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VI. — Un Ministère de la Production

Mais même si la C.-G.-P. reste encore douteuse ou lointaine, nous allons avoir probablement très vite un ministère de la Production; ce ministère est déjà en pleine formation, malgré la guerre.

Nous assistons eu effet depuis quelques mois, — et sans que b grand public y ait assez pris garde, — à une curieuse évolution de l'antique ministère du Commerce et de l'Industrie vers des méthodes nettement réalistes et ultra-modernes, sous la bienfaisante impulsion du ministre Clémentel et de son principal collaborateur, le directeur Fighiera. Nous avons eu trop souvent l'occasion de censurer la routine administrative et la stérilité étatiste, pour omettre de signaler cette intéressante manifestation d'un esprit absolument nouveau et de tendances vraiment libérales et pratiques.

La période des tâtonnements et des avant-projets paraît même dépassée et nous constatons, dans la série des mesures récentes, la preuve

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d'un programme d'ensemble déjà bien délimité, presque complet et systématiquement poursuivi. Le premier fait notoire a été la création, rue de Grenelle, sous la direction Fighiera, d'un bureau de l'Union Economique des Alliés, lequel a fait moins de bruit dans la presse que la carte de pain ou de sucre, mais qui a produit cependant de la bonne besogne, depuis deux ans. C'est de ce modeste bureau que paraît être sortie l'excellente conception de l'identité des intérêts économiques alliés et la nécessité de la mise en commun de toutes leurs ressources pour la conduite de la guerre. Nous avons eu ainsi l'amalgame et l'unité de commandement, dans l'ordre industriel, bien avant le maréchal Foch.

De là est venue également la théorie dès consortiums et du contingentement, laquelle a rencontré dans l'ancien clan orthodoxe une opposition qui ne nous paraît pas justifiée. On y admet bien que puisqu'il n'y a pas, depuis la guerre et à cause de la guerre, matières premières et production suffisantes pour tous les besoins, il soit juste de procéder à un contingentement de ces matières premières et de ces produits et de les répartir, non plus d'après le nombre des intéressés, mais d'après les nécessités de la vie nationale dûment démontrées, par priorité et par préférence pour les plus urgentes. On concède même, à la rigueur, que le gouvernement a bien fait de confier le travail de ces contingentements aux hommes les plus compétents et les plus ho-

norables de chaque profession réunis en consortiums responsables. Mais ces consortiums sont devenus forcément des espèces de syndicats semi-officiels et tout-puissants, au grand mécontentement de ceux qui n'en font pas partie et qui réclament, au nom du principe de la libre concurrence, sinon leur disparition immédiate, du moins leur démolition radicale, dès la fin de la guerre.

Oserons-nous dire que nous sommes d'un avis diamétralement opposé! L'argument sentimental de la liberté du commerce nous laisse froids. Ce serait en effet une grave erreur de croire que la situation redeviendra normale, ipso facto, dès la signature de la paix. Au contraire, il se passera de longues années avant que nous retrouvions matières premières et production suffisantes pour tout le monde, ainsi qu'il a été démontré ci-dessus (1). Il faudra donc maintenir le contingentement longtemps encore; ce sera d'ailleurs notre meilleure arme économique contre un retour offensif de la camelote allemande, nous l'avons vu aussi.

Dès lors, il sera tout naturel de confirmer les consortiums dans l'exercice de ce contingentement. Ce sont, à tout prendre, des syndicats professionnels, ou du moins des émanations de syndicats. Ils prouvent une autre compétence et un autre souci des intérêts de leurs commettants

(1) Voir chap. III.

que les habituels fonctionnaires. Ils auront leur place marquée dans le futur syndicalisme de production, sous contrôle légitime de leurs confrères et correspondants.

Au lieu d'en faire grief au gouvernement, nous devrions le louer d'avoir rompu cette fois avec ses traditions étatistes et ses habitudes centralisatrices, et d'avoir osé remettre la besogne de production à des professionnels. Les opposants ne sont pas de très bonne foi; ils réclament au nom de la liberté, mais c'est la liberté de leurs spéculations qui seule est en cause. Ils parlent en commerçants, non en producteurs.

Bien mieux encore. Au lieu de vouloir la disparition éventuelle des consortiums, il nous faut désirer qu'ils viennent à se multiplier dans les divers compartiments, groupes et sous-groupes et qu'ils étendent bientôt leur autorité sur tous ensemble. Ils feront ainsi fonction parfaite de trusts ou de cartels, pour le contrôle de toute la production et la stabilisation de tous les cours, sans avoir les inconvénients manifestes des cartels. Nous ne trouverons pas meilleure formule que ces consortiums généralisés pour obtenir l'unité nécessaire de notre future politique de réalisation et d'expansion.

C'est toujours en vertu des mêmes principes et toujours pour préparer notre politique d'après-guerre, que le ministre Clémentel vient de dénoncer tous nos anciens traités de commerce avec tous pays. L'importance de cette

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grave mesure n'a pas été assez remarquée, car elle aura pour conséquence de nous rendre les mains libres pour perpétuer, le moment venu, l'alliance commerciale étroite des peuples de l'Entente.

Mais l'initiative la plus intéressante est certainement celle relative aux régions économiques. Les grandes lignes du récent projet ministériel sont absolument en harmonie avec les desiderata que nous avons émis ci-dessus : — répartition de la France en seize grandes régions d'après les ai/mités de production, autour de Lille, Rouen, Nantes, Limoges, Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Marseille, Grenoble, Lyon, Dijon, Nancy, Paris, Orléans et Clermont-Ferrand, (mais sans délimitation topographique prématurée des régions, lesquelles viendront se grouper à leur gré autour des centres d'attraction qu'elles préféreront; il pourra même y avoir copénétration, le même arrondissement ou département ayant parfaitement le droit de s'affilier à deux régions à la fois, s'il croit y avoir intérêt.

Quant à la fixation et à l'exécution des programmes régionaux, le gouvernement s'interdit d'intervenir et donne tous pouvoirs aux groupements professionnels compétents, Chambres de Commerce, Syndicats, Unions de syndicats, consortiums. Il laisse tout à faire à leur libre discussion et à leur pleine initiative; il se refuse très sagement à leur imposer la desséchante tu-

telle étatiste. Il se contente seulement d'élargir et de préciser les capacités financière et légales de ces nouveaux organismes régionaux. Les articles 18 et 24 de la loi du 9 avril 1918, donnent en effet aux Chambres de Commerce le droit de correspondre directement entre elles, de se concerter, de se réunir en conférences, d'entreprendre et de réaliser à frais communs des travaux d'intérêt collectif, de former entre elles et entre tous leurs syndicats un Comité régional permanent d'action économique.

C'est la première fois que nous voyons l'Etat renoncer à son droit régalien et en déléguer spontanément l'exercice à de simples groupements corporatifs. L'événement est gros de conséquences, surtout si cette méthode prend de l'extension et de la force, comme il paraît probable désormais.

Souhaitons que le cabinet actuel ait le temps et la volonté de confirmer par des faits ses excellentes dispositions et qu'on arrive ainsi à la réorganisation syndicale par en bas, suivant l'heureuse formule Méline. Souhaitons qu'un Loucheur, un Clémentel, un Victor Boret, un Fighiera se révèlent à leur tour les Méline de la production, et qu'ils nous aident à dresser et à consolider cette armature sociale complète, dont nous allons avoir si grand besoin.

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