CHAPITRE PREMIER
ÉTAT GÉNÉRAL DKS KOIICES ANGLAISES.
Au nTonienl où continence le siège il'Oilêans, ue n't;sl plus d'une province qu'il s'agit, c'est de la seconde moitié de la France, de sa nationalité même. Avec lui s'ouvre la dernière phase de la conquête.
Matériellement, le pays est épuisé ; moralement il est mal conduit et parait aussi s'abandonner. Il y a moins de quinze années pourtant que la Normandie, celte province qu'on pourrait croire à demi anglaise, a montré l'exemple le plus héroïque. LIi, comme ailleurs souvent, l'Anglais ne s'est avancé qu'à travers le sang et les ruines.
On a trop répété que l'itjée de la pairie Irançaise n'existait pas encore à cette époque, i.'esl une erreur de droit, c'est une erreur de lait, à la luis psychologique et historique. Quelques trahisons et bien des défaillances ne sunisent pas à l'expliquer.
Sans doute cette idée avait été désertée, pour d'autres elle s'était obscurcie pur suite du malheur des temps, de l'inutilité apparente de la lutle, de la coiil'usiuii introduite dans les esprits par le traité de Trnyes et les alliances royales et princicres qui mettaient aux prises les parents au degré le plus proche (\}. ,
(1) Charles Vil était oncle propre d'Henri VI et beau-rriiri.- du duc de Bouritogne (|UJ l'était tul-niAme de Dedloi-d. Le duc Charles d'Orléaus avait épousii en pi-emières noces I.'Mhelle de France, fille de Charles VI, veuve sans enfants de Hichard II d'Annleterre. Le recte était à l'avenanl.
Sous le régime Téodal les populations des grands (iefs étaient naturellement entraînées dans les alliances et la politique de ceux qui en étaient pour ainsi dire les rois au premier degré. Ainsi il ne laut pas reprnclier aux Orléanais lie paraître songer à leur duc plutôt qu'à Charles VII, puisque d'ailleurs les intérôls sont les mêmes. Mais, si c'est le propre des institutions Téodales de transporter souvent l'autorité à des personnes étrangères iV la* patrie, fi>éme à des souverains étrangers, la qualité de ces personnes ne rompt pas le lien qui unissait le lief à la patrie. Le droit nntional et royal est donc entier.
Nous liisons erreur psyctiologique. Pas plus que dans la nature matérielle, la production spontanée n'existe dans l'onlrc des idées et des senlimenls. Tous ceux qui ont entraîné les peuples, se sont Iteaucoup moins occupés d'être en avance sur leur siècle que d'utiliser les éléments existants; telle est Jeanne d'Arc dont ce l'ut le mérite et la force, non pas d'innover, mais de tirer de son époque ce qu'elle avait de meilleur. Habile entre tous  trouver des expressions heureuses, la noie entraînante dans l'action, si elle parle du sang de France, c'est i|ue ce mot a un seos pour tous ; elle va réveiller un grand écho. Elle sonne l'antique (anfare, et d'illustres morts, de Clovisâ Duguesclin, vont s'agiter dans leur tombe et Taire tressaillir la terre de France sous leurs descendants découragés.
Qui avait donc trouvé ces mots de français-reniés, fauxfrançais'? tout le peuple sans doute. Les Anglais et surtout les Bourguigiv)ns craignaient de prononcer le mot de français. Ils disaient « les dauphinois a : Charles Vil ne devant plus être pour eux que le dauphin de Viennois.
Le fait historique n'est pas moins évident. Dans la Normandie qu'il prétendait pourtant ménager; Henri V expulsait et dépouillait tous ceux qui, par amour de la
— 2t — France, ne lui prèlaienl jioint serment de fidélité. On abandonna par cenin4nes des liefs, des lerres nobles, des maisons grandes et petites; on ne les voulait pas conserver à ce prix (1).
L'homme riclie d'aujourd'hui qui s'expatrie, en conservant sa fortune, se reconstitue vite, sous n'importe quel ciel, un cadre semblable de luxe et d'honorabilité extérieure. Mais je seigneur d'aulrelois cbassé de ses terres patrimoniales descend irrémédiahlemeni, pour lui et les siens, du piédestal où l'ont placé les siècles.
Pour la bourgeoisie et le peuple, le sacrifice n'était pas moindre; car on sait ce qu'était alors l'état social, commercial et industriel. Les accès étaient tellement fermés, la spécialisation si étroite, que changer de ville était alors courir plus de risques que changer d'hémisphère aujourd'hui.
(1) Les sources ne manquent pas sur ce sujet. — Roltes gaieons, normunds et français, par Ttiomas Carte, 1743. — Bicit du siège d'Har fleur, eu -14-15, d'a]jrès un témoin oculaire, traduction de A. Hellot. Rouen, Cli. Hélène, iSSl. — Hinloire du siège de Caen, par M. Léon PuiSEUX, XXII toI. des Mémoire» des Anliquaireu de Normandie. — Hôlen normands et français, tirés des archives de Londres, pur Bréquibnt, publiés par la même société, vol, XXIII- — Liste anovyme de fiefs confitquia et donné» aux Anglais., 400 environ, même volume. — Siège de Itouett, par M. Léon PtJiSEUx, XXVI» volume.
Dans tous ces documents on voit : les souffrances, les spoliations, Ub li-aitements iniques qui ont été subis par toutes les classes île la société j les riches héritières normandes données de force en mariage aax Anglais ou chassées avec leurs migres; les villes désertées, au point qu'Henri V écrit aux magistrats de Londres d'envoyer des gens pour les repeupler ; les drapiers de Caen abandonnant leur cité en nombre let qu'ils peuvent fonder tout un quartier il Rennes ; les châteaux et les hùlels donnés aux Anglais en telle quantité qu'il les laissent tomber en ruines, et qu'Henri VI, en 14^, ordonne d'office les réparations, etc..
Sans doDc parler des combats auxquels ont pris part des femmes, des vieillards, des enflmts, sans parler des excès de la force brutale auxquels s'exposaient les sujets fidèles du roi de France, les confiscations, les expulsions violentes, les émigrations volontaires forment un long martyrologe, auquel il manque bien.des noms, mais dont le plus pur patriotisme moderne serait bonoré.