II. Comment ils se jugent
A propos de ces réflexions si simples, si évidemment justes, quelques imbéciles et quelques mouchards, pourvoyeurs des prochaines Cours prévùtales, nous ont accusé d'attaquer l'armée.
Ils désignaient par ce nom les militaires professionnels, qui ne sont pas du tout l'armée. LeS' militaires professionnels sont des fonctionnaires,^ nos salariés, privés de leurs droits politiques, au nombre négligeable de vingt-deux mille. L'armée^ c'est les trois millions de citoyens soldats qui payent la défense nationale de leur argent et de leur sang.
Mais nous n'avons pas attaqué les fonctionnairesmilitaires. Si nous les avions injuriés, vilipendés, traînés dans la boue, comme a fait trente ans- M. Henri Rochefort — si nous les avions appelés dix mille fois « traîtres, vendus, crapules, souteneurs, assassins, lâches galonnés, brutes empanachées », comme a fait M. Henri Rochefort — si
môme nous en avions fait mitrailler un certain nombre, comme M. Henri Rochefort — nous aurions aujourd'hui la joie, comme M. Henri Rochefort, de voir leurs Grands Chefs dans notre antichambre, affolés et suppliants, nous apporter sur un plateau l'Honneur de létal-major à défendre.
Cette satisfaction nous sera refusée, car, au lieu d'insultes, nous fournissons des arguments et des documents, des raisons et des faits. Outrager les généraux? les officiers? Qu'est-ce que cela prouverait? Or, nous tâchons de prouver quelque chose.
En eût-on mém ; envie, la besogne serait superflue. Pour voir les militaires arrangés de la belle manière, il n'y a qu'à leur donner la parole, à leur mettre la plume à la main Quand ils s'arrêtent, il ne faut rien ajouter, il n'y a qu'à transcrire.
Dans les 7'r ans formations de l'armée française, M. le général Thoumas décrit en ces termes la génération des ofticiers du second empire, à laquelle il appartenait, à laquelle appartiennent encore la plupart de nos chefs et notre ministre de la guerre :
La lecture de V Annuaire elle calcul de leurs cliances d'avancement formèrent la base de leur instruction militaire... L'étude élait eu défaveur, le café en honneur. Les ottîciers qui seraient restés chez eux pour travailler auraient été suspectés comme vivant en dehors de leurs camarades.
Pour arriver, il fallait avant tout avoir un beau physi-
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quf , une bonne conduite [comme Esferhazy)el une tenue correcte. Avec cela, dans l'infanterie, comprendre le service d'officier comme celui de caporal; dans la cavalerie, réciter par cœur le littéral de la théorie et faire du « passage » dans la cour du quartier avec un cheval bien dressé; d.ins l'aitillerie, aiïecler le pus profond mépris pour les connaissances techniques; enfin, dans toutes les armes, être recommandé.
Formé à cette école, le général Billot, sénateur et ministre, ne pouvait en renier les principes qui l'ont porté si haut; on a compté sur lui pour perpétuer la tradition dans l'armée remise à ses soins.
Si Ton ouvre la correspondance de Gambetla, les lettres que le général marquis de GallifTet écrivait au président de la Chambre offriront im certain nombre de jugements pittoresques sur nos guerriers les plus éminents. D'abord, « il est de principe qu'en devenant vieux, tout génér.al devient en même temps clérical et réactionnaire ». En détail, « le général d'Espeuilles est un vieux rossignol, un paresseux, un officier dont la conduite à Wissembourg, Wœrth et Sedan, a été condamnée par l'opinion publique »; le colonel Grandin (depuis général) est « un imbécile, un indiscipliné, un sac de scepticisme et d'indifférence, et l'âme des ennemis du gouvernement » ; hors vingt-cinq généraux « il ne faut rien conserver ».
C'était en 1880. M. le général de Galliffet jugeait
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SCS collègues : « Carrelet, tout à fait médiocre ; L'Hotte, vieux jeu, opposé à tout progrès; Latlieulade, Montarby, Oudinot, de Dampierre, de La Rochère, Féline, très mauvais; de Quélen, archimauvais ; de ^éréville et d'Elchingen, très médiocres ». Le général Ârnaudeau, « absolument incapable, en était devenu ridicule ». Aux manœuvres, le colonel russe Kaulbars était frappé « du peu de portée de lintelligence du général L'Hotte et de sa médiocrité ». Les divisionnaires se montrèrent " aussi faibles que possible ». Les officiers étrangers s'étonnaient hautement « de l'incapacité physique, morale et intellectuelle des chefs de l'armée française ».
Dix ans plus tard, par la plume de M. Joseph Reinach, M. de Galliffet répéta sur les généraux du moment les mêmes appréciations; il était alors général d'armée, au sommet de la hiérarchie. Maintenant qu'il a des loisirs, on devrait lui demander un rapport sur les généraux de 1S98.
Parcourez la correspondance de Tamiral Courbet, ([ue la Marine a essayé d'ôlerde la circulation, mais dont les exemplaires ne sont pas introuvables. Et vous serez fixés, par des amiraux, sur la valeur de l'amiral Cloué, de l'amiral Bergasse, de l'amiral Peyron, « qui manque presque toujours d'énergie ». M. de Dompierre-d'Hornoy, ancien ministre de la Marine, vice-amiral, écrit «qu'il n'a aucune confiance
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dans Jauréguiberry, ni dans Cloué » ; qu'il n'étonnera personne en déclarant que la flotte est tombée à rien sous Jaurès et sous Krantz ; que Gougeartest « un goujat ».
Les lettres du général Thibaudin à la Limouzin sont encore assez édifiantes. Il ne faut pas parler du réquisitoire de M. Quesnay de Beaurepaire, accusantaunomdugouvernementlegénéralBoLdanger d'avoir été corrompu à prix d'argent par des fournisseurs d'épaulettes et des marchands de café en tablettes, ou d'avoir payé sur les fonds de l'Etat sa réclame et les detles de sa famille, ou d'avoir pris 100.000 francs aux Fonds secrets de la Guerre pour sa propagande, ni plus ni moins que Rouvier. Il ne faut pas parler du général Cafîarel et du général comte d'Andlau, flétris et condamnés, ou du lieutenant Anastay, guillotiné, ou de Ravigneaux l'avorteur, parce que la Justice civile a prononcé sur leurs cas et que nous voulons en croire seulement les militaires.
Laissons encore le major Breton, le capitaine Doré, les chasseurs de Sodome au camp de Châlons, et tous les disparus, les exclus, les réformés, les suicidés. Laissons cet oflicier de vaisseau empruntant vingt-cinq louis à la femme qu'il a fait condamner pour adultère.
Mais écoutons.
Le colonel d'artillerie de marine Humbert, pro-
mis à la plus brillante carrière, donne sa démission pour accuser publiquement le général Borgnis- Desbordes de scandaleuses iniquités ; il ofTre de prouver que le colonel Archinard est un menteur et un lâche.
Le capitaine de frégate Picard-Destelan, officier de la Légion d'honneur, ayant gagné ses grades au feu, dans la campagne du Mexique et dans les combats de Fou-Tchéou, dénonce comme un voleur le lieutenant de vaisseau Muller, depuis promu au galon supérieur ; il convainc l'amiral Charles Duperré, hier encore dictateur de la Marine et grand-croix de la Légion d'honneur, d'avoir déserté devant l'ennemi, de s'être sauvé à Londres, tandis que ses camarades tombaient sur les champs de bataille de France.
Le colonel Allaire, breveté d'état-major, publie un mémoire bourré de preuves et de noms, pour établir l'infamie de plusieurs officiers, perdus de dettes, vivant des courses et du baccara, volant l'argent de la troupe, touchant des pots-de-vin des fournisseurs, et protégés jusqu'au bout par des généraux sans scrupules. Le commandant Dubreuil- Myszkowski rend à son tour le même témoignage : et le tableau d'intérieur du bataillon d'infanterie coïncide exactement avec le tableau d'intérieur du régiment de cavalerie. Et le général Giovaninelli d'un côté et le général de Lignières de l'autre sont
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mis dans la même posture par leurs subalternes révoltés.
Le panamiste Cornély, qui se venge de ses maîtres par de terribles ironies, décernait « un bon point au sabre », pour Tadmirable discrétion que les militaires auraient gardée pendant l'enquête Dreyfus-Esterhazy. En effet, les militaires haut placés poussent la discrétion jusqu'à venir prendre leurs repas dans les restaurants de journalistes, pour qu'aucun de leurs propos ne soit perdu. C'est par un raffinement de discrétion que le chef d'état-major général de l'armée a porté ses confidences au discret Rochefort. Et qui donc emplit les journaux de potins presque toujours vrais, et toujours infamants, sur la plupart des chefs, sinon leurs camarades ou leurs subalternes?
Les journalistes écrivent sous la dictée. Ils n'ont pas la prétention de connaître mieux le monde militaire que les officiers eux-mêmes. Le plus souvent, c'est par ordre que les officiers parlent ; c'est par ordre que le commandant Pauffin de Saint-Morel a porté des documents dans telle maison; par ordre, que le contrôleur général Martinie et le colonel Peigné ont porté des propositions ailleurs.
Insultes à l'armée?... Mais les pires viennent du ministre ou du grand état-major.
Quel spectacle, que celui des Bureaux, tels
qu'ils se découvrent dans les incidents actuels. Trente millions de Français croient qu'on y travaille à la défense nationale ; et tous ces grands militaires, investis des plus redoutables missions, ne sont occupés qu'à se tendre mutuellement des embilches, à se dénoncer, à s'espionner, à se cambrioler, à machiner « des illégalités monstrueuses ».
Colonel Henry, colonel Sandherr, colonel Picquart, commandant Esterhazy, capitaine Dreyfus : tous officiers d'élite, triés sur le volet. Les conseils de guerre, composés de leurs pairs et de leurs supérieurs, proclament: « Le capitaine Dreyfus est un traître: Dieu merci! Le commandant Esterhazy est un ruffian : à la bonne heure ! Le colonel Picquart est un calomniateur, et le colonel Henry un faussaire: hoch! hoch! dreimahl hoçh! hurràli ! »
Si l'on était officier, qu'est-ce qu'on éprouverait, sous le coup de tant de scandales?... Au fait, qu'éprouvent donc vingt mille officiers, honnêtes gens, qui, la corvée du service achevée, dépouillent précipitamment l'uruforme pour se mettre en civils — ou, comme ils disent, en voyotis ?