faut pas d'autre part que pour décider de
l'affectation de chaque nouvelle usine on s'en rapporte aux intérêts ou aux facilités de quelques-uns. Il faudra tenir compte uniquement des conditions techniques et topographiques.
En somme il y a de la place pour tout et pour tous sur le beau sol de France, mais il faudra mettre chacun et chaque chose à sa place et éviter les rivalités de toute sorte et les discussions stériles. Cela aussi, ce sont les grandes unions régionales de syndicats qui seront qualifiées pour l'arbitrer.
Veut-on un exemple pratique? Il est très significatif.
On sait que le plan Freycinet de 1879 a décidé la construction d'un très grand nombre de canaux de première utilité. On ne sera pas surpris d'apprendre que l'exécution de ce plan était loin d'être achevée en 1914. Est notamment restée en suspens la question, cependant essentielle, du canal de jonction de la Loire à la Garonne, c'està-dire de celui qui doit assurer la liaison économique entre le Nord et le Midi, Bordeaux et Lyon, Paris et Toulouse.
Or, ce qui a bloqué le projet, malgré cinq ou six congrès du Sud-Ouest navigable, des interpellations répétées au Parlement et des vœux innombrables de toutes les Chambres de Commerce, c'est un petit fait secondaire, une rivalité de clocher, le conflit d'intérêts entre la Dordogne et l'Isle, entre Périgueux et Bergerac. Les uns tenaient pour un tracé par l'Isle et la Vienne,
avec Périgueux, les autres pour un tracé par la Dordogne et l'Allier, avec Bergerac. •
On a beaucoup crié, beaucoup tempêté, beaucoup intrigué : on a le temps de voter pas mal d'ordres du jour et de faire pas mal de démarches ministérielles, en 35 ans. Finalement rien ne s'est fait, Le gouvernement, très embarrassé, s'en est tiré en renvoyant les plaideurs dos à dos. Un mauvais plaisant a bien essayé de trancher le différend en proposant un Troisième tracé par Angoulême et la Charente, mais comme il fallait 300 kilomètres de canal et presque autant d'écluses, on n'a pas insisté.
Supposons maintenant que nous ayons eu à Bordeaux, non plus seulement une Chambre de Commerce locale, mais une Chambre de Commerce régionale agissant au nom, pour le compte et avec l'autorité de toutes les Chambres de Commerce, de tous les syndicats et de toutes les Unions de syndicats de sa région, quelque chose comme 910 syndicats industriels ou agricoles, avec 145.000 adhérents, pour Gironde, Dordogne, Charente, Lot-et-Garonne, Gers, Landes et Basses-Pyrénées, et disposant de moyens financiers correspondants.
Ce grand organe de tous les intérêts corporatifs de la région aurait commencé par instruire l'affaire tout entière lui-même, très soigneusement, ce que le gouvernement n'a pas voulu faire, puis il aurait convoqué les parties à s'expliquer devant le Congrès régional annuel com-
mun des Syndicats, des Unions de Syndicats et des Chambres de Commerce du Sud-Ouest, et c'est le Congrès qui aurait tranché la question par un vote décisif. Ne serait-ce pas meilleure procédure que d'attendre indéfiniment la manne céleste ministérielle?
Il est probable qu'il y a dix ans l'un des deux groupes eût succombé. Peut-être maintenant leur donnera-t-on raison à tous deux, en exécutant les deux tracés à la fois, en raison des débouchés nouveaux plus considérables, et aussi par suite des concours financiers plus sensibles que l'on pourra utiliser par les futures usines hydro-électriques et par leurs barrages.
Quoi qu'il en soit, ce petit exemple, choisi entre mille, montre tous les services que peut rendre une région économique solidement constituée, arbitre suprême des intérêts de ses commettants.
Ainsi, pour résumer ce petit exposé tactique : en bas les syndicats de chaque corporation, puis leurs fédérations départementales et régionales par catégories d'industrie, enfin les Fédérations nationales, ces dernières affiliées entre elles d'industrie à industrie et de groupe à groupe, (confédérations.)
Et, parallèlement à ce premier faisceau de forces, une deuxième formation en réserve stratégique, avec toujours les syndicats à la base, puis les unions départementales interprofessionnelles dans leurs Chambres de Commerce, puis les Unions régionales avec la Chambre de Com-
merce régionale et le Congrès annuel. Cela, ce sera la masse de manœuvre, comme on dit au front.
Une fois tout ceci créé, organisé et en plein fonctionnement, alors seulement on pourra parler de la Confédération Générale de la Production, préconisée jadis par Paul-Boncolirt dans un livre célèbre, mais prématuré.