‹ L'armée contre la nationChapitre 11 sur 16 · XV JOUR LES DOSSIERS · texte numérisé non relu

XV JOUR LES DOSSIERS

TEst, ayant pris part à dix expéditions, dans le Sud-Oranais, au Tonkin, au Soudan, seul colonel breveté de son arme, et le plus jeune, il eut l'imprudence de rendre hommage à la vérité, de croire à la justice.

Ayant refusé son concours aux hâbleries du général Borgnis-Desbordes, il fut frustré de ses droits à Tavancement ; ayant réclamé auprès du ministre, il fut puni de soixante jours de forteresse ; ayant donné sa démission, il fut retranché même de V Annuaire et de la liste des officiers de réserve. Il invoque les lois ; le ministre lui répond qu'il s'en moque. Enfin, le i'S mars dernier, le colonel Humbert écrit, entre autres choses, à l'amiral Besnard :

... C'est bien par suite d'un abus de pouvoir que mon nom ne figure pas sur VAnnuaire.

Si la brochure que j'ai publiée le lli novembre 1896, €t qui a à tout jamais disqualifié le général Ueshordes, avait réellement constitué un acte offensant, vous aviez le devoir de me traduire devant un conseil d'enquête ; mais vous n'aviez pas le droit de rayer mon nom de VAnnuaire et de me cacher celte punition d'un nouveau genre pendant un an et demi.

Je connais la note secrète à vous adressée par le général Desbordes. Je vous demande avec instance sa publication. Ce sera V effondrement définitif de ihonneur de ce général, dont la chute lamentable est prochaine, inévitable et attendue avec impatience par toute la

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marine, à l'exception de la petite coterie dont il est encore le chef, grâce à la tendeur qu'inspire son improbiié militaire...

Le dossier du général dont « l'honneur doit bientôt s'eflbndrer définitivement » serait curieux. Le dossier de l'amiral qui se fait l'instrument des vengeances du général Desbordes comme il s'est fait — jusqu'au crime — l'instrument des vengeances du déserteur Duperré, qui a entassé dans sa carrière politico-militaire les bassesses et les vilenies, serait encore plus intéressant.

Au jour, donc, les dossiers! — dossiers des traîtres, dossiers des voleurs et des aigrefins — dossiers de tous ceux que leur cynisme tient debout sous le mépris jusqu'au bout de la carrière, 'et de tous ceux que des démissions mal expliquées ou des suicides suspects ont soustraits au châtiment!

Tôt ou tard, ils seront produits. Aucun scrupule de peut subsister, maintenant que les intéressésont montré qu'ils n'en ont point.

Quand la valetaille de Félix Faure déterre le père de Zola, c'est un devoir de réciprocité de déterrer Belluot, le beau-père filou, le forçat contumax. Le père de Zola fût-il cent fois coupable, que le cas de Belluot et de son gendre serait bien pire. On ne choisit pas son père, tandis qu'on choisit son beau-père. Si le fils de Troppmann, de Méline ou de Papavoine est personnellement irré-

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prochable, tout honnête homme doit le traiter honnêtement. Mais le tanneur qui a cherché aux annonces de son journal les offres d'union « avec tache », et qui a mis en balance la tare et la dot, en prenant Targent a pris aussi la hopte; il la garde. On la lui rappellera. Il faut l'aire la guerre à l'ennemi avec les armes qu'il emploie ; tant pis pour lui s'il use de traits empoisonnés. Imagine-t-on quelque polémiste assez naïf, par exemple, p(uir .avoir pitié du citoyen marquis de Rochefort, qui n'a jamais épargné personne, qui a trente ans déchiré les hommes et sali les femmes avec une égale sauvagerie? Non, non. Point de quartier. On veut savoir qui chantera le mieux.

Dans une Démocratie, la calomnie, c'est-à-dire l'accusation mensongère, doit être châtiée durement ; le chantage, c'est-à-dire la menace intéressée d'une accusation déshonorante, doit être châtiée durement aussi ; mais le délit de diffamation ne se comprend pas. La divulgation d'un fait criminel, la dénonciation d'un individu malfaisant est le devoir social de tout bon citoyen, quand aucun intérêt personnel ne l'inspire. La loi qui garantit la « bonne renommée » des coquins ne peut avoir été faite que par des coquins.

Encore, à la rigueur, pour les particuliers, on peut admettre certains ménagements dans le droit de censure. Mais pour les hommes publics, pour les hommes qui s'adressent au peuple et qui se mêlent de le diriger, nulle restriction ne se justifie. La distinction de la vie publique et de la vie privée rentre dans la casuistique de Tartufe. Un homme public appartient au public, tout entier; il doit compte au public, de tous ses actes ; il doit être prêt, à toute heure de sa vie, à dire tout haut ce qu'il est, ce qu'il croit, ce qu'il veut, ce qu'il possède, et comment il l'a gagné.

Dans la lettre citée plus haut, le colonel Humbert flétrissait « Timprobité militaire » du général Borgnis-Desbordes. Pourquoi pas « l'improbité » tout court ? Un individu qui manque à la probité dans sa profession, manque à la probité tout court ; le malhonnête militaire, comme le malhonnête avocat, le malhonnête journaliste ou le malhonnête législateur est un malhonnête homme.

Le brave officier de Uhlans qui incarne l'honneur et la moralité des militaires français a dépouillé sa femme, abandonné ses enfants, comploté l'assassinat de ses maîtresses gênantes, appelé de ses vœux l'invasion et la ruine de la patrie; d'autre part, il s'est fabriqué de faux états de service. On voudrait bien connaître le jésuite d'état-major capable d'établir, dans ces infamies diverses, la

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limite de l'improbité militaire et de l'improbité sans épithète.

Voilà M. Besnard qui, amiral et ministre, entassait les mensonges sur les faux, escamotait les lettres et faisait fouiller les armoires, qui a tué Picard-Destelan pour venger Duperré. Voilà M. Méline qui condamne à la misère des millions de travailleurs et qui sème des germes de guerre entre les peuples pour grossir les dividendes de la Compagnie de Famine. Au fond, parait-il, M. Méline et M. Besnard sont la crème des braves gens ; ils ne sont des scélérats qu'en tant qu'hommes politiques. Y a-t-il une conscience droite qui ratifie de pareils sophismes? Un malfaiteur est un malfaiteur; un coquin est un coquin.

Les vaillants militaires, gloire de la nation, qui tripatouillent les documents et qui débitent de gros mensonges avec tant d'effronterie devant la justice, s'excusent dans les coins : ils invoquent les nécessités du métier, les obligations de l'esprit de corps, les exigences de l'Honneur spécial. Et dans notre cervelle de civils, dans notre conscience de pékins, ne pénètre pas cette conception d'un Honneur qui se fonde sur la plus dégradante lâcheté. En dépit de Ravary, la justice est une ; la vérité aussi est une; quel que soit son costume, et quels que soient ses motifs, l'homme qui attente à la justice mérite la haine, l'homme qui ment

mérite le mépris. Les restrictions mentales et les distinguo ne font que rendre leur crime un peu plus vil.

C'est en séparant la vie privé, pour la rendre inviolable, de la vie publique livrée à la discussion, qu'on arrive à composer des Assemblées presque entières d'aigrefins, de corrompus, d'intrigants prêts à tout. Tel a pratiqué la « poussette » dans les tripots ; tel a su rendre nécessaire le mariage qui l'enrichit ; tel a vécu successivement, et notoirement, du produit de la honte de sa sœur, du produit des galanteries de sa femme. Vie privée I Silence forcé ! Procès en diffamation ! La loi, la bonne loi des honnêtes gens, va noter d'infamie le diffamateur qui ne voudrait pas que son pays fût gouverné ou son peuple représenté par un infâme.

Il importe pourtant aux nations de connaître la vie privée, la vie intime des hommes qu'elles se donnent pour chefs. Car il faut n'avoir jamais ouvert un livre pour ignorer que les prétendues grandes combinaisons des prétendus grands politiques ont toujours été dictées par de petits intérêts, par de misérables passions de la vie privée. On range dans la vie privée en premier lieu les histoires de femmes; or, les histoires de femmes sont presque tout le fond de l'histoire. Comment voir clair dans l'histoire, si l'on en supprime d'abord l'élément essentiel? Et dans quelle histoire

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