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CAVAIGNAG III
15 juillet.
La farce militaire du i't juillet 1898, à Longchamp, n'a pas offert toutes les attractions qu'on espérait. Les gardes municipaux et les pompiers, les Polytechniciens et les Saint-Cyriens qui seront officiers sans jamais avoir été soldats, ont figuré l'armée française avec un dévouement admirafjle. Mais le public a tout de même été déçu. Car on n'a pas vu, sur les épaules des vaillants chasseurs à pied, la chaise percée que Félix Faure, dans son désir de glorifier l'armée, leur a fait porter au col de la Vanoise.
On n'a pas vu davantage le brave commandant Esterhazy à la tète de son bataillon. Cet intime ami de MM. de Pellieux et de Rochefort est malheureusement sous les verrous ; ce modèle des officiers français se trouve accusé d'un tas d'ignominies par
300 l'armke contre la nation
les mêmes gens qui voulaient l'imposer à notre admiration. Notamment, il est inculpé de faux: délicate attention pour la bande à Norton, qui travaillait sous le Uhlan comme elle a travaillé sous le Nègre.
On n'a pas vu non plus M. de Boisdeffre : embarrassé de choisir entre l'uniforme anglais du Royal- Louis et l'uniforme prussien des dragons d'Enghien ou du Dauphin-Cavalerie, le fils des Kaiserlicks, chef d'état-major général de l'armée républicaine, est resté dans l'ombre. Il accompagnait probablement son collègue de la marine, M. Cavelier de Cuverville, l'amiral du comité Saint-Michel, au sanctuaire du glorieux Archange. Ces messieurs ont des cierges à faire brûler pour le succès de leurs desseins.
Enfin, la résurrection projetée de la Boulange a raté.
L'état-major avait pourtant bien fait les choses, avec notre argent. Il est à craindre que les soldats ne mangent encore souvent de la viande empoisonnée pour compenser les frais de l'opération.
La tourbe sinistre qui s'exerçait à l'assassinat autour du Palais de Justice, et qui recommencera la semaine prochaine à Versailles, était payée cette fois pour bafouer le patriotisme. Elle a mal gagné son salaire. Le nouveau cheval noir à la queue duquel Félix Faure et Brisson sont attachés
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comme deux captifs n'est qu'une lamentable rosse. Pour prendre officiellement la suite des affaires du général Ernest, Cavaignac ne s'appuie décidément ([ue sur une poignée de camelots, de malandrins et de gàte-sauce.
En cette aventure, s'il en est un qui mérite bien son sort, c'est l'austère M. Brisson. Voilà deux fois qu'il manque l'occasion de se montrer honnête homme; c'est vraiment trop dans la carrière d'un puritain. Quand il présidait, naguère, la commission du Panama, la France attendit de lui la lumière t la justice : il couvrit de son austérité tous les coquins. Maintenant qu'il remplace Méline, la France attendait encore de lui la lumière et la justice, dans le drame odieux dont elle est bouleversée : il a couvert de son austérité l'état-major et Cavaignac. On le supprime ; il disparait dans le ridicule et dans la honte : il ne l'a pas volé.
Reste Cavaignac. On ne comprend guère que de bonnes gens aient pu garder sur celui-là des illusions. Il avait fait ses preuves.
Né d'un général de guerre civile, nourri par des femmes affolées d'orgueil dans l'idée de réussir où son père avait échoué, médiocre, secret, têtu, polytechnicien, servilement inféodé à la coterie militariste, parent de l'inquisiteur du Paty de Clam, intime ami du Mouton de Boisdeffre, Godefroy de Cavaignac était l'instrument désigné
302 L'AHMKE CO.NTllE LA .NATION
du complot qui vient d'éclater au grand jour. En 1892, ministre de la Marine, il refusait insolemment de répondre aux questions que lui adressaient M. Clemenceau, de la gauche, et M. de La Ferronnays, de la droite, sur la transformation des canons à tir rapide. Il proclamait Tindépendance et rirresponsabilité du pouvoir militaire avec plus d'audace que n'en eût montré un professionnel. En 1895-96, ministre de la Guerre dans le cabinet Bourgeois, il étouffait l'enquête sur l'affaire Lebaudy ; il étouffait l'enquête sur la campagne de Madagascar.
Cavaignac, écrivait alors M. Drumont, le rigide Cavaignac, n'a ouvert aucune information sur l'abominable incurie qui, dans l'expédition de Madagascar, a coûté la vie à des milliers de soldats français...
... Cavaignac, qui réclamait si bruyamment des enquêtes quand il n'était pas au pouvoir, n'a fait aucun effort, une fois ministre, pour savoir comment six mille soldats français étaient morts dans une campagne où l'on avait à peine tiré quelques coups de fusil.
... Il savait, à n'en pas douter, que des actes de très coupable complaisance avaient été commis dans l'armée en faveur de Max Lebaudy. Fils de soldat, il se devait à lui-même de faire un exemple et de réprimer ces tendances funestes pour l'honneur militaire. Démocrate, tout au moins d'apparence, il avait pour élémentaire devoir de faire respecter le principe de l'égalité de tous (!) dans le service.
Il a tout su, tout étouffé, tout couvert.
A la nation qui demandait justice, pour les sept mille enfants assassinés à Madagascar, Cavaignac répondit brutalement : « Il faut subir la loi d'airain. Il faut se taire devant les considérations supérieures. »
Comme il a étouffé l'affaire Lebaudy, il prétend étouffer aujourd'hui l'enquête sur les viandes empoisonnées. Comme il a étouffé l'affaire de Madagascar, il prétend étouffer par la terreur le grand procès qui dévoile chaque jour plus avant la pourriture du haut commandement militaire. Il affirme, d'un ton rogue, et s'imagine qu'on va le croire sur parole.
La parole d'un politicien ! quand nous venons d'admirer Méline, ministre, Besnard, amiral et ministre, Billot, général et ministre, Hanotaux, ministre et pacha, entassant deux années de suite les mensonges sur les faux ; quand nous venons de surprendre Turrel, ministre, jurant « sur son honneur et sur la tète de sa mère » qu'il ignorait un libelle écrit de sa propre main !
Mais il n'y a pas que la parole de Cavaignac ; il y a ses preuves. Pour emplir des affiches blanches, pour tromper jusqu'au fond des campagnes les malheureux qui ne savent pas lire ou qui ne savent pas comprendre, Cavaignac débite des inepties énormes et des mensonges grossiers ; il raisonne à faire crever de rire un enfant de cinq ans ; il con-
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tredit même le colonel Henry, même les metteurs en scène de son propre rôle ; il invente des histoires saugrenues de « mille lettres » interceptées entre des traîtres qui continuent d'écrire sans se douter de rien. Il dépasse en bêtise les plus simples, en impudence les plus cyniques. Et par chance, il trouve une Chambre-Croupion qui l'approuve.
Les députés de 1893 ne valaient pas cher; cependant, ils avaient flétri avec dégoût Norton le faussaire et ses complices. Les députés de 1898 ont absous les faux du prince d'Arenberg. Ils se sont ensuite unanimement associés aux faux de Cavaignac. Ils sont dignes de lui comme il est digne d'eux. Mais la nation roulera-t-elle dans leur bourbier ?
Quand on veut être canaille, il faut l'être avec adresse. M. Godefroy Cavaignac nous a l'air d'un César « à la manque ». Les ambitions effrénées de son entourage intime ne lui donneront pas les facultés qu'il n'a point. Fils desoldat et de banquier, il ne demanderait qu'à satisfaire les appétits des deux castes complices. Il fera certainement ce qu'il pourra. Mais il n'ira pas loin. Sur ce produit de deux générations d'égorgeurs, les stigmates de la dégénérescence apparaissent à première vue. C'est un pauvre homme.
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22 juillet.
De même que Pellieux-Ia-Boucherie, sous-écuyer calvalcadour de Badinguet, décampait devant les Prussiens — de même que le panamiste Rochefort détalait devant la Haute Cour — notre grand étatmajor se dérobe quand on veut discuter pour de bon.
En 1870, l'illustre maréchal Le Bœuf avait déclaré : «L'armée prussienne n'existe pas ; je la nie ! » Alors tous les indomptables crièrent : « A Berlin ! à Berlin ! » Puis, dès qu'ils eurent constaté que l'armée prussienne existait tout de même, ils se rendirent prisonniers par quatre-vingt mille et par cent soixante-quinze mille à la fois. Ils n'ont pas changé. Ils veulent bien se battre avec Zola, mais à condition que, d'abord, on le ligotte et le bâillonne solidement. Sinon, ils ne marchent pas.
Du moins, ils sont logiques ; ils ont observé la même attitude depuis 1894 ; ils ont toujours soutenu que la libre discussion n'était pas possible, et qu'au premier mot, Guillaume II ne ferait de la France qu'une bouchée. Survient Cavaignac : pour début, il révèle que Vétat-major mentait ; et la Chambre unanime fait afficher par toute la France
que l'état-major a menli trois ans de suite, en invoquant le salut public pour couvrir ses mystères. Ce premier mensonge établi, les autres apparaîtront bientôt.
Beaucoup de gens admettaient que Dreyfus est un scélérat ; d'autres croyaient que le scélérat, c'est Esterhazy. Vite, Cavaignac les met d'accord ; après avoir affirmé que les grands généraux sont des menteurs, il proclame que le capitaine Dreyfus est bien un traître, et que le commandant Esterhazy est un bandit. De plus, le colonel Picquart est un misérable, et le lieutenant Zola un voleur. Voilà qui s'appelle défendre l'honneur de l'armée.
« Discutons au grand jour, dit enfin Cavaignac. La discussion est libre. » Aussitôt le colonel Picquart demande laparole : et Cavaignac le fourre dans une oubliette ; Zola redemande la parole : et Cavaignac veut le museler. Il est intéressant, le bonhomme ; Norton et Boulanger ont là un joli successeur.
Il a, d'ailleurs, de qui tenir.
Les dossiers que les policiers de la rue Saint- Dominique procurent au Petit Journal du juif EUissen et de l'ex-Italien Marinoni en feront sans doute sortir d'autres. On reverra celui de Belluot le filou, Belluot le forçat, Belluot le beau-père de l'Elysée. On découvrira, un jour ou l'autre, celui de la grande dame officielle qui a posé jadis, à
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Rouen, devant Fauteur de Mam'zelle Fifi, pour Eva la Tomate. Mille cadavres nauséabonds seront tirés sur les berges. L'industrie de Judet provoquera la concurrence.
Vers 1840 il y avait, à la Quotidienne, une espèce de Judet qui s'appelait Muret. Mais tandis que Judet travaillait ;joi/r Cavaignac III, Muret travaillait contre Cavaignac U ; «t Féiat-major du temps lui fournit de curieux « tuyaux » sur Cavaignac P^ Emile de Girardin ne les laissa pas perdre en 1848, au moment où le père tentait le coup que le fils prétend essayer de nouveau par les mêmes procédés de violence et de bas cabotinage.
J.-B. Cavaignac, membre de la Convention, proconsul en mission dans les départements du Sud- Ouest (décret du 17 vendémiaire an II) avait installé sa guillotine à Dax. En arrivant, il fit arrêter un M. de Labarrère. Des contemporains publièrent plus tard dans le Mémorial bordelais et dans l'Union nationale l'aventure de Mlle de Labarrère :
Elle alla demander la grâce de son père à Cavaignac. Le monstre était à Dax, occupé à faire une razzia de têtes. Il écouta M"<' de Labarrère avec bonté (sic), mais ne rougit pas de lui imposer d'infâmes conditions... Jugez de l'horrible anxiété de cette pauvre enfant. Elle était très pieuse, et pourtant la vie de son père lui sembla préférable à l'honneur.
M. de Labarrère devait être élargi sur-le-champ.
Cavaignac eut l'infamie de ne pas tenir sa promesse et pendant huit jours M"" de Labarrère dut retourner chez lui pour... lui rappeler ses serments.
Le huitième jour, en sortant de chez le conventionnel, elle aperçut sur la place une grande foule et elle entendit le son du tambour. L'échafaud était dressé entre deux haies de soldats; un vieillard était traîné à" la mort : c'était son père.
Ne trouve-t-on pas que cette histoire-là vaut bien celles dont Judet régale la clientèle du Petit Journal au sujet de Zola père ? Quant Muret la raconta, les deux fds de J.-B. Cavaignac la trouvèrent très mauvaise et protestèrent avec indignalion. Il paraît que Cavaignac III la trouve très bonne, puisqu'il en fait publier de pareilles par son Muret, devenu Judet.
Au reste, le J.-B. Cavaignac était assez coutuniier de la férocité à l'égard des femmes. Le 9 février 1793, il adressait à la Convention, au nom du Comité de sûreté générale, un rapport ainsi conçu :
Jusqu'ici, ce sexe en général a hautement insulté à la liberté. Ce sont les femmes surtout qui ont provoqué l'émigralion des Français. Ce sont elles qui, d'accord avec les prêtres, entretiennent l'esprit de fanatisme dans toute la République et appellent la contre-révolution.
... Il faut donc que la loi cesse de les e'pargner et que des exemples de sévérité les avertissent que l'œil du
magistrat les surveille, et que le glaive de la loi est levé pour les frapper, si elles se rendent coupables.
Ce n'est plus là du document discutable ; c'est du document officiel, de l'histoire vivante : Thisioire de la Révolution.
ku Moniteur du 14 germinal an II, on lit ce rapport adressé de Mont-Adour (Landes) à la Convention :
Nous avons fait empoigner près de quatre-vingts ci-devant nobles ou seigneurs. Nous continuerons les arrestations jusqu'à ce que le dernier de ces ennemis irréconciliables de la Liberté soit enchaîné. Nous pensons qu'il faudrait étendre cette mesure à la République tout entière.
La commission extraordinaire que nous avions créée à Bayonne nous avait suivis de près. Une guillotine toute neuve a été apportée et dressée sur la place Saint-Sévère. Les aristocrates connus seront poursuivis, arrêté?, guillotinés et leurs biens confisqués. Chaque jour voit rouler sur l'échafaud quelques-unes de leurs têtes.
Nous vous le répétons, citoyens collègues, il est temps d'ordonner l'arrestation de tous les ci-devant nobles, de tous les ci-devant seigneurs, de tous les prêtres. Ce sont les ennemis naturels de la République. Tant qu'il en restera un sur la terre de la liberté, il conspirera contre elle.
Signé : Cavaignac.
Le 3 frimaire, il écrivait d'Auch à la Convention :
310 L'armée contue la nation
La levée extraordinaire des chevaux s'opère avec activité. Je fais construire des niches dans les églises. La République aura là de superbes écuries.
... Sur la place de la Liberté, le peuple s'assemble autour d'un bûcher couvert de titres féodaux, et se fait amener dans un tombereau deux vierges à miracles de ce pays, les croix principales et les images des saints, qui, naguère, recevaient l'encens des superstitieux. Alors l'enthousiasme éclate. Le bûcher est allumé, et ces ridicules idoles y sont précipitées aux acclamations d'une foule innombrable.
La Carmagnole dura toute la nuit autour du brasier philosophe qui consumait à la fois tant d'erreurs.
Cavaignac.
Moniteur, 17 frimaire an II.
Ayant découvert ou inventé quelques machinations des P. Didon de l'endroit, le bourreau de M"*' de Labarrère écrit encore :
Les prêtres et les nobles étaient l'âme de ce complot horrible. La tête des plus criminels a tombé sur l'échafaud. Les autres sont dans les fers.
La terre de la liberté était souillée, là plus qu'ailleurs, de la présence des prêtres. Sept ou huit de ces misérables ont payé de leurs tètes leurs infâmes projets.
Cavaignac.
Il maniait allègrement la plume, Cavaignac I"; il guillotinait encore mieux. Si les trois Mouton de Boisdefifre qui se firent Anglais et Prussiens lui
étaient tombés sous la main, leur affaire était claire.
Maintenant, comment se fait-il que le petit-fils d'un pareil grand-père soit aujourd'hui le compère de du Paty de Clam, le complice du Mouton de Boideffre, l'instrument des gens de Coblentz et de Rome ?
Il n'y a pas tant de contradiction qu'on le croit à première vue. Comme beaucoup de ses pareils, le farouche terroriste J.-B. Cavaignac finit dans la peau d'un laquais. Il fut chef des gabelous napolitains sous Murât, comte italien, préfet à la livrée de Napoléon.
A la génération suivante, il revécut en deux fils : l'un, Godefroy, eut sonàmede républicain ; l'autre, Eugène, eut son àme d'égorgeur et de valet.
Le Cavaignac actuel est fils d'Eugène.
Dès l'été de 1898, on se préoccupait, à la rue Saint-Dominique, de savoir « sur quels régiments on pourrait compter ». On examinait, on pesait les indications fournies par les affîdés. On dressait la liste des mauvais, des douteux et de ceux qui marcheraient.
Sur la foi d'Arthur Meyer, d'Edmond Blanc et des mouchards qui font — comme tous les mouchards
pour gagner la gratification — des rapports favorables aux desseins de leurs patrons, l'état-major factieux en arrive à se figurer qu'il a réellement l'armée derrière lui: non pas, bien entendu, l'armée nationale composée de tous les citoyens ; mais l'armée qui porte actuellement le fusil, l'armée active, composée de petits jeunes gens qu'on intimide ou qu'on égare facilement ; et surtout l'armée professionnelle, composée de vingt-deux mille officiers.
Or, les factieux de l'état-major et leur Cavaignac se trompent.
Ils ont pour eux la haute armée, l'armée de Coblentz et de Rome, les héritiers des Kaiserlicks et les élèves des jésuites ou des dominicains, le syndicat des fils d'archevêques, les deux à trois mille intrigants qui occupent ou qui attendent les hauts grades par droit de naissance. Ils n'ont pas pour eux la masse des officiers sacrifiés qu'une illusion généreuse a poussés dans la carrière militaire et qui se sont aperçus trop tard de leur méprise.
Dans l'armée, c'est comme dans le journalisme. Il y a ceux qui se battent et ceux qui paradent — ceux qui font les corvées, qui reçoivent les coups, et ceux qui recueillent les honneurs, qui empochent les profits. Il y a les braves gens qu'on envoiedans la mêlée; et puis les messieurs chic, les faiseurs,
les chers maîtres, qui sortent de leurs cachettes, une fois TafTaire enlevée, pour se congratuler, boire le Champagne et faire la quête.
Nous, du moins, nous osons dire ce que nous pensons. Mais lesofficiers de fortune, les parias de la carrière militaire, ne peuvent que le penser, et se taire. Ils ont beau travailler, s'exciter, s'emballer, collectionner des brevets, « fanatiser », comme ils disent : ils savent bien que les galons et les grasses sinécures seront pour leur voisin fainéant, ignorant, qui n'a jamais rien étudié, parce qu'il était sûr d'arriver à tout sans rien apprendre. Dans la marine, dès le début, les naïfs qui s'exténuent sur les livres sont baptisés Rats morts par les fils, neveux et gendres des grands chefs.
Avec quel cynisme le haut commandement dispose des grades pour ses créatures, le cas de Judet vient encore de le montrer. De son propre aveu, l'agent de Marinoni n'a pas plus fait de service militaire que son Italien de patron. Il n'a jamais passé par la caserne. Il s'est caché derrière une dispense en 1870. Il déclare qu'il a « voulu » un poste dans la mobilisation. Quel cabot ! C'est la loi qui « veut ». Tous les Français valides sont soldats en cas de guerre. De bonne volonté ou de force, Judet doit aller à la guerre comme tout le monde. Mais n'ayant fait aucun service, il devait marcher
comme soldat d'infanterie, avec soixante livres sur le doS; patauger dans la boue, coucher à la belle étoile et manger de la conserve de viande empoisonnée.
Pour payer ses basses besognes, l'état-major l'a bombardé officier^ officier à deux galons ; il a été nommé lieutenant de réserve trois semaines après le premier procès Dreyfus. Officier, cet homme qui n'a jamais été soldat. Officier au titre des « faussaires d'état-major ». Alors, en cas de guerre, promené sur un bon cheval, à l'abri des balles dans un état-major, bien nourri, bien soigné, avec un citoyen pour cirer ses bottes et seller son palefroi. Monsieur Judet fera le patriote.
Entre les officiers de l'armée active, les grades se distribuent à peu près avec le même sans-gêne. M. Aubry de la Noë, capitaine de vaisseau, a été promu contre-amiral pour action d'éclat... dans une descente de police. M. Jamont, le général des généraux, détient ses fonctions en violation de la loi. Ordinairement, on sauve les apparences par des combinaisons ingénieuses. C'est la principale jutilité des expéditions coloniales. Pour la guerre de Madagascar, dangereuse seulement aux hommes qui portaient le sac, remuaient la terre et manquaient de quinine, les places étaient retenues un an d'avance par les créatures de l'état-major. Au retour, grande moisson de croix, de « cam-
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pagnes de guerre », d'inscriptions au tableau d'a- Tancement.
Il y a vingt mille officiers qui contemplent ces •comédies en rongeant leur frein ; vingt mille officiers qui se voient fourrés dans une impasse. L'esprit de corps, la solidarité absurde à laquelle on les a dressés pour mieux les tenir, les préjugés qui s'enracinent dans les petites sociétés isolées de la grande, prolongent leur résistance contre la vérité. Mais, d'autre part, leur intérêt les éclaire. Ils finissent par comprendre que le haut commandement est pourri, et qu'il faut nettoyer cette écurie d'Augias — suivant la forte expression de M. Drumont — aussi bien dans l'intérêt professionnel de l'armée que dans l'intérêt supérieur de la patrie.
Non, ces hommes-là ne marchent pas derrière les factieux de l'état-major.
S'ils avaient la folie de le faire, Godefroy •Cavaignac, l'oncle, l'honnête homme égaré dans ■cette famille de scélérats, enseigne au peuple son devoir.
Comme président du comité central de la Société •des Droits de l'Homme, il rédigeait ce manifeste :
L'association comptera principalement sur l'appui de ceux qui, déshérités de leurs droits politiques, à peine protégés parles lois civiles faites parles riches pour les riches, succombent sous l'excès du travail et le fardeau
des charges publiques ; sur l'appui de ceux à qui la nature impose le devoir de ressaisir, ne fût-ce qu'en faveur de leurs enfants, leur titre et leur dignité d'homme et de citoyen.
Que si cet appel, en même temps qu'il produirait pour la Société des Droits de l'Homme ce concours profitable à la cause commune, attirait sur elle aussi de nouvelles persécutions de la part des oppresseurs, elle invoquerait à la fois la pureté de ses motifs, l'énergie de ses sentiments et ce jour prochain où le peuple fera justice.
Il disait encore dans la Tribune :
Quand l'Etat est jeté dans le chaos par les chefs euxmêmes, chaque citoyen rentre dans les droits de son individualité — et la guerre civile est déclarée par le pouvoir lui-même.
En même temps, l'oncle Godefroy donnait à l'une des sections le nom de : section Louvel.
Et les instructions envoyées aux affiliés portaient que : « Stabs et Scmd sont des exemples pour nous. »
On sait que Louvel' tua d'un coup de couteau le duc de Berry (13 février 1820) ; que Frédéric Stabs, à Schœnbrunn, essaya de poignarder Napoléon, au cri de « Vive la liberté ! » (li2 octobre 1809j ; que Charles Sand tua d'un coup de poignard au cœur Auguste Kolzebue, traître à la démocratie, espèce de Rochefort allemand (23 mars 1819).
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Il allait bien, l'oncle Godefroy. Qu'en pense le neveu ?
Le pauvre Cavaignac III fait pitié.
Ce fantoche blême, aux yeux caves, à la poitrine rentrée, à la voix chevrotante, dont l'aspect révèle les cauchemars sanglants parmi lesquels il fut conçu, a la prétention de nous effrayer. Il parle d'arrestations; il rêve de déportations... Il n'empoignera toujours pas tout le monde. Quand il tiendra sous les verrous ceux qu'on connaît, il restera dans la foule ceux qu'on ne connaît pas, et qui attendent.
Il voudrait peut-être recommencer l'histoire de M"** de Labarrère. Son imagination s'échauffe làdessus. Mais ce n'est pas nos filles que nous lui enverrons.
J.-B. Cavaignac, après avoir copieusement guillotiné les ci-devant nobles et les prêtres, après avoir juré d'exterminer sur la face de la terre « ces implacables ennemis de la liberté », devint comte napolitain sous Murât, et préfet à la livrée du Corse.
Le second égorgeur du nom, le général Eugène, appliqua les maximes que le sanglant inquisiteur d'Arcueil prêche maintenant à son fils. Il « brandit
le glaive, sévit, terrorisa ». Il tua délibérément dix mille ouvriers parisiens ; il en déporta plusieurs milliers. Tout le monde le sait; mais on ne sait pas assez de quelle volonté supérieure Cavaignac II était l'instrument.
Dans la Vie du R. P. de Ravignan, de la Compagnie de Jésus, par le R. P. de Ponlevoy, de la même Compagnie, nous lisons :
Le P. de Ravignan avait ramené jadis à la religion pratique M™*^ Cavaignac, épouse du conventionnel, qui fut un des tribuns de l'ancienne République de 1793, et mère du ge'néral dictateur de la nouvelle République de 1848.
Cette femme vraiment forte et comme taillée à l'antique, en restant une romaine par la tête, devint toute chrétienne par le cœur, sincère dans ses opinions politiques, mais avant tout dévouée à ses croyances religieuses. Le P. de Ravignan, à l'époque de son départ de Paris en 1846, l'avait adressée à un excellent prêtre de ses amis, M. Locatelli, vicaire de Notre-Dame-de- Lorette, et depuis curé de Passy. A son retour, il la retrouva presque mère d'un roi, puisque son fils e'tait le chef d'un pouvoir exécutif.
Ces mots feront plaisir à P. Faure-Belluot.
Le général avait un véritable culte pour sa mère. Il fut facile àM™« Cavaignac d'inspirer à un cœur si proche du sien les sentiments les plus intimes de son âme, et
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tout naturellement le général se sentit incliné vers le P. de Ravignan.
Des ordonnances partaient souvent du grand hôtel de Monaco...
Il faut dire que Cavaignac II logeait à Thôtel de Monaco; le fils, Cavaignac III, et Tétai-major ont pour organe officiel la feuille de Blanc, de Monte- Carlo : c'est par tradition.
Des ordonnances partaient souvent du grand hôtel de Monaco, pour apporter à la petite cellule de la rue de Sèvres des messages sous le sceau du Pouvoir exécutif. C'était tantôt la mère et tantôt le fils qui consultaient le P. de Ravignan, sur des questions d'un haut intérêt pour l'Eglise, et ce seul fait, que je me plais à signaler, montre assez la droiture (sic) de leurs intentions.
Cavaignac, plus fort en tactique militaire qu'en discipline ecclésiastique, savait, du moins, consulter avant de résoudre.
Il consultait le P. de Ravignan, jésuite. Son fils consulte le P. Dulac, jésuite, et le P. Didon, dominicain. Mais il n'emploie pas de simples soldats comme ordonnances pour porter ses messages. Il communique par Esterhazy, zouave du pape, ou par du Paty de Clam, inquisiteur. Dans les grandes occasions, il délègue M. Jamont, généralissime.
Continuons. Il y avait, dans TAssemblée nationale, de mauvais esprits qui voulaient se mêler des affai-
res de TEglise. Le jésuite de Cavaignac II s'y opposa ;
Le P. de Ravignan fit valoir (auprès du dictateur) les lois canoniques; la nécessité de soumettre avant tout aux décisions de l'Eglise des questions qui ne relevaient que de son autorite'; de consulter les évêques et le Souverain Pontife; l'inconvenance et le danger qu'il y aurait à discuter dans l'Assemblée nationale des points de discipline ecclésiastique étrangers à sa compétence; et l'on peut croire que la sagesse de ses réponses ne contribua pas peu à écarter ou à faire tomber des débats scandaleux.
Au moment où le général Cavaignac achevait sa carrière publique, sa mère expirait avec l'espérance que donne la foi, laissant à son fils un testament, suprême expression de piété religieuse, de tendresse et de reconnaissance. Après avoir exhorté, béni son fils une dernière fois, elle conjurait le P. de Ravignan de le sauver comme il l'avait sauvée elle-même.
Le général, docile à des intentions si chères, donna rendez-vous au religieux et voulut lui-même faire la lecture des dernières volontés de sa mère: et en les lisant, il ne fut pas seul à pleurer. Il promit tout dès lors, et peu de temps après, il alla s'agenouiller aux pieds du confesseur de sa mère.
Après la mort de Mgr Affre, Cavaignac voulait absolument faire son jésuite archevêque de Paris. « Le P. de Ravignan se contenta de sourire » et refusa. C'est dans l'onibre que son Ordre gouverne.
CAYAIGÎJAC m 321
Archevêque, il eût été démasqué. Il resta le maître iiicognito.
Ce témoignagne duR. P. de Ponlevoy n'éclaire-t-il pas l'histoire de 1848 et la situation de 1898? A cinquante ans de distance, le iils reprend l'œuvre du père, aux ordres des mêmes puissances. L'Eglise a de la suite dans les idées : patiens quia œterna. Et l'Eglise, c'est la Compagnie de Jésus.
La Compagnie de Jésus tient le clergé français comme la race des Kaiserlicks tient l'armée française. Il n'y a pas un curé, fils du peuple, qui ne soit prêt à l'attester pour le clergé, comme il n'y a pas un officier, fils de « vilains », qui ne soit prêt à l'attester pour l'armée.
Le P. Dulac et le P. Didon avec les Mouton de Boisdeffre — les Congrégations d'outre-monts avec les chefs militaires qu'elles élèvent, qu'elles forment à leur discipline, qu'elles marient, qu'elles poussent aux grands commandements — bref, Rome et Coblentz : voilà ce que nous avons en face de nous. Si la démocratie ne se décide pas à le comprendre, elle aura mérité ce qui lui arrivera.
jr Juillet-août.
Un des quatre cent cinquante imbéciles — on sait qu'il y a cinq cent quatre-vingt-un députés — que le suflrage universel envoie au Palais-Bourbon déclare que : « Si Dreyfus était un ouvrier, il y a longtemps qu'on ne s'occuperait plus de lui. » De même, toute une fraction de la nation française, et celle qui se croit la plus hardie, refuse depuis trois ans de s'émouvoir, parce que Dreyfus était un juif, un capitaine, un riche.
Il y aurait un très noble et très beau discours à placer ici, sur le devoir moral qui reste pareil en face de l'iniquité découverte, quelle qu'en soit la victime. Mais ce n'est plus de ce point de vue qu'il faut envisager la question. L'affaire Dreyfus est un incident, un simple incident, à côté des événements dont la situation présente est grosse. L'affaire
Dreyfus a découvert aux yeux des uns, confirmé aux yeux des autres, la corruption profonde et les desseins criminels du haut commandement militaire. Elle n'a pas plus engendré le péril qu'un bouton n'engendre la décomposition du sang : elle l'a révélé ou prouvé. Si le mal n'avait pas apparu de cette manière, il se fût déclaré à toute autre occasion. Voilà ce qu'il faut bien se mettre dans la tête.
La démocratie et la liberté courent un danger terrible. Le parti césarien, le parti clérical romain, la haute finance internationale, toutes les puissances de réaction et d'oppression sont conjurées pour mettre une fois encore la nation sous le joug. Leurs provocations et Jeurs menaces deviennent chaque jour plus insolentes.
La coterie factieuse qui prétend incarner l'armée au milieu de l'Armée nationale ne connaît plus de frein. La manifestation séditieuse du général Jamont, de l'amiral Besnard et du moine dominicain Didon, lançant au Pouvoir civil le défi le plus grossier, l'essai de pronunciamiento du général Grispois à Belfort, les menées de Cavaignac et de la Boulange, la défection de Brisson, tout annonce une crise prochaine et violente. Et nous avons parmi nous des Chinois, des Byzantins, des coupeurs de cheveux en quatre, qui veulent examiner à la loupe si le cas mérite leur attention !
C'est pitoyable.
Pour lutter contre l'Argent, contre le Sabre, contre l'Internationale noire, nous ne pouvons nous appuyer que sur l'opinion publique. Or, la foule est trompée, bernée, aveulie, pervertie par la presse du mensonge et par la presse du vice. Des millions de Français ne lisent rien, ou ne lisent que des contes à dormir debout, des calomnies effrontées, des documents fabriqués ou falsifiés, soit dans les journaux, soit sur les affiches du gouvernement. Une tourbe de malandrins, sous le nom de journalistes, empoisonnent le pays entier de leurs inventions, de leurs fausses nouvelles, de leurs faux témoignages. Pour dégager la vérité de tant de voiles, il faut une dose peu commune de réflexion, de critique, de jugement. Quand la masse du public finit par l'apercevoir, elle n'a plus parfois qu'un intérêt historique. Il est trop tard.
Un Anglais qui suit curieusement nos batailles m'écrivaitdernièrementque,danssonpays,lapresse ignore les polémiques personnelles si fréquentes chez nous : que des adversaires politiques ne suspectent point mutuellement leur honorabilité; que nous devrions, à leur exemple, préférer les discussions d'idées aux démêlés de personnes. Cependant, quand on se bat, on est bien obligé de régler son action sur celle de l'adversaire. Avec des ennemis qui se servent de toutes armes, qui déter-
rent les morts, qui exhument ou confectionnent de toutes pièces des dossiers de police, des correspondances privées, des lettres volées, qui se parjurent, qui pratiquent tous les genres de chantages, qui ne reculent pas devant le meurtre, on ne serait pas longtemps debout, si l'on s'astreignait aux formes et aux procédés académiques. La guerre avec les Peaux-Rouges ne se conduit pas comme un duel entre deux marquis de l'OEil-de-Bœuf.
Je ne connais pas du tout le personnel de la presse anglaise : mais je suppose que le ton des controverses tient au recrutement de la corporation, et que le recrutement de la corporation dépend de l'intelligence et de la sévérité du public. Si le journalisme anglais ofTrait un asile, comme chez nous, au rebut de cent autres professions, et si la plupart des journaux les plus répandus étaient aux mains d'une poignée de forbans, il est probable que les mœurs de la presse britannique s'en ressentiraient bientôt. Mais où pourrait-on voir, ailleurs qu'ici, l'opinion publique à la merci d'escrocs notoires, de faussaires solennement flétris, de quasi-assassins, que leur cynisme et leur honteuse opulence imposent à la lâcheté des honnêtes gens?
Le public français ne connaît rien des dessous de de la presse française. Il lit le papier imprimé avec la même confiance aveugle ou la même défiance, que la signature soit celle d'un honnête homme, ou
d'un coquin, ou du prête-nom d'un coquin. Il ne se doute pas assez que le sens et la valeur d'un raisonnement ou d'une affirmation varient infiniment selon la qualité de l'auteur, et qu'avec un maniaque du mensonge comme Rochefort, par exemple, il faut prendre pour vérité le contraire de chaque allégation. Encore Rochefort est-il connu de beaucoup de gens pour ce qu'il est, depuis trente ans qu'il opère au grand jour. Mais parmi les lecteurs de l'abominahle Petit Journal, du Journal et de l'Echo de Paris, combien y en a-t-il qui soupçonnent l'origine et le but de ce qu'on impose à leur crédulité ? Les noms des hommes de paille inscrits sur la manchette n'apprennent rien ; les noms des tenanciers véritables en diraient long.
Quand on voit le commandant Esterhazy, chevalier de la Légion d'honneur, faussaire, traître, escarpe, adultère scandaleux, pourvu de notes excellentes par tous ses chefs, proposé par les généraux comme le type idéal de l'officier français, serré dans les bras du général de Pellieux, béni par le général de Luxer avec la fille Pays., on peut déjà se faire une idée de la moralité militaire, telle qu'elle fonctionne à la rue Saint-Dominique. Mais on en aurait une idée plus nette encore, si l'on savait à qui s'adresse l'état-major de l'armée française, en dehors du misérable Rochefort, pour égarer l'opinion.
Des croupiers de tripot, des escrocs de l'épargne publique, Monte-Carlo et Panama, des hommes qui ont amassé des tas de millions par les moj^ens les plus infâmes et qui se mettent au service du gouvernement pour que le gouvernement ne les mette pas au bagne : voilà les champions du Mouton de Boisdeffre. Est-ce que, par cette seule constatation, la cause n'est pas jugée ?
Pendant trois ans, l'état-major général de l'armée française a menti à la face de la n'ation. Pendant trois ans, spéculant sur la lâcheté publique et démoralisant le peuple par une horrible menace, l'état-major général a répété, fait répéter par les ministres et par les feuilles soumises « que la guerre éclaterait immédiatement, si le dossier de l'afTaire Dreyfus était entr 'ouvert ». Arrivant au pouvoir, Cavaignac a proclamé que l'état-major mentait; il a déclaré « que nous étions chez nous et que la discussion était libre »... sauf à fourrer dans une oubliette ou à bâillonner quiconque y prendrait la parole. La Chambre unanime a fait afficher par toute la France que l'état-major avait menti.
Ces hommes, ces soldats, qui se sont abaissés au
mensonge, et qui ont commis tant d'autres actions misérables, ont soudoyé dans la presse des complices. De quelle sorte ?
Il faut le dire. Si nous devons être écrasés par la " terreur militaire » qui s'organise ouvertement à la rue Saint-Dominique, si les injonctions des moines d'Inquisition sont obéies, si la France roule à la suite de l'Espagne et de Tllalie dans le bourbier de la dictature prétorienne, il faut du moins qu'on sache en Europe sous quel ignoble joug ce peuple aura courbé la tète.
Quand nous no'us laissons entraîner parle dégoiU à nommer quelque malfaiteur subalterne, il est certain que nous avons tort ; nous lassons l'attention du public, et nous risquons de lui faire croire que nous obéissons à des rancunes personnelles. Pour une besogne abominable, il va de soi qu'on n'a pas recruté des prix de vertu, mais tous les malandrins disponibles sur le pavé parisien : des faussaires flétris, des panamistes faméliques de 2,000 à 15,000 francs, des coupe-jarrets à vingt-cinq louis « l'affaire », des ivrognes de brasseries nocturnes, des pornographes fatigués, des proxénètes sans clientèle. C'est le personnel de rigueur dans ces entreprises. Il n'y a pas de bonne Boulange sans le classique « tas d'hommes perdus de dettes et de crimes ».
Quelques autres, plus notables à force d'exploits.
n'ont besoin que d'une mention rapide. Sur Judet, déterreur de cadavres et récidiviste du faux ; sur Arthur Meyer, ancien factotum d'une prostituée, assassin de son adversaire sur le terrain, panamiste à 190,000 francs ; sur Rocliefort, éternel traître, éternel vendu, maniaque du mensonge et virtuose de la calomnie, ayant vécu dans la fange, finissant dans l'ignominie — il n'est plus rien à découvrir. Mais j'ai parlé du Petit Journal, du Journal, de VEcho de Paris. J'ai dit qu'il y avait, derrière les homme de paille inscrits sur la manchette, des tenanciers effectifs dont le nom seul est éloquent : Marinoni, Letellier, Edmond Blanc.
Du passé sinistre de Marinoni, la mémoire est enfouie sous un monceau de millions. Il est commandeur de la Légion d'honneur : plus qu'Eifï'el, beaucoup plus quEsterhazy. C'est tout dire. Sa part dans le Panama, sur l'épargne du million de lecteurs qu'il empoisonne, fut d'un demi-million : 509,000 francs, outre le prix de la publicité régulière. Hier Italien, ce congénère de Crispi déprave, abrutit, égare la masse du peuple français, que lui livre la trahison des gouvernants.
Les Letellier tiennent le Journal. Depuis le mois de juillet seulement ils respirent. La prescription décennale est acquise aux brigandages panamiste, même dans l'hypothèse juridique où l'on aurait voulu les qualifier « crimes ». Si le Journal n'exis-
tait pas, Fernand Xau n'arracherait plus aujourd'hui k^ million de ses bailleurs, dont il devait assurer l'impunité en faisant trembler les ministres. Le chantage politique n'aurait plus d'utilité. Mais il a donné naissance au Journal, et le Journal subsiste ; il est le moniteur de la prostitution parisienne, et l'organe de Tétat-major.
J'écrivais au mois de décembre 1897 :
La clique panamiste n'a pas digéré les avanies qui lui furent infligées naguère. La terreur perpétuelle de voir se rouvrir un procès que les ministres tentent vainement d'enterrer nourrit son exaspération. Les auteurs ou l'auteur du pronunciamiento qui s'approche n'auront pas de plus zélés complices.
Les clauses du marché sont manifestes : aux militaires, le pouvoir absolu ; aux fripons, sous la protection du sabre, la liberté complète — liberté de la vengeance et liberté de brigandage.
C'est ce qu'on appellera : le règne de l'Ordre.
M. Cavaignac, fils et petit-fils d'égorgeurs, et petit-fils de banquier, réunit tous les titres pour gérer l'aff'aire. Les Letellier du Journal ont tiré du Panama — (Rapport Vallé, Entreprise Letellier, Baratoux et C) — 37,627,656 francs. Ça vaut la peine de payer la protection du Sabre.
Quand on discute avec le Soir, on incrimine le pauvre petit juif PoUonnais; quand on discute avec VEcho de Paris, on invective je ne sais quel Bec-
LEURS ACOf.YTES 331
Bonnamour, tiré de l'office pour signer ce qu'aucun des écrivains de la maison n'a voulu écrire. Un Bonamour ou Bec, un Pollonnais n'existent pas. Le Soir, c'est Edmond Blanc ; VEcho de Paris, c'est Edmond Blanc : Blanc, l'ancien croupier de tripot ; Blanc, juif comme Arthur Meyer, comme Ellissen, comme Pollonnais, comme Perèire, comme Klotz, comme Crémieux, comme Lockroy, comme la moitié des champions du très catholique état-major; Blanc, bookmaker et tenancier de Tétablissçment infâme de Monte-Carlo ; Blanc, chevalier de la Légion d'honneur, qui reçut « l'Étoile des braves » des mains de Grévy, président de la Bépublique, le 28 décembre 18 86, après avoir versé, le 23 octobre, cent mille francs au gendre Wilson, pour la Petite France ; Blanc, dont les millions, ramassés dans le crottin des champs de course, dans la boue et le sang de Monaco, sont la réserve de M. de Boisdeffre.
Est-ce clair ? est-ce complet ?
Voilà les ennemis que nous avons devant nous. Voilà les alliés des généraux factieux : des forbans « qui se mettent au service du gouvernement, pour que le gouvernement ne les mette pas au bagne ». Leur argent travaille' pour le Sabre, et le Sabre défendra leur argent.
Je le demande encore : la cause n'est-elle pas jugée ?
332 l'armée contre la NATIOX
Les empanachés de Coblenlz osent parler au peuple de la Légion d'honneur, et du drapeau dont ils ontla garde. Ils déshonorent la Légion d'honneur et souillent le drapeau.
Les Boisdeffre de 1814, rentrant à Paris dans les rangs des Uhlans et des Cosaques, n'attachaient la croix de la Légion d'honneur qu'à la queue de leurs chevaux. Ceux d'aujourd'hui l'accrochent après Eiffel, après Esterhazy, après Bonis, après Blanc.
Les Boisdeffre de 1790, Vc'tus de l'uniforme prussien, mitraillaient le drapeau tricolore. Ceux de 1870 le livraient par paquets aux compagnons d'armes de leurs pères. Ceux d'aujourd'hui prennent le drapeau de la France ; ils vont le planter chez le ménage Rochcfort ; ils lui constituent pour garde d'honneur l'ex-Italien Marinoni, Letellier, du Panama, Edmond Blanc, de Monte-Carlo.
Et le peuple français ne ne sent pas souffleté.
On ouvre un journal 'anglais ; on voit ce litre d'article: The military lerrorin France', on en ouvre un autre ; on voit ce titre : 71ie military French terror. De même que la malheureuse Italie, de même que la pitoyable Espagne, la France est soumise au régime de la terreur militaire.
L'histoire retiendra, comme un de ces incidents ridicules qui caractérisent toute une époque ou toute une situation, les tribulations du colleur d'affiches de Nantes, officier de réserve, pris entre son pot à colle et ses galons, à qui l'Honneur de l'armée défend d'afficher la réponse aux mensonges grossiers de Cavaignac. En même temps qu'un sujet d'indignation, nous sommes un objet de risées dans le monde. Les peuples civilisés se gaussent de notre pauvre pays, où le Sabre sévit sur les afficheurs comme sur le jury et les juges d'instruction.
334 L'ARMÉE CONTRE LA iNATION
A Belfort, le général de division Gripois n'avait pas pensé à terroriser les colleurs de placards ; il a tâché de terroriser les soldats qui pouvaient les lire. Où est-il, le temps bienheureux où les soldats ne savaient pas lire ? Les chefs, alors, mentaient sans inquiétude. Maintenant, le mensonge est périlleux. Le major d'un dépôt de cavalerie qui a voulu singer Gripois, et qui a fait une proclamation dans sa caserne pour annoncer la condamnation de Zola, l'éprouvera peut-être un jour:
Je suis heureux, dit le major de dépôt, de porter à la connaissance de tous que Zola, l'ignoble insulteur de notre arme'e, vient d'être condamné au maximum de la peine.
« Ce monsieur » traite la vérité comme s'il avait l'honneur de travailler à la rue Saint-Dominique. Il vise probablement la place de du Paty de Clam.
Zola n'a pas insulté l'armée : il a dénoncé les pires ennemis de l'armée, les ramassis d'intrigants, de menteurs, de faussaires, de factieux qui la déshonorent et qui la perdront avec la patrie.
Zola n'a pas été jugé, par conséquent pas condamné pour avoir insulté l'armée. Il avait accusé nominativement des actions les plus basses M. Mercier, M. de Boisdeffre, M. Billot, M. Gonse, M. de Pellieux, M. du Paty de Clam, M. Ravary.
Deux fois il avait répété, accentué son accusation. Pas un seul de ces hommes n'a bronché. Il n'ont pas osé poursuivre leur agresseur. Il se sont terrés, tenus cois. M. de Pellieux a passé sa rage sur le colonel Picquart, étant bien assuré par le Code militaire que son inférieur ne pouvait lui répondre. Mais contre Zola, pas un seul n'a eu le courage de relever le gant. Ils n'ont su que fomenter des semblants d'émeute dans les coins.
Zola n'a été condamné que sur la plainte de gens qu'il n'avait pas nommés, et pour quatre mots jésuiLiquement découpés dans huit colonnes de journal. Encore ces quatre mois étaient-ils une action charitable. Ceux qui en bénéficiaient l'ont méconnue.
MM. de Luxer, de Ramel, Bougon, Marty, Gaudelette, Cardin, Rivais, Hervieu, Ravary, avaient acquitté, blanchi, béni le Uhlan. Ayant à prononcer sur un bandit de la pire espèce, escarpe, escroc, faussaire, traître suivant les uns, espion suivant ses amis, ils l'avaient absous. Ils avaient serré dans leurs bras le « Cher Commandant » qui rêve de mourir en sabrant les Français, et qui veut « livrer Paris pris d'assaut au pillage de cent mille Allemands ivres ». Leur cas était plutôt fâcheux.
Zola, bonnement, eut l'idée de les tirer d'affaire Il écrivit qu'ils avaient rendu leur sentence j)ar
ordre. Le mot n'était pas offensant. Tous les gens qui connaissent par expérience les conseils de guerre: Alphonse Humbert, le sire de Rochefort, ont témoigné vingt fois que cette juridiction juge 2^ar ordre. L'histoire l'atteste ; la correspondance et les mémoires de tous les militaires le prouvent. Cependant, on a fait un crime à Zola justement de l'unique mot qui n'était pas une accusation dans sa lettre. Les juges d'Esterhazy tiennent à garder devant le peuple la pleine responsabilité de l'apothéose qu'ils ont décernée à ce coquin : c'est leur affaire. On leur en donne acte.
Mais l'exemple donné à Belfort par M. Gripois, ailleurs par un major du dépôt, n'en est pas moins précieux à retenir.
Voilà la discussion ouverte dans l'armée. D'autres chefs, bientôt peut-être, seront autorisés à faire des proclamations contraires. Du moment que l'ère de pronuncianiientos est ouverte officiellement, chacun essaiera le sien. Aujourd'hui, c'est de vaines insolences ou des mensonges effrontés qu'on débite aux soldats. Demain, ce sera la vérité.
Aujourd'hui, on invective «l'ignoble Zola». Plus tard, logiquement, on pourra lire au rapport et dans les chambrées, une fois ou deux par semaine, des « Ordres » plus sérieux. On pourra lire la biographie des CafFarel, des d'Andlau, des Anastay ;
SÉMTIEUX 337
les noms des juges qui ont condamné en 189 i, un homme en dépit des formes légales ; la correspondance du brave commandant Esterhazy, avec les noms des juges qui l'ont approuvée et de tous les grands chefs qui Font contresignée; la liste des traîtres qui mitraillèrent vingt ans les Français sous Tuniforme anglais ou prussien, pour gagnera leurs fils le droit de nous donner des leçons de patriotisme, etc. La « théorie dans les chambres », alors, ne manquera pas d'intérêt.
On y récitera les prières de M. l'amiral de Cuverville, chef d'état-major général de la flotte, au glorieux Archange saint Michel. On y commentera le discours de M. le général Kirgener de Planta chez les Clercs Saint-Viateur (jésuites) de Saint-Mandé. On y expliquera les harangues du P. Jamont et du généralissime Didon :
Malheur à ceux qui laissent le glaive s'émousser !... Il faut s'armer de la force coercitive, brandir le glaive, terroriser, couper des têtes !
II faut, même au pris du sang, mater les prétentions du civilisme qui veut se subordonner le militaire.
De leurs propres chefs, les soldats apprendront ainsi l'art de l'insurrection.
M. Jamont, d'ailleurs, n'était pas à son début. Les manifestations séditieuses d'Arcueil, avec musique de la garde républicaine [sic], étaient
purement verbales. Les tartuferies misérables par lesquelles le piteux Cavaignac a essayé de les atténuer les ont sans doute aggravées ; mais les actes sont tout de même pires. Or, M. Jamont, généralissime de l'armée française, est la violation vivante de la loi. S'il la brave en paroles, en fait il la foule aux pieds. M. Jamont a été maintenu dans le cadre actif, après soixante-cinq ans, au mépris de la loi du 13 mars 1875. Il a prétendu qu'il avait commandé en chef <( devant l'ennemi », au Tonkin. C'est tellement faux que la prolongation d'activité avait été refusée au général Warnet, son prédécesseur, parce que l'état de guerre avait pris fin avec le commandement du général de Courcy, prédécesseur de M. Warnet. Quand le généralissime nest général qu'au moyen d'une illégalité criante et d'une sorte d'usurpation, il est assez naturel que le dernier sous-lieutenant bafoue la légalité.
Le 29 juillet, les élèves de l'Ecole polytechnique sont allés, au cimetière Montparnasse, porter la couronne annuelle à leur camarade Vaneau, mort pour la Liberté le 29 juillet i 830. Cette manifestation-là répondait à celle d'Arcueil. Et l'expolytechnicien Jamont n'en était pas.
Le général Faidherbe, autre Polytechnicien, grand chancelier de la Légion d'honneur, écrivait en 1888 :
l.a première République faisait fusiller les généraux qui osaient se révolter contre le pouvoir civil. Elle avait raison. Aucune indulgence, aucune pitié n'est possible en pareil cas.
Où irions-nous, si nous tolérions de semblables écarts? Il n'y a bientôt plus ni armée ni patrie.
C'est probablement ce que nous allons voir si les Boisdeffre, les Jamont, les Gripois demeurent impunis, et si les quelques gens de cœur qui restent dans ce pays ne se soutiennent pas prêts à mériter la gloire de Vaneau.