‹ L'armée contre la nationChapitre 4 sur 16 · III. L'avancement · texte numérisé non relu

III. L'avancement

Dans une lettre du 19 janvier 1898, le colonel Humbert flétrissait avec nous « le manque de probité de certaines individualités malfaisantes, que l'intrigue, les menées louches et souterraines ont placées trop haut •» pour l'honneur de l'armée.

L'intrigue et les menées louches semblent être les seuls procédés efficaces pour avancer dans la carrière militaire. Les renseignements qu'ont fournis là-dessus, devant la Chambre, M. de Tréveneue et M. Le Hérissé eussent en d'autre temps déshonoré vingt ministres plutôt qu'un. Mais on ne pouvait plus déshonorer M. Billot.

La tranquille impudence avec laquelle cet homme a couvert de galons sa famille et ses clients est un perpétuel sujet de scandale. On a énuméré les principaux abus de la dernière promotion : 13 lieutenants de cavalerie portés pour capitaines, 26 capitaines d'artillerie portés pour chefs d'escadron, 17 officiers de génie proposés — en violation de tous les droits — par la volonté ministérielle. On a cité ces deux capitaines de cavalerie refusés aux examens d'état-major, séparés de la troupe depuis quinze ans, portés au choix comme officiers d'or-

donnance ; elle lieutenant de dragons qui devient capitaine, en passant sur le dos de 931 camarades, pour avoir, étant neveu de l'amiral Besnard, servi dix-huit mois dans les couloirs de la Marine. On a oublié le chef de bataillon du génie qui servait de secrétaire à Turrel, et qui a fait plus de chemin dans cette position qu'en dix campagnes.

Fils, neveux, gendres de généraux, pris pour officiers d'ordonnance par les généraux amis, ne mettant jamais les pieds dans un corps de troupe, embusqués dans les bureaux confortables, grands conducteurs de cotillons, ordonnateurs et parure des fêtes officielles, ils ont en poche dès trente ans leur futur brevet de général; ils regardent de très haut les naïfs qui s'exténuent au travail et qui n''avanceront jamais.

Comment la loi protégerait-elle les droits des subalternes quand l'exemple de la violer est donné par les chefs suprêmes? C'est en violation formelle de la loi que le général Billot s'est fait maintenir dans le cadre actif. C'est en violation formelle de la loi que M. Jamont, le nouveau généralissime, est encore en activité. Il a plus de soixante-cinq ans et n'a jamais commandé devant l'ennemi ; la guerre était si bien terminée au Tonkin lorsqu'il y arriva, que le général Warnet, son prédécesseur, n'a pu se faire maintenir en activité pour ce motif. Un ministre, un généralissime usurpent litté-

ralement leurs titres et leurs fonctions. Serait-il possible que l'illégalité la plus arbitraire ne régît pas toute la hiérarchie ?

Dans la dernière fournée de généraux, trois ont été pris parmi les colonels bureaucrates. On connaît la carrière de M. Brugère, qu'un coup de fusil dans le derrière a fait sauter du commandement de quelques batteries au commandement d'un corps d'armée, en attendant ce que lui réserve son cousin Billot. Le général de brigade Hagron, ayant quitté son service militaire pour le service domestique de Félix Faure, a été bombardé général de division, par-dessus la tête de soixante -dix-huit brigadiers classés avant lui. Le général Duchesn© aussi est devenu commandant de corps d'armée par une voie originale: il a réussi à perdre, entre Majungaet Tananarive, le tiers de ses troupes sans combat ; il méritait bien la plume blanche. Rien n'est plus cocasse que les comédies auxquelles sont descendus les protecteurs du général Duchemin pour le nommer divisionnaire, en frustrant le général Voyron, en évinçant le général Dodds, en foulant aux pieds les décisions de la Chambre et la loi des finances pour envoyer en Indo-Chine le général Bichot.

Si ces vieillards, à qui les étoiles viennent sur les manches comme la mousse sur les vieux bancs, étaient capables d'autant de stratégie en campagne

que de rouerie dans les bureaux, nous n'aurions pas besoin de l'Alliance russe.

Le commandant Pauffm de Saint-Morel, avce trente jours d'arrêts de rigueur, a reçu la promesse du cinquième galon pour les commissions qu'il a faites chez M. de Rochefort. Le lieutenant-colonel Picquart avait été pourvu d'un commandement où les années comptent double, pot//- les mêmes raisons qui l'ont fait traiter dix huit mois plus tard en criminel d'Etat et jeter dans une oubliette. Le capitaine de vaisseau Aubry de la Noë est devenu contre-amiral à la suite d'une descente de police. L'amiral Duperré était dictateur de la marine pour avoir déserté devant l'ennemi. Le brave commandant Esterhazy, qui a quelque part une femme et des enfants, et qui est sorti trioniphant du conseil de guerre au bras d'une fille du Moulin-Rouge, a reçu les félicitations publiques du général de Pellieux ; la pureté de sa vie privée est attestée par le général Etienne et par les colonels Santelli, Mercier, Abria. Rien de sûr comme les notes militaires pour les bourgeois qui cherchent à bien marier la dot de leurs filles.

Pour avancer, Vofficicr doit remplir une condition essentielle : n avoir jumais été soldat. S'il avait passé par les épreuves et les souillures de la caserne où il enfermera les citoyens, jamais il n'arriverait aux grades élevés. Sur 227 lieutenants

44 l'armék contre la nation

(rinfanlerie proposés pour capitaines, il y en a 7 qui sortent du rang; ils n'iront pas loin. Le généralissime, général Jamont, qui vient de Polytechnique, comme le général Zurlinden — et comme Dreyfus — n'aime pas les Saint-Maixentais : ceux qu'il a rebroués dans ses inspections en savent quelque chose. L'Ecole polytechnique, qui est rétablissement le moins militaire du monde, et qui règne en maîtresse sur l'armée, en élimine impitoyablement tout l'élément soldat.

M. Jules Lemaître (de l'Académie française) a décrit dans le Figaro ces pitoyables brochettes d'officiers solliciteurs, entassés sur les banquettes, dans les antichambres des comités de classement : « Les souples, les adroits, les impudents avancent, tandis que les fiers, les sincères, les ombrageux n'avancent pas. » Un colonel fulminait dernièrement dans l'Aulorilé contre « les parasites, les drôles qui ne sont arrivés qu'à la faveur et sont nécessairement de plats valets ». LEcho de Paris, avant sa campagne dominicaine, avait publié d'intéressantes études sur le rôle du Jockey-Club dans l'avancement et sur l'influence des généraux qui font tirer le sabre à deux régiments de cavalerie pour saluer la duchesse d'Uzès...

rVous l'avions dit, et raille preuves le confirment : même dans l'armée très restreinte des militaires professionnels, il y a deux armées. Il y a la vile

multitude, les vingt mille braves gens qui peinent, loin de Paris et des bureaux ; et puis, au-dessus, cent dynasties, deux mille grands chefs, fils, neveux, gendres et clients de grands chefs.

Les uns font tout, et sont assurés de n'arriver à rien ; les autres ne font rien, et sont assurés d'arriver à tout. Dans la Marine, dès le Borda, les fils d'archevêques expriment leur pitié méprisante pour les pauvres sots qui travaillent et qui croient à la justice ; il les appellent « les Rats morts ».

Le budget de la guerre pour 1898 s'élève à 630millions. Voilà vingl-cinq ans que dure ce régime; au prix de cinq à six milliards, dépensés par la Marine, et de vingt-deux à vingt-trois milliards, dépensés par la Guerre, nous avons une flotte hypothétique avec un « décor » d'armée; si bien que les patriotes les plus excités, les professionnels de la revanche tremblent de régler, en France, au grand jour, une affaire française où serait prononcé le nom de Guillaume.

Nous aurons l'occasion de rechercher par quelles dilapidations, par quelles concussions sont dévorées, sans profit pour la défense nationale, les sommes prodigieuses qu'on exige au nom de la défense nationale. Nous allons montrer d'abord, par deux exemples concordants, comment ces dilapidations et ces concussions peuvent se multiplier..

comment elles sont protégées, comment elles sont érigées en système.

Une pétition très documentée, actuellement soumise à la douteuse attention de la Chambre, expose l'aventure du commandant Dubreuil-Myszkowski, laquelle répète l'aventure du colonel Allaire. C'est justement l'analogie des deux affaires qui leur enlève tout caractère accidentel et qui démontre la permanence, l'universalité, l'impunité des abus.

L'afl'aire Allaire, assez connue dans l'armée, a été le plus possible dérobée au public. L'intéressé l'a racontée dans un volume bourré de faits, de noms, de pièces authentiques, d'une lecture ingrate, mais d'un intérêt capital. Les vices de notre administration militaire et les plaies de l'armée nationale y sont éclairés d'un jour cru.

Au mois d'octobre 1890, le colonel Allaire, breveté d'état-major, brillamment noté, prenait le commandement d'un régiment de hussards à Dinan. Il était choisi comme un chef énergique, et recevait mission de rétablir impitoyablement la discipline dans un corps d'officiers où le baccara, les paris, les courses, le trafic et le maquignonnage des chevaux causaient de fréquents scandales.

Peu après, sur la demande du général commandant le 10^ corps, le ministre envoya le régiment en disgrâce de Dinan à Gray, c'est-à-dire de la Bretagne à la frontière de l'Est. Ce qui donne à

penser que, dans Topin ion des chefs d'aujourd'hui, un régiment de cavalerie se trouve en disgrâce aux postes d'avant-garde.

Les soldats d'autrefois n'étaient pas du même avis. Mais, dans l'espace d'un an, vingt-sept officiers du régiment usèrent de leurs protections pour se faire replacer dans les garnisons de l'intérieur : ils partageaient le sentiment des généraux.

Le désordre matériel, chez ces hussards, s'ajoutait au désordre moral. La comptabilité des escadrons était obscurcie par l'inscription de dépenses fictives, par des virements, par la pratique des <( masses noires » ou masses occultes. Plusieurs officiers étaient en butte aux accusations et aux soupçons des fournisseurs, des maîtres-ouvriers, des sous-officiers. Ils passèrent en conseil de guerre ; un capitaine fut mis en retrait d'emploi ; le capitaine-trésorier fut condamné à trois ans de prison.

Alors, un toile général s'éleva contre le colonel Allaire. Ce chef de corps, qui exécutait sa consigne et qui obéissait à sa conscience en imposant une vie décente à ses subordonnés, en exigeant des comptables une administration claire et loyale, en traquant les voleurs, en défendant l'argent du public et l'honneur militaire, fut dénoncé comme un gêneur. Les officiers indignes contre lesquels il avait dû sévir mirent en mouvement leurs patrons

politiques ou militaires. Ils trouvèrent des complicités dans les bureaux du ministère. Le régiment fut laissé sept mois sans major, six mois sans chef d'escadrons, trois mois sans lieutenant-colonel, pour surcharger le colonel. Ensuite, on lui désigna pour major un aliéné, enfermé dans une maison de santé, qui ne parut jamais au corps, mais qui figura sur les états de solde : ses créanciers touchaient pour lui.

Quant à la comptabilité, le général de division se <'hargea de l'enseigner au colonel. Il lui imposa <ians ses casernements des dépenses somptuaires, des travaux de luxe, pour lesquels il n'y a point de crédits ; il lui apprit « qu'un colonel doit savoir jouer de la masse et trouver chaque année une grosse somme pour en disposer à son gré ». Dans la cavalerie, de même qu'un sous-officier doit avoir •du chic pour être envoyé à Saumur, de même qu'un officier doit avoir du chic pour avancer, un régiment doit avoir du chic pour être bien noté à •rinspection. Le général indiquait an colonel les maisons de commerce auxquelles il devait s'adresser pour opérer les embellissements prescrits. Les fonds, la « grosse somme », il fallait la prélever sur la nourriture des hommes, sur la nourriture des chevaux, sur le harnachement, sur l'entretien du matériel de guerre, ou l'économiser par des congés, par des permissions qui eussent vidé

50 r/ARMÉE CONTRE LA NATION

le régiment et rendu l'instruction impossible.

Honnête homme, honnête soldat, le colonel Allaire résista. Il refusa de commettre lui-même les actes qu'il avait sévèrement réprimés. Il fut brisé. Les grands chefs découvrirent que cet officier d'élite, dont les notes étaient parfaites et lesétats de service excellents, qui avait été choisi à cause de ses qualités pour un commandement difficile, était soudain devenu incapable de commander. Ils le mirent à la retraite.

Voici maintenant la seconde histoire, dont est saisie, après le ministre de la Guerre, la commission des pétitions,

A la fin de 1895, le commandant Dubreuil- Myszkowski se trouvait détaché à Dieppe avec son bataillon du 119® de ligne, dont la portion principale était au Havre, En l'absence d'un capitaine, le lieutenant qui avait pris le commandement de la compagnie signala des majorations frauduleuses de factures commises par le sergent-major comptable. Aussitôt, le commandant ouvrit une enquête et la poussa énergiquement ; il découvrit un ensemble de malversations et de détournements dont le sergent-major n'avait pu se rendre coupable qu'avec la complicité de son capitaine.

Sur ces entrefaites, le capitaine revint de permission, trouva l'enquête en cours et fil jouer de secrètes influences. Le lieutenant-colonel, puis le

colonel accoururent. Le capitaine coupable, bien appuyé, déclara insolemment que tous ses collègues faisaient comme lui. Le lieutenant-colonel menaça le commandant trop scrupuleux. Le colonel fournit au capitaine et au sergent-major complices la liberté de se concerter, et de détruire les cahiers d'enregistrement où l'on aurait retrouvé la trace de leurs fraudes antérieures.

Le lieutenant qui avait révélé le premier indice fut insulté publiquement par un capitaine, protecteur du sergent-major ; il se vit infliger trente jours d'arrêts de forteresse pour avoir protesté contre les outrages qu'il ne pouvait punir ; il fut, d'office, envoyé dans un autre corps.

Quant au commandant Myszkowski, les arrêts tombèrent sur lui comme grêle ; ses actes les plus insignifiants devinrent prétexte à persécution ; et la commission régionale du 3'' corps, qui l'avait proposé en 1895 à l'unanimité pour le grade supérieur, le raya complètement de la liste en 1896. Abreuvé de dégoûts, cet honnête homme est contraint aujourd'hui de quitter l'armée... Mais le sergent-major voleur a simplement rendu ses galons ; le capitaine complice a simplement changé de corps.

On n'a pas oublié, dans le même ordre d'idées, le cas de cet officier d'administration que l'intendant Baratier traita comme un malfaiteur, parce

qu'il avait dénoncé les concussions d'un de ses collègues ; ni le cas du capitaine de frégate Picard- Destelan, brisé pour avoir pris la main dans le sac un lieutenant de vaisseau que protégeait l'amiral Duperré, déserteur et grand-croix.

Le système est donc bien établi.

Partout et toujours, l'impunité pour les voleurs, le châtiment pour les hommes de cœur qui prétendent remplir leur devoir. On envoie les voleurs « se faire pendre ailleurs », c'est-à-dire continuer leur métier dans le régiment voisin ; mais on chasse de l'armée, à force d'avanies, les honnêtes gens dont la conscience trop délicate suscite des « affaires ».

Dans des « affaires » de cette espèce, il eût été surprenant qu'on ne rencontrai pas l'auguste gendre de Belluot. On l'y trouve. Un officier de l'Elysée écrivit au colonel Allaire :

Vous avez trop bien servi et vous avez trop de souci de l'honneur de V armée poar ne pas comprendre qu'alors même qu'on serait victime de la mauvaise foi des autres, il est du devoir d'un officier d'éviter toute accusation, tout scandale, qui ne peuvent que diminuer le prestige que nous voudrions tant conserver à l'Armée !...

Pour une certaine catégorie de gens d'honneur, l'honneur consiste dans l'étouffement : l'honneur de l'armée exige qu'on fasse le silence sur les concussions militaires, comme l'honneur de la Repu-

blique exige qu'on fasse le mystère autour du Panama civil. Au besoin, tous les Mézières du Parlement donneront un coup de main pour bâillonner les témoins.

Mais aux yeux des honnêtes gens, Thonneur est inséparable de la justice. L'honneur de l'armée n'est pas atteint parce qu'on y aura trouvé des traîtres ou des voleurs. L'armée se déshonore si la trahison, la concussion, le vol y sont impunis — si les braves gens y sont sacrifiés aux coquins.

A Dijon, un officier convoite et tente de corrompre la femme d'un réserviste ; le réserviste ne se trouve pas très flatté d'une telle condescendance : l'officier fait passer le réserviste en conseil de guerre.

A Vincennes, un capitaine d'artillerie convoite et veut séduire la maîtresse d'un sous-officier ; il accable son subordonné de punitions injustes ; il. l'envoie en prison ; il le réduitau suicide. L'amante et l'amant se tuent. La police aussitôt profane leurs cadavres et vole leurs papiers pour détruire les preuves du crime de l'officier.

De même que, pendant le premier procès Zola, le Palais de Justice avait l'air d'une place emportée

d'assaut, toute la France a l'air d'un pays conquis. Nos galants militaires iraient bien violer en Allemagne ; mais il paraît que les Allemands ne s'y prêtent pas. Les Français sont de meilleure composition.

D'autres histoires, non moins significatives que ces deux-là, ne sont pas aussi commodes à raconter. Dans cette armée où les mères françaises voient à tour de rôle passer leurs fils, telles sont parfois les mœurs qu'il faudrait recourir au latin pour les peindre. L Opinion médicale, journal technique, rappelle, très à propos, l'afifaire du major Boyer dont les péripéties offrent certains rapports avec celles des derniers scandales. Tâchons d'exposer les faits avec les périphrases nécessaires.

Au commencement de 1895, le ministre de la Guerre avisait M. le docteur Boyer, médecin-major de deuxième classe au l*"" spahis, déjà mis en nonactivité par retrait d'emploi, qu'il cessait de faire partie de l'armée. Cette mesure était l'épilogue de l'affaire dite de Médéa, ou du capitaine Bouïs.

D'une part, le capitaine Bouïs, du 1"'" spahis, avait été convaincu de concussions, d'escroqueries et de vols par le lieutenant Rocas.

D'autre part, le capitaine Bouïs avait été convaincu par le médecin-major Boyer d'abuser de son autorité pour soumettre les hommes de son escadron à ses vices innommables, et pour les

souiller de la plus abominable façon. Le fait, d'ailleurs, n'était point exceptionnel. Naguère, au camp de Châlons, dans un régiment de chasseurs à cheval, il a fallu sévir contre une association nombreuse d'officiers et de sous-officiers dont l'ignominie s'étalait trop ouvertement. On les a dispersés dans d'autres corps, sans doute pour y propager leurs mœurs. Les honnêtes femmes de mères qui livrent leurs fils à la caserne auraient tort de croire qu'ils y sont seulement exposés aux coups de sabre du lieutenant, au conseil de guerre, à B'iribi, à la fusillade, à l'alcoolisme. Il y a pis.

Les deux chefs d'accusation contre le capitaine Bouïs étaient si bien établis, et la première enquête à laquelle on se livra fit entrevoir une telle accumulation d'ordures, qu'on fut obligé de l'exécuter immédiatement. Mais avec indulgence. On le mit en demeure de demander sa retraite, qui fut liquidée aussitôt. Il rentra dans ses foyers, chevalier de la Légion d'honneur, pensionné doublement sur le budget de la nation.

En même temps, les châtiments s'abattirent sur les vrais coupables selon Vhonneur militaire : c'està-dire sur les honnêtes gens qui avaient fait justice d'un misérable.

Le lieutenant Rocas, qui avait dénoncé les vols, fut traité de « policier » par le général, et déporté dans le Sud-Algérien, où il venait déjà de passer

ne L'ARMÉE CONTllE LA >AT10N

dix ans et ne devait plus retourner ; proposé antérieurement pour lavancement et pour la croix, il fut rayé des deux tableaux.

Pour le major Boyer, on trouva mieux. Le capitaine Bouïs le provoqua en duel. C'était exactement comme si Vacher, l'assassin des bergères, provoquait en duel les médecins légistes qui auront fait Tautopsie de ses victimes. Le docteur Boyer, naturellement, repoussa avec mépris le cartel du répugnant personnage. Il eut même l'excessive complaisance d'offrir la rencontre à tout autre capitaine du régiment qui se constituerait le champion de Bonis. Aucun n'accepta. Mais les chefs envoyèrent le major devant un conseil d'enquête, qui le reconnut coupable de « fautes contre la discipline », parce qu'il avait refusé de sacrifier sa conscience et son devoir professionnel aux injonctions supérieures. Après vingt ans de service et plusieurs campagnes aux colonies, à la veille de recevoir la croix et le quatrième galon, le docteur Boyer fut mis en réforme et rayé des cadres de l'armée.

Une commission du Sénat, saisie de la cause par voie de pétition, a présenté des conclusions ainsi conçues :

En cherchant, comîne on l'a fait, à étouffer de telles affaires pour sauver Vhonnew de l'année, on couvre en vain le débat de l'ombre d'ane justice spéciale', on sacrifie à d'étranges préjugés de caste et de fausse solidarité.

En maintenant les Bonis dans les rangs de notre armée, on en ferait la concentration de ce quil y a de plus criminel dans le pays.

Il serait juste que le médecin-major Boyer fût réintégré dans son grade au l^"" spahis, qu'il fût maintenu au tableau pour l'avancement et la croix, qu'à tout le moins on organisât sur les faits de la cause une enquête approfondie et sérieuse.

Bien entendu, le médecin-major Boyer n'a jamais été réintégré. Ayant perdu vingt ans à l'armée, il a dû recommencer sa vie.

Mais Bouïs le voleur, Bouïs l'infâme, est resté capitaine de cavalerie de réserve, chevalier de la Légion d'honneur, pensionné comme capitaine et comme chevalier.

Entre cette histoire et d'autres que nous connaissons déjà, les rapprochements abondent. L'honnête lieutenant Rocas, pour avoir dénoncé le capitaine voleur, est puni comme le colonel Allaire, qui avait trouvé au 7" hussards trois capitaines voleurs ; comme le commandant Myskovvski, comme le lieutenant du 119'' de ligne qui avaient trouvé un capitaine voleur.

Entre l'honnête Boyer et l'infâme Bouïs, les chefs n'hésitent pas plus qu'entre l'honnête Picquart et le Uhlan Esterhazy. Comme le colonel Picquart, le major Boyer est d'abord mis en casemate, puis exclu de l'armée. Et l'armée, avec son honneur

spécial, garde Bonis comme elle garde Esterhazy, Suivant la propre expression de la commission sénatoriale, « elle devient la concentration de ce qu'il y a de plus criminel dans le pays ».

Proclamé voleur et immonde par dix juridictions civiles, Bouïs, comme Esterhazy, a été déclaré « blanc comme neige » par un conseil de guerre. Et la Légion d'honneur, avec Duperré le déserteur, avec Besnard le faussaire, avec Eiffel l'escroc, avec Esterhazy le traître, conserve précieusement Bouïs, au même titre que ce Mustapha-ben-Ismaël, grand officier, « à qui le bey de Tunis donnait jour et nuit des marques de son attachement ».

Les braves officiers qui composaient, avec le brave général de Luxer, le conseil de guerre du Uhlan, qui se sont associés à la fortune d'Esterhazy et qui souscrivent aux lettres du Uhlan, veulent ôter à Zola sa rosette. Là-dessus, on s'échauffe. Et les plus notables flétris de l'escroquerie panamistes donnent des consultations d'honneur : tel M. Gaston Jollivet, qui concourut, moyennant un salaire de 15,000 francs, à filouter l'épargne populaire, et qui déploie autant d'ardeur pour arracher la croix de Zola qu'il en a mis pour défendre la croix d'Eiffel.

Je me risquerai à confesser que cette affaire ne me passionne pas. Je serais plus disposé à plaindre Zola d'avoir accepté la décoration, qu'à le plaindre de la perdre. Il y a des faiblesses qui détonnent chez un homme capable de l'acte auquel nous avons

60 l'armée comre i.-V nation

tous applaudi. Les étrangers raisonnables, les vrais démocrates, les hommes qui se piquent précisément d'être des hommes, les Américains, les Anglais, les Suisses, pouffent de rire en voyant le « républicain » français affublé, comme un caniche, de noeuds, de rubans, de rosettes et de « chous » multicolores.

Nous faisons à ces gens-là le même effet que nous font à nous les sauvages, avec un anneau dans le nez, des tatouages sur les joues et des coquillages aux oreilles. Outre qu'on ne comprend pas quelle satisfaction des savants, des écrivains, des « intellectuels », peuvent éprouver à s'immatriculer dans la même confrérie que tous les imbéciles enrichis, les corrompus de la politique, les forbans de la finance et les principaux mouchards.

Qu'on retire à Zola sa croix d'officier, qu'on la donne à Esterhazy ou à Vacher, au marquis de Rochefort ou à l'ex-fédéré Alphonse Humbert, — que Méline l'offre en prime supplémentaire aux bailleurs de fonds de la République française, — qu'on la mette en loterie pour payer les dettes de Belluot le beau-père, ou de Billot l'ex-ministre, ça n'a pas la moindre importance.

Il ne peut y avoir que les militaires pour s'intéresser à ça, parce que les plus illustres d'entre eux en ont trafiqué. Le grand reproche qu'ils font évidemment à Zola, c'est de n'avoir pas payé son

ruban très cher au brave général Caffarel, au brave général comte d'Andlau, à quelque autre brave de même poil. Ils ne se rendent pas bien compte, avec leur honneur spécial, que le monde où florissait Triponé, chevalier de la Légion, traître avéré, mari commode aux braves généraux, n'inspire pas un respect universel. Ils oublient qu'un des leurs, Anastay, pris de dégoût, a donné sa têle à couper plutôt que de s'y compromettre davantage.

Mais leur démarche au sujet de la croix Zola doit appeler l'attention sur un point particulier.

Les grades et dignités de la Légion d'honneur forment deux catégories parallèles : les distinctions civiles, et les distinctions militaires. Les premières ne donnent à leurs titulaires que le droit de s'enrubanner ; les secondes leur confèrent des droits sur le budget, des droits sur notre poche, des pensions en espèces".

L'Étoile des braves est pour les militaires un bon titre de rente.

Or, pourquoi, s'il vous plaît ?

En temps de guerre, la distribution des croix se fait selon l'injustice inévitable. On ne peut pas ouvrir les Mémoires d'un seul guerrier, capitaine ou maréchal, sans y trouver l'attestation que les récompenses pour « actions d'éclat » n'ont jamais été données équitablement. D'abord, si elles devaient payer le plus grand sacrifice accompli

pour la patrie, c'est aux morts qu'elles iraient. Les blessés ne Tout jamais fait exprès ; leurs voisins couraient le même risque; il est ridicule d'encourager la maladresse ou de couronner la malchance. Enfin, les honneurs sont accaparés par les étatsmajors, qui renferment lesprécieux fils d'archevêques, et qui se tiennent toujours hors de la portée des coups.

Quant aux expéditions exotiques, où le péril est quelquefois réel, on y décore principalement les héros qui ont eu l'héroïsme de ne pas se laisser écharper. Dans l'alternative de combattre vigoureusement, ou de tomber aux mains de gens qui les mettront à la torture, les brûleront vifs, leur arracheront les yeux et les ongles, leur couperont le nez, les pieds, les oreilles et bien d'autres choses encore, ils se défendent. On les déclare sublimes : c'est drôle.

L'Étoile des braves, en ces derniers temps, pour « fait de guerre », a brillé de son plus vif éclat sur la poitrine de M. Charles Duperré. Cet amiral a été bombardé grand-croix de la Légion d'honnenr pour avoir « filé » — l'expression lui appartient — de Paris sur la Belgique, puis en Angleterre, pendant la guerre franco-allemande. Bel exemple pour les soldats aux batailles futures. Si la croix du mérite civil orne à bon droit la boutonnière d'Eiffel, escroc de vingt millions, le plus large crachat du mérite

I/KTOILE DES BlUVES 63

militaire est bien à sa place au cou de l'amiral Duperré, déserteur devant l'ennemi.

Cependant, nous ne faisons plus la guerre. A part quelques fusillades de pauvres nègres, à qui nous volons leur patrie pour affirmer la supériorité de la force et le néant du droit, nous n'avons jamais l'occasion de perpétrer des « actions d'éclat )). Que signifie, dès lors, la distinction des croix en croix civiles et croix mililaires ? Les croix militaires ne sont pas plus militaires que les autres, puisque les militaires professionnels ne sont pas plus militaires que le commun des citoyens.

Ils ne vont pas plus que nous à la guerre. Il sont des fonctionnaires comme tous les autres : aussi pacifiques, payés par nous de la même façon pour des besognes aussi sédentairefe. Ils gagnent leurs croix comme les autres : par l'intrigue ou par l'ancienneté. Les promotions dans la Légion leur viennent, comme les galons ou les étoiles, à mesure qu'ils vieillissent, à mesure qu'ils baissent.

Ils n'ont jamais l'occasion d'agir : leurs croix, comme leurs grades, indiqueiit seulement le degré de leur décrépitude. Il est convenu qu'à tel grade doit correspondre telle décoration. Quand on trouve un officier trop fatigué, trop incapable pour exercer un commandement auquel son ancienneté lui permet de prétendre, on l'avance dans la Légion d'honneur, de manière à contenter son ambition

64 l'aumée contre la nation

sans inconvénient. Et sa croix témoigne alors uniquement de sa nullité.

Qu'est-ce que les hauts faits de M. de Pellieux ont de plus militaire que ceux du président Delefi:orgue ? En quoi le capitaine qui tient les comptes de ménage de sa compagnie, recense les capotes, vérifie les godillots, pèse le sucre et les pommes de terre, est il plus militaire qu'un chef de bureau des Finances ou des Travaux publics ? Où est la différence entre l'inquisiteur du Paty de Clam et le policier Puybaraud ? entre Boxon d'Ormescheville et Van Cassel ? La robe de M. Delegorgue est encore plus rouge que la culotte de M. de Pellieux ; la peau de lapin du magistrat vaut les plumes d'autruche du général ; et les savates de Ravary ne lui donnent pas beaucoup la mine d'un sabreur, tandis que Van Cassel a tué des Français à coups de fusil.

Pourquoi des pensions aux uns, et pas de pensions aux autres ?

Les fonctionnaires civils qui ressemblent le plus aux officiers sont les professeurs. Est-ce qu'un professeur de mathématiques ou de géographie ne rend pas de plus grands services à la nation qu'un professeur d'exercice militaire? Est-ce que nous avons le même devoir d'estime, de respect, de gratitude, envers le monsieur qui nous enseigne à éplucher des carottes pour la gamelle, à frotter une plaque de ceinturon avec du tripoli, à passer un

chiffon graisseux au bout d'une licelle dans un canon de fusil — et pour les hommes qui ont formé notre âme, orné notre intelligence, pour les liommes à qui nous devons d'être des hommes ?

Quand les préjugés sont simplement grotesques, il ne faut que s'en moquer. Mais s'ils nous coûtent cher, il faut les détruire. L'absurde préjugé de la ^roix militaire nous coTile quinze millions par an.

Les étrangers raisonnables qui s'intéressent encore à nous sont stupéfaits de nos aberrations de conscience. Ainsi, le patriotisme est actuellement personnifié chez nous par une collection de réfractaires, de déserteurs, de réformés, de dispensés et •de traîtres qui devraient habiter les pénitenciers militaires. Mais il n'y a pas d'outrages qu'on ne jette aux citoyens qui ont toujours fait leur •devoir.

Défendez sans défaillance et jusqu'à l'épuisement de vos forces le sol de la pairie : vous serez •disgracié, conspué, comme Denfert-Rochereau, ou fusillé comme Rossel. Capitulez, livrez les armées •et les forteresses : vous aurez des statues comme Canrobert. Sauvez-vous à l'étranger pour mettre à i 'abri votre peau : vous serez amiral et grand-croix

de la Légion d'honneur comme Duperré. Cachezvous dans les caves quand vient l'ennemi : vous, aurez l'estime des généraux, comme Rochefort. Abritez-vous derrière une dispense, esquivez la bataille et la caserne, et faites-vous faussaire: vous serez lieutenant d'état-major comme Judet. Prenez l'uniforme étranger, habillez-vous en Prussien pour égorger les Français: dans deux générations, vos petits-fils commanderont l'armée française comme Boisdeffre. Escroquez, mentez, trahissez,. volez, comme Esterhazy, comme tous les filous qu'ont démasqués le colonel Allaire, le colonel Picquart, le commandant Myrzkowsky, le commandant Picard-Destelan, le colonel Humbert, le lieutenant Rocas, et vous garderez vos épaulettes, tandis que les honnêtes justiciers seront exclus de l'armée.

Quel drôle de pays ! et quelle drôle d'armée !

L'honneur officiel y marche de pair avec le patriotisme estampillé.

Sous Louis XV, la France fut gouvernée successivement par la lille Poisson, dite Pompadour, et par la fille Bécu, dite du Barry, qui avaient encore une certaine allure dans leur métier. La République de F. Faure est gouvernée par Eva la Tomate et par Peau de Requin, dont n'aurait pas voulu la Fillon. Il est naturel que le gendre du forçai Belluot y sait grand-maître de la Légion d'hon-

neur ; il est naturel qu'il ùte à Zola sa croix ; il esl naturel que les braves gens égarés dans celle galère s'en échappent el qu'on la peuple <le malandrins.

Le 9 février 1893, la Cour d'appel de Paris condamnait à deux années d'emprisonnement et 20,000 francs d'amende le sieur Eiffel, qui avait tiré de la Compagnie de Panama 33 millions, et conservé personnellement 20 millions 600.000 francs, au moyen d'escroqueries et d'abus de confiance. Les considérants de l'arrêt furent impitoyables pour ce forban.

Le sieur Eiffel était, naturellement, officier de la Légion d'honneur. La Grande Chancellerie ne bougea pas. Au mois d'octobre 1894, le garde des sceaux Guérin lui demanda ce qu'elle attendait. Le Grand chancelier répondit que l'arrêt avait été cassé {pour ]iresc)'ipti< m), et que, dès lors, il n'avait pas à en tenir compte. Rajoutait :

Ce n'est que dans le cas où une faute grave contre rhonneur aurait été prouvée, que l'affaire pourrait être suivie.

J'ai fait néanmoins procéder à une première enquête au sujet des faits qui seraient de nature à atteindre l'honneur des personnes inculpées ; mais comme cette enquête n'a pas re/eué d'actes précis permettant de suivre disciplinairement, je n'ai pas cru devoir soumettre l'affaire au conseil de l'Ordre.

Le 17 décembre 1894, la Chambre enjoignit au gouvernement de rappeler le Conseil de l'Ordre de la Légion d'honneur à la pudeur ; le 22, le ministre liuérin porta plainte formelle contre le sieur Alexandre-Gustave Eiffel « en priant le Grand chancelier de vouloir bien le déférer au Conseil de l'Ordre, aux fins disciplinaires ».

Le Conseil de l'Ordre de la Légion d'honneur riposta par la décision suivante :

Considérant que, de l'examen de la conduite de M. Eiffel en sa qualité d'entrepreneur des travaux du canal de Panama, il ne résulte pas qu'il ait commis aucun fait portant atteinte à r honneur , le Conseil est d'avis qu'il n'y a pas lieu de sévir disciplinairement contre Eiffel.

Un vol de 20 millions n'est pas un acte qui porte atteinte à l'honneur. Au contraire. C'est quand on a volé 20 millions qu'on est vraiment un homme d'honneur.

Parmi les individus qui signèrent ce document figuraient en première ligne les généraux Février, Rousseau, Grévy, de Launay, Charreyron, et le vice-amiral Thomasset. Les civils s'appelaient Daubrée, Gréard, Delarbre, Barbier, Meurand, Aucoc, Jansen.

Le 13 juillet 1895, la Chambre, indignée, leur infligea un vote de flétrissure. Us démissionnèrent.

Ils furent remplacés par le conseil actuel de l'Ordre, avec le général Davout d'Auerstaedt, l'amiral Lefèvre, les généraux Détrie, Lebelin de Dionne, Laveuve, et des civils comme MM. Bonnat et Sully-Prudhomme.

Or, Eiffel esl toujours officier de la Légion d'honneur.

Le nouveau conseil de l'Ordre professe, à l'égard des vols de vingt millions, la même doctrine que ■son prédécesseur. Si Zola, au lieu de faire acte de justice, avait volé vingt millions, le gendre de Belluot, M. Davout d'Auerstaedt et consorts auraient pour lui la même vénération que pour Eiffel.

Autres histoires.

J'ai conté celle du capitaine de cavalerie Bouïs, voleur, sodomite immonde, noté d'infamie par dix juridictions civiles, absous par la justice militaire, maintenu comme officier de réserve (avec Judet) et comme chevalier de la Légion d'honneur. Au nombre des juges militaires qui l'avaient blanclii se trouvait le général Laveuve, aujourd'hui membre du conseil de l'Ordre.

L'aff"aire Apte n'est pas moins édifiante.

En 1881, la Cour d'assises de la Gironde eut à juger les auteurs d'un crime épouvantable. La bonne d'un médecin de Bordeaux avait dépravé abominablement les enfants de ses maîtres, un

70 l/ARMKE CONTRE LA NATION

petit garçon de neuf ans, une petite fille de onze ans. Elle endormait le soir le médecin et sa femme au moyen d'un narcotique ; elle conduisait les enfants la nuit chez d'horribles satyres. Le récit de ces orgies monstrueuses avait révolutionné toute la France. Un dos clients de Marianne Laborde était le lieutenant-colonel Châtel, qui fut acquitté, faute de preuves suffisantes, et chassé de l'armée aussitôt. Un autre était le commandant Apte, officier de la Légion d'honneur, qui avait joué un rôle féroce dans la répression de la Commune, et qui était à ce moment commissaire du gouvernement près le conseil de guerre de Bordeaux. Il était connu pour sa dureté à l'égard des soldats. Ce défenseur de la discipline, de la religion, de la famille et de la propriété, fut condamné à six ans de réclusion.

Un certain Henri Rochefort écrivait à cette occasion:

Nous ne saurions trop inviter les messieurs qui auraient formé le dessein d'enlever, pour les violer, les enfants du lit de leurs parents endormis, à se faire préalablement octroyer un haut grade dans l'armée.

Ces moyens sont souverains pour sortir absous des mains du jury...

... Nous avions, sous l'Empire, les gaietés du sabre. Nous en avons maintenant les abominations. Du temps de Napoléon III, quand un fantassin ivre frappait ou

l'étoile des braves 11

entrelardait un bourgeois paisible, le soldat n'était pas acquitté, car il n'était pas poursuivi.

Actuellement, ce ne sont pas des bourgeois qni'on frappe ; ce sont des enfants qu'on pourrit et qu'on détériore, et les auteurs de ces crimes n-e sont pas de simples soldats : ce sont des officiers supérieurs. 11 est vrai qu'ils sont poursuivis; mais ce qui est encore plus vrai, c'est qu'on met toute la France en branle pour •qu'ils soient acquittés.

Quinze ans après le procès de Bordeaux, l« brave commandant Apte ligure toujours parmi les officiers de la Légion d'honneur.

Si vous apercevez à l'horizon un ruban rouge, pensez à Eiffel, à Bouïs, au brave Apte. Serrez les couverts; cachez les petites filles; enfermez les petits garçons.

Dans le procès de l'immonde commandant Apte, les avocats prononcèrent d'étonnantes plaidoiries. Ils insultèrent la presse, « quf s'était mêlée de ce qui ne la regardait pas ». Ils reprochèrent aux parents des enfants souillés d'avoir porté plainte « sans égard pour ce qu'ils devaient à Tarmée ». L'un d'eux, officier de la Légion d'honneur comme son client, s'écriait ;

Je suis de Melz. Cet officier supe'rieur est de Metz.: quand on l'attaque, c'est notre ville tout entière qu'on attaque.

Au moment où nous sommes si fiers de notre vaillante armée, une accusation d'infamie viendrait l'atteindre !...

Reconnaît-on là le procédé ? Il n'a pas changé. Il consiste à solidariser un coquin avec tous leshonnêtes gens qui l'entourent.

Condamner un misérable « né à Metz », c'était ofTenser la ville de Metz, par conséquent la Lorraine, par conséquent la Patrie. Condamner un misérable « officier supérieur », c'était ofTenser l'armée entière. On répète la même chose aujourd'hui. Pour sauver une poignée d'intrigants, de factieux, de faussaires, de voleurs et de prodigieux imbéciles, on les solidarise avec vingt mille officiers, avec quatre cent mille soldats, avec trente-huit millions de Français.

Et ce truc vraiment stupide réussit toujours à merveille. Les vingt mille officiers, les quatre cent mille soldats, les trente-huit millions de Français murmurent en hochant la tête : « Certainement, nous sommes solidaires des coquins; donc, on ne doit pas toucher aux coquins ; c'est nous outrager, que de menacer les coquins ».

Pourquoi le commandant Apte et le lieutenantcolonel Châtel n'avaient-ils pas échappé à la Cour

L'ÉTOILK DES BHAVES 73

d'assises par le suicide? Feu Rochefort l'expliquait ainsi :

Apte et Châtel ne se sont pas brûlé la cervelle parce qu'ils savaient, dès leur entrée en prison, que des efforts inouïs allaient être tentés dans toutes les branches du clergé, de l'armée et du gouvernement pour éviter le banc d'infamie à ces braves militaires qui peuvent écrire sur leurs cartes la formule célèbre : Breton, catholique et soldat.

Cependant, vers la même époque, le général Ney, duc d'Elchingen, prince de la Moskowa (par héritage), se fit justice à temps pour éviter la maison centrale. Celui-ci était grand-officier de la Légion d'honneur.

Le brave général CafTarel et le brave général comte d'Andlau n'étaient qu'officiers dans la Légion. Mais ils pratiquaient « l'escroquerie à la décoration » avec autant de virtuosité que s'ils eussent été commandeurs.

Le général comte d'Andlau travaillait avec la Ratazzi, qui lui faisait verser par leurs dupes dix à vingt mille francs « pour ses pauvres ». Sénateur et membre du Jockey-Club, il achetait aussi à crédit, pour les revendre au comptant, des mouchoirs, de la paille, des propriétés, et procurait des autorisations pour ouvrir des tripots. • Le général CafFarel travaillait avec la femme

Limouzin ; il offrait l'Etoile des braves, pour quelques mille francs, aux marchands de produits pharmaceutiques ou de poudre insecticide; et pour quarante mille francs il se chargeait de faire adopter un nouveau sytème de gamelles par l'administration de la guerre ; il était d'ailleurs sous-chef d'état-major général de l'armée française, et chef d'état-major général désigné pour la mobilisation.

Le procès de ces personnages, en 1887, apprit au public, par le fameux incident du filigrane, comment se défont et se refont les dossiers entre les mains de la justice et de la police, quand ils intéressent des malfaiteurs de haute volée. On peut croire qu'entre les mains de Cavaignac, de Boisdeffre et de du Paty de Clam, le dossier de Dreyfus a été mis en bon état. Depuis quatre ans qu'on y travaille, il ne doit rien y manquer.

Le brave général Thibaudin, ministre de la guerre, fut encore un intime de Taventurière associée à Caffarel.

Pendant l'instruction du procès, il avait déclaré :

Je n'ai jamais rien eu de commun avec la femme Limouzin. Elle est venue me solliciter deux fois pour un officier. Si elle s'était présentée au ministère de la guerre, je l'aurais fait mettre à la porte à coups de pied quelque part.

A l'audience, on apporta ces lettres, écrites par

îe loyal soldat à la femme « qu'il ne connaissait pas » :

Chère madame,

Je vous demande la permission dégoûter au bonheur auquel je ne suis point habitué, et pour lequel je vous ai déjà voué au fond de mon cœur toute ma reconnaissance. Si vous voulez bien, madame, me faire l'honneur de venir me voir, vous qui aimez aussi la patrie, je vous remercierai de la boulé de votre cœur...

Oh! merci, mille fois merci, ô vous, madame, qui avez pu lire au fond de mon cœur...

Thibaudin.

Chère madame,

... Permeltez-moi d'attendre, pour vous dire toute ma pensée, le jour bien désiré où il me sera possible d'aller vous voir... Si, mardi, j'ai la liberté que j'appelle de tous mes vœux, j'irai certainement auprès de vous, et j'espère dissiper tous ces petits nuages que votre imagination semble avoir fait surgir et à travers lesquels votre ami perdrait à vos yeux ses qualités les plus précieuses, parmi lesquelles, et au premier rang, .elle que vous devriez bien connaître, bien que vous paraissiez l'ignorer.

A bientôt, chère madame et amie, et veuillez croire, en attendant, à toute ma reconnaissance pour le bonheurquevous m'avez procuré par le charme de votre conversation et la sincérité de vos sentiments.

Thibaudin.

P. S. — Pardonnez-moi le désordre de cette lettre

76 L VRMKK CONTHE I.A NATION

daas laquelle mon sentiment pour vous est à peine voilé et si transparent qu'il se livre à vous comme le meilleur des amis Si oui, eh bien 1 montrez-le moi en me recevant chez vous avec le même abandon et la même simplicité.

C'est ce que le loyal militaire appelait « mettre une femme à la porte à coups de pied quelque part ». Il était ministre de la guerre et grandofficier de la Légion d'honneur.

Quelques semaines plus tard, devant la Cour d'assises du Calvados, comparaissaient la maîtresse abandonnée et le fils naturel du brave capitaine Gontaut. Ayant séduit une ouvrière, le brave capitaine Gontaut lavait plantée là avec deux enfants, pour épouser une riche veuve. Le pfelit garçon, âgé de quinze ans, écrivait à son père :

Père dégradé, tuas vendu ta dignité de père, le grade que tu portes, ta décoration ; tu as épousé une intrigante ; mais tu ne pourras jamais la faire respecter. Si la justice ne s'occupe pas de maman, ce sera les assises.

Et encore :

Mauvais père, triste sujet, ne trouves-tu pas ton nom assez flétri par l'infamie que cette gueuse t'a fait commettre? Si je te rencontrais, je t'en poserais, moi, une décoration sur la figure.

11 « posa » simplement trois coups de revolver à

L'ÉTOILE DES HRAVES 77

la femme légitime et fut acquitté, ainsi que sa mère, aux acclamations de l'assistance. Le brave capitaine Gontaut, fortement conspué, n'était que chevalier de la Légion d'honneur.

Le "brave général baron de Juniac était commandeur de l'Ordre, quand il fit annuler comme « immoral » l'engagement qu'il avait pris « sur l'honneur » de payer à une agence matrimoniale r> 0/0 dune grosse dot. L'ex-capitaine Voyer était simple chevalier, lorsqu'il fut condamné à six mois de prison et deux cents francs d'amende pour avoir trop aimé les artilleurs dans le bois de Vincennes. Mais le général de Cissey était grand-croix au moment du scandaleux procès lung-Kaulla, et quand il mit à l'ordre du jour de son corps d'armée un mensonge impudent. Notre pauvre Esterhazy n'est encore qu'au premier grade.

Ce sont là des militaires. Nous avons, avec Eiflfel, des civils comme Edmond Blanc (de Monte-Carlo) et son Pollonnais, comme le signor Marinoni (des Abruzzes) et généralement tous les faiseurs, mouchards, préfets fraudeurs de scrutins, évêques simoniaques, aigrefins de la presse, de la finance, de la politique.

Du temps de Belluot, ils finissaient tantôt avec un bonnet jaune, tantôt avec un bonnet vert. De notre temps, ils finissent toujours avec un ruban rouge.

Les représentants du peuple ne lisent pas ; ils ne lisent ni les livres, ni les revues, ni les journaux d'intérêt général ; ils ne lisent jamais les documents qui leur sont distribués dans les Chambres. Hors la petite feuille locale qui note les symptômes électoraux dans leur circonscription, ou les romans^ de mauvaises mœurs qu'ils dévorent à la bibliothèque parlementaire, le papier imprimé leur fait horreur. C'est pourquoi le Comité Dupleix a dû fabriquer à leur usage une gravure « suggestive » L'imagination de ces êtres-là ressemble à celle des petits enfants et des sauvages : il faut, pour l'émouvoir, des moyens grossiers.

Alors, on leur montre une vieille sorcière décharnée, une sirène <i queue de crocodile, sortant des marais pestilentiels et déchirant le cadavre émacié d'un petit soldat, pendant que disparaît au loin la

colonne des autres condamnés à mort. C'est la Fièvre. De chaque côté du tableau, une courte statistique permet de comparer la mortalité dans les corps expéditionnaires anglais et dans les corps expéditionnaires français. Durant l'expédition contre les Achantis, les troupes anglaises ont perdu un homme sur soixante; durant, l'expédition de Madagascar, les troupes françaises ont perdu un homme sur trois.

Toutes conditions égales, il meurt dans une campagne coloniale vingt fois plus de soldats français que de soldats anglais. Alors, ce n'est pas le climat quitus les nôtres: c'est la féroce imbécillité des Bureaucrates, c'est l'aveugle stupidité des chefs. Le monstre qu'il faut peindre accroupi sur le cadavre de nos enfants, ce n'est pas la Fièvre : c'est le Pouvoir militaire.

Au moment où, par ce touchant stratagème, le Comité Dupleix tâchait d'éveiller dans l'esprit obtus de nos maîtres quelque remords et quelque prévoyance, quels étaient les fruits de la sinistre affaire de Madagascar ?

D'abord, deux projets financiers; l'un qui arrêtait à 92 millions environ les dépenses de la conquête proprement dite: 63 millions et demi pour la guerre, 28 millions pour la Marine; l'autre qui ouvrait au chapitre de Madagascar, sur l'exercice 1897, un crédit supplémentaire de 17 millions,

parce qu'il a plu au général Gallieni de dépenser 27 millions au lieu d'une dizaine affectés à ses opérations.

Ensuite, la révolte aux quatre coins de l'île. L'arbitraire, l'iniquité, la violence des conquérants ont soulevé contre nous non seulement les Hovas à qui nous avons fait le guerre, mais encore les Sakalaves et toutes les peuplades qui nous avaient accueillis en amis. Les courriers de Madagascar apportent régulièrement la nouvelle de nombreux échecs et de pertes graves. Comme, au Tonkin, le traité de paix n'aura été que le signal de la vraie lutte. Ces peuples, qui se résignent aisément à subir le joug politique d'un envahisseur, ne veulent pas souffrir les vexations, les brutalités, les cruautés, les spoliations. Ils ne sont pas dressés à la française. Il va falloir les égorger encore un peu pour leur apprendre à vivre : et le général Gallieni a débuté dans lés fusillades avec une maestria qui lui a valu l'applaudissement de tous nos connaisseurs.

Le massacre amène le massacre. Aux sept mille cinq cents hommes que nous a déjà coûtés cette œuvre civilisatrice, combien encore en ajouterat-on?

Au reste, la mort des premiers n'a pas fait beaucoup de bruit en France. Les cent victimes du Bazar de la Charité ont arraché des larmes à tout

le peuple ; les ministres de la République les ont pleurées à Notre-Dame, à genoux devant le père Ollivier; tous les écrivains qui vivent de la desserte des maisons riches ont exploité ces cadavres avec autant de savoir-faire que les cadavres d'Arménie ou de Monaco; pendant quinze jours, ils ont souillé par le plus atroce cabotinage la douleur des familles en deuil. Mais les sept mille cinq cents victimes de Madagascar n'ont ému personne.

On pourrait douter même que ces soldats aient eu des parents. Quand Crispi prétendait saigner la jeunesse italienne pour voler aux Abyssins leur patrie, les mères de Pavie s'indignèrent et donnèrent un grand exemple aux femmes du monde entier. En France, pour sept mille cinq cents enfants tués, on n'a pas entendu un cri de douleur ou de colère.

Et ce fut un spectacle extraordinaire, que de voir la bande des politiciens gouvernementaux s'apitoyer à grand fracas sur la catastrophe de la rue vlean-Goujon, après avoir organisé délibérément la vaste boucherie de Madagascar. Si Vacher s'évanouissait devant une vieille femme écrasée par un omnibus, il ressemblerait assez au gendre de Belluot, sanglotant sur le cercueil de la duchesse d'Alençon.

Le « coup » de trois millions exécuté, dans un seul marché de transports, par le ministre de la

Marine F. F., futur président de la République, au profit de l'armateur F. F. et de ses associés, et lesdividendes de la Compagnie havraise subitement doublés, sont un des épisodes curieux du drame franco-malgache. Avec cette poignée d'or dans la poche et cette part de responsabilité sur la conscience, le Budgétivore de l'Elysée ne pouvait guère se prêter à la recherche des autres responsables. Mais son autorisation n'est pas indispensable aux ministres: qu'ont-ils fait pour découvrir et pour châtier les assassins de sept mille des nôtres ?

Qu'a fait le fameux justicier Cavaignac, qui devait nettoyer les bureaux de la guerre comme M. Lockroy devait purifier l'antre de le rue Royale ? En six mois, ils avaient le temps. Sommé d'agir, non par les députés complices mais par la presse indépendante, Cavaignac a répondu par les formules de Billot: les « considérations supérieures », la « loi d'airain », tous les pseudonymes de la « Raison. d'Etat ».

L'efTondrement de notre décor d'armée, l'incapacité de nos illustres chefs à conduire un corps de quinze mille hommes, pas de vivres, pas de matériel, pas d'ambulances, pas de médecins, pas de quinine, après un an de préparatifs et cent millionsde dépenses; pas un ennemi à combattre, et sept mille morts ; les blessés rongés tout vifs par les^ vers, les moribonds employés à creuser la tombe

des morts, les officiers et les soldais se battant autour des sources, trois mille hommes sacrifiés pour la commodité d'un concessionnaire de mines, le cabinet noir militaire dérobant les lettres des victimes pour mentir à la France, la route des voitures Lefebvre bordée de sépulcres et rouge de flaques sanglantes, les caïmans et les requins gorgés de chair française... Et pas un coupable?

La loi d'airain? La raison d'Etat?

Allons donc ! Ce que le justicier Cavaignac n'a pas voulu chercher, nous le trouverions bien nousmêmes.

IS'os soldats sont morts du séjour prolongé dans les marais de la côte, alors qu'il fallait gagner au plus vite les hauteurs salubres. Or, si les troupes du général Metzinger sont restées un mois sur la cote, c'est que la Marine avait causé de parti pins un retard de huit à dix semaines dans le transport des chalands qui devaient servir au débarquement du matériel, et des canonnières qui devaient remonter la Betsiboka. Les grands chefs de la marine ont fait périr des milliers d'hommes... pour jouer un tour aux grands chefs de l'armée de terre.

Nos soldats sont morts aussi de fatigue et de privations le long de l'interminable route de Majunga à Tananarive, alors qu'une semaine aurait suffi pour atteindre Tananarive de Tamatave.

C'est que, dans l'intérêt d'un colon millionnaire,

il fallait faire passer l'expédition par Suberbieville.

Même sur la route de Majunga à Tananarive, des épreuves meurtrières pouvaient être évitées en utilisant le fleuve et les canonnières pour le Irans- . port et le ravitaillement des troupes. Mais le général Duchesne tenait à exécuter le marché des voitures Lefebvre,que le général Dodds avait refusées avec indignation au Dahomey. Et pour les voitures Lefebvre, il fallait une route carrossable, un pont sur la Betsiboka. Le 20(3* de ligne et les compagnies du génie, condamnés froidement à des travaux mortels, furent anéantis.

Des milliers de malades que la lièvre et la dysenterie terrassaient, beaucoup pouvaient être sauvés par des soins intelligents. Ils manquèrent de médecins, d'infirmiers, d'ambulances, de médicaments. La direction du service de santé n'avait rien prévu, rien. Elle avait envisagé la guerre à Madagascar comme une guerre en Lorraine, accumulé les boites de chirurgie et supprimé la quinine. Les officiers s'en procurèrent à prix d'or, et survécurent ; les soldats périrent dans la proportion de ! sur 3, parfois de 3 sur 5. L'expérience des médecins de la marine fut méprisée; les vaisseaux hôpitaux, où les fiévreux devaient être soustraits aux influences pernicieuses, furent écartés; on n'en toléra qu'un, le Shamrock.

La Marine avait tué des milliers de soldats pour

faire pièce à la Guerre. Très froissée, la Guerre lua des milliers de malades plutôt que de recourir à la Marine.

La colonne volante qui prit Tananarive comprenait i.oOO fusils, avec 1.500 muletiers sénégalais ou kabyles, et 3.000 mulets de bats. C'était toute l'armée nécessaire à la conquête. Si l'on avait dépensé cent millions, envoyé 15.000 hommes, puis 20.000, avec un matériel immense, c'est qu'il fallait un prétexte à grossir l'état-major de tous les officiers bien patronnés. Rien que le ministre de la (iuerre y casait quatre de ses aides-de-camp. Pour une ample moisson de croix et de galons aux favoris, sept mille hommes pouvaient bien mourir.

Egoïste ambition, basses jalousies, fabuleuse ignorance, infatuation, stupidité, complaisances criminelles : rien n'a changé dans le commandement depuis 1870. Nous n'avons plus les mêmes soldats, mais nous avons les mêmes chefs.

Le budget du ministère de la Guerre pour 1898^ tant ordinaire qu'extraordinaire, était fixé avant la discussion à 6:26 millions ; les amendements l'ont porté à 630 millions ; il procure au Trésor environ 30 millions de recettes ; mais le ministère de& Finances paye, d'autre part, pour pensions militaires et pour annuités d'emprunts, 255 millions,

Le total réel des dépenses militaires annuelles,, rien que pour l'armée de terre, s'élève donc à 855 millions.

Beaucoup de députés se sont employés à grossir cette somme efTrayante. Aucun n'a proposé d'en faire l'économie. Cependant, il est excessif de payer, avec les dépenses navales, plus d'un milliard par an pour conquérir des lauriers sur Behanzin ou Ranavalo. Et les manifestations de la terreur publique, dès que le nom de l'Allemagne doit être

seulement prononcé dans un procès, indiquent bien que nos invincibles Chefs ne se soucient pas d'affronter un ennemi sérieux. On pourrait monter la représentation patriotique du ii Juillet à moinsde 855 millions.

Où passe tant d'argent?

Le Temps conseillait à la nation, quand les émotions du moment seront calmées, « de se rendre compte des moyens qu'on emploie dans certaines administrations et que Ton couvre ensuite du manteau sacré de la défense nationale ». Ah I ce qu'il en couvre, le manteau sacrr., de mensonges,, de dilapidations, de concussions, de misérable* trafics !...

A consulter le bugdet, on doit supposer que l'armée française comprend à tout instant 530. OOOhommes sous les armes. Or, de ce chiffre, il faut déduire : 25.000 gendarmes, 17.000 riz-pain-seU 13.000 tringlots, 10.000 palefreniers de remonte, 25.000 ordonnances d'officiers, 45.000 ouvriers descorps, 35.000 malades, 45.000 hommes en congéou en permission. En tout 215.000 non-valeurs. Voilà un bel exemple de mensonge.

Voici quelques traits de gaspillage et de dilapidation. Tantôt on fait permuter un régiment decavalerie de Bordeaux avec un régiment de Commercy, tantôt une brigade de Tours avec une brigade de Vouziers, pour l'agrément de quel-

ques chefs ou de quelques fournisseurs ; coût : -iOO.OOO francs de voyage. On subventionne, au prix de ':20.00() francs, un musée de l'armée, où de savants officiers, brevetés d'état-major, vont épousseter la cravache de Murât et le bonnet à poil de Coignet. On donne 10.000 francs à un général en retraite pour « proposer des économies ». On alloue 14.9o8 francs de suppléments par tête aux généraux du conseil supérieur de guerre. On se partage pour une quinzaine de millions d' « indemnités et frais divers » . On entasse dans les bureaux du ministère 253 officiers qui fuient le service actif et savent qu'on avance plus vite aux antichambres qu'au régiment. On en met 107 à l'état-major général, {8 au cabinet et au secrétariat du ministre, 32 au lieu de 16 à Saint-Cyr.

Les chefs en remontrent aux soldats sur l'art de « tirer au flanc » et de « s'embusquer » dans un bon coin; outre le repos et les loisirs, ils y gagnent les promotions rapides et les fortes soldes, gratifications, hautes payes. Les plus huppés ont combiné un système d'inspections et de tournées — entre deux trains rapides — qui permet d'enfler leur solde, par des << indemnités de route, manœuvres, etc. » jusqu'à 80.000 francs. Ils disent qu'ils font suer le kilomètre. C'est la curée en famille.

Les grands fournisseurs y accourent. Les 23 millions de bénéficie réalisés par la Graineterie fran-

çaise sur l'entreprise de dix magasins de concentration prouvent assez que l'état-major général ne fait la guerre aux Lévy, aux Hirsch et à toute la juiverie que dans ses journaux. Dans la coulisse, on s'entend très bien... Avec les mercantis parlementaires, encore mieux. Le général Billot, sénateur, a payé au sénateur industriel Prevet200 et 205 francs le quintal les conserves de viande que l'administration payait auparavant 130 et 135 francs; et pour en acheter davantage, le ministre a fait réduire de 5.000 quintaux la consommation de viande de porc; il a traité de gré à gré, sans adjudication, avec la maison Prevet ; il a commandé d'un coup 12.400 quintaux, alors que les règlements fixent à 2.000 quintaux le maximum d'un marché. Si, par impossible, ou lui demandait d'expliquer cette petite affaire entre vingt autres, le général Billot répondrait qu'il n'a pas son pareil pour sauvegarder l'honneur de l'armée.

Les tripotages sont tels qu'aucune ressource apparemment ne reste pour les dépenses nécessaires.

Le rapport de la commission du budget constate, par exemple, qu'il existe en France quatre écoles régionales de tir, contre quatorze et bientôt dix-huit en Allemagne ; que le service de la télégraphie militaire est encore à créer, bien qu'il coûte très cher ; que le service de santé fonctionne dans des

90 l'armée contke la nation

conditions pitoyables : on s'en est bien aperçu à Madagascar; on s'en aperçoit même en France, oii la mortalité ne cesse de croître dans les corps de troupe, où l'on voit des détachements isolés sans médecin, et des infirmeries sans médicaments.

Dans l'armée active, le soldat français est rnaV nourri, et plus mal vêtu. Au 3" régiment de cuirassiers à Tours, on a vu cent cinquante soldatsempoisonnés par la viande de conserve ; de même à Nancy ; puis à Tarascon. Or, en temps de guerre^ les conserves de viande seront l'élément principal de Talimentation des troupes. Les services de l'Intendance, qui n'étaient pas capables de ravitailler trois cent mille hommes en 1870, et qui ont laissé manquer de tout les quinze mille, hommesde Madagascar, n'ont pas la prétention de pourvoir régulièrement aux besoins des trois millions de combattants que la France mettrait en ligne à la frontière. C'est-à-dire que, les ressources locale* une fois épuisées, les soldats seront réduits aux vivres du sac. Avec de la viande empoisonnée pour nourriture, nous n'irons pas loin. Les corps d'armée fondront avant de voir l'ennemi, comme s'ils étaient tous commandés par le général Duchesne.

Quant à l'armée de réserve, tous les tableaux qu'on» a tracés de son dénuement sont encore au-dessous de la vérité. Le réserviste que l'autorité militaire arrache de son foyer pour une période d'exercice

LE GRAND PILLAGE 9t

doit se suffire à lui-même. 11 doit apporter son linge^ ses chaussures, et se nourrira ses frais, s'il ne veut mourir de faim, Pour lui inculquer le respect del'uniforme, on l'habille de loques abominableSr sans forme, sans couleur, usées jusqu'à la corde^ percées, rapiécées en tous sens, réceptacles de microbes et de j^ermes infectieux. La fièvretyphoïde, la pelade, les clous, les furoncles, la gale s'échappent à foison de ces guenilles ; il en sort d'ignobles épidémies que l'hygiène moderne semblait avoir à jamais rendues impossibles. Les chefs de corps, les commandants de compagnie envoient de force le réserviste manger à la gargote, acheter des vêtements chez le fripier, des souliers chez le cordonnier. Les soldats de l'active, affamés, lui volent jusqu'à sa boule de son.

C'est-à-dire qu'ayant prélevé, sur le produit de leur travail, 855 millions par an pour entretenir l'armée, les citoyens sont obligés de s'entretenir eux-mêmes quand ils sont l'armée.

Où vont les 855 millions ? Où vont, tout au moins,, les 630 millions du ministère de la guerre?

La commission parlementaire de l'armée devrait le savoir, ou le rechercher. Elle s'en garde bien. Entre elle et les chefs militaires, il y a marché conclu. Les politiciens disposent de l'argent public ; leschefs militaires disposent des exemptions, dispenses, congés, permissions. Alors, donnant donnant-

9i2 l'armée contre la nation

Les politiciens abandonnent au pouvoii- militaire nos milliards sans contrôle ; et le pouvoir militaire procure aux politiciens les exemptions, réformes et congés dont ils ont besoin pour la corruption électorale.

C'est un joli fonds de caisse, que 630 millions pour un Syndicat.

S'il existe un syndicat Dreyfus pourvu de quelques millions, comme l'assurent nos grands Inquisiteurs, on ne voit pas comment il pourrait lutter contre le Syndicat dominicain nanti de 630 millions — sans compter les croix d'Honneur pour les Triponés, et les dispenses de service pour les archipatriotes. La partie n'est pas égale.

Malheureusement, notre grand état-major oublie toujours l'essentiel. A Madagascar, il a oublié la quinine ; en 1870, il avait oublié un plan de campagne ; cette fois, il a fait largement les choses pour organiser le boulangisme : il a seulement oublié le Boulanger. Car on ne peut vraiment pas compter Cavaignac, le piteux émule de Norton.

Comme Leurs Majestés Nicolas II et Guillaume II vont avoir besoin de notre flotte, un de ces jours, pour leurs aff'aires en Extrême-Orient, la marine française fait de grands apprêts. C'est son devoir. Le tsar est notre père et l'empereur d'Allemagne est son compère.

Le jour de la dernière Saint-Nicolas, l'amiral Humann, commandant l'escadre active de la Méditerranée, a mis ses équipages « aux pieds de Sa Majesté » moscovite. Le général Mercier, naguère, avait déposé l'armée française au même endroit. Les pieds impériaux exercent sur nos glorieux chefs une vraie fascination. Le moment approche où l'impérial suzerain va mettre ses vassaux en demeure de s'exécuter : l'humiliante et dangereuse folie de Kiel, de SimonosaUi, de Gonstantinople, développera ses conséquences logiques.

Il est donc temps de replacer la Marine sur la «ellette. La discussion de son budget a passé inaperçue. Depuis un an le grand état-major de la rue Royale se réjouit des mésaventures du grand étatmajor de la rue Saint-Dominique : « Au moins, ■disaient les braves marins, on nous laisse tranquilles pendant ce temps-là ! » C'est fini. Les préparatifs de mobilisation générale et les ordres prochains de nos deux empereurs tirent de leur quiétude les de Boisdefl're navals et les de Pellieux ■aquatiques. Hélas !...

La veille du débat budgétaire, il y avait à Cherbourg une division de quatre bâtiments de l'escaëre du Nord. Sur les quatre, trois étaient en réparations :1e fameux Bruix, le Bouvines, le Poihuaw, toute la puissance navale de la France dans la Manche était représentée par un méchant bateau de dix-huit cents tonnes, le Surcouf, sur lequel l'amiral avait transporté son pavillon pour continuer de toucher ses indemnités de mer. Il est vrai que, en compensation, les ingénieurs de l'arsenal travaillaient à fixer sur l'avant du Polhuau (retour de Pélersbourg) le texte des toasts augustes en lettres d'or, entouré de lauriers dorés, surmonté d'un côté de l'aigle impériale russe, et de l'autre des armoiries (■?] de Faure-Belluot, toujours en or...

Un bateau de dix-huit cents tonneaux pour toute force navale dans la Manche, avec un budget annuel

de 250 à 280 millions ; quelle est la clef du mystère ? On Ta donnée cent fois. C'est le gaspillage effréné, les dilapidations folles, l'irresponsabilité universelle, l'anarchie. Dans une seule colonne du seul discours de M. Delcassé, ce tas d'exemples est accumulé au hasard : un torpilleur de Toulon qu'on envoie subir à Marseille une réparation de 35,000 francs, et auquel on fait pour 43,000 francs d'avaries en le ramenant de Marseille à Toulon ; une vieille canonnière qu'on vend 1,500 francs et pour la livraison de laquelle on dépense 2,352 francs ; une charpente qui doit coûter (M, 429 francs par adjudication, et que les constructions navales font payer 114,311 francs; le vaisseau amiral, en Crète, qui reçoit des chemises de chaudières établies pour un autre croiseur et ne peut les utiliser ; un port qui réclame en vain, durant trois mois, de la direction d'artillerie, le matériel d'entretien des portedétonateurs pour obus à la mélinite. Partout Tincurie et le coulage, tantôt par milliers ou par centaines de milliers de francs, tantôt par millions.

Et pour cacher l'incurie, pour cacher le coulage, pour cacher le néant des résultats, une organisation méthodique du mensonge et du faux. En marine, pas une déclaration ministérielle qui ne soitwn mensonge , pas un document officiel qui ne soit un faux.

Avec le Cabinet noir pour voler les lettres des députés et les descentes de police pour moucharder les correspondants des journalistes, le mensonge effronté, continuel, est la ressource de l'Administration navale.

Ainsi le ministre assure que la défense mobile est partout en parfait état, au moment même où la direction du service des torpilleurs déclare que, sur cent soixante-seize bateaux de cette espèce, trente-quatre sont absolument inutilisables, et que tous les « trente-cinq mètres » et vingt-quatre autres n'ont aucune valeur militaire.

Le ministre affirme au Sénat, dans la période aiguë des affaires Cretoises, que <> nous réunissons dans la Méditerranée dix cuirassés de dix à onze mille tonnes, avec une flotte de croiseurs tout à fait respectable ». Et le rapport général de la commission extra-parlementaire de la marine, rédigé par un homme dévoué à l'Administration, constate qu'à cet instant précis « l'escadre de la Méditerranée n'avait que deux cuirassés en état de suivre, les autres étant hors d'état de faire une campagne quelconque avant réparations ».

Le ministère atteste que toutes les chaudières de la flotte sont excellentes. Pendant qu'il parle, une demi-douzaine d'accidents répandeht la mort et la défiance dans les équipages; et, tandis que l'Administration elle-même attribue aux chaudières une

durée maxima de sept ans sur les cuirassés, la plupart de nos bâtiments portent des chaudières qui comptent douze, treize, dix-sept, dix-huit ans de service.

Sans relâche, en toute matière, sous toutes les formes, le pays est trompé, volé, trahi.

Les fonctionnaires et les officiers patriotes qu'épouvantent la connaissance de la réalité, le sentiment de leur responsabilité, la prévision des catastrophes certaines, voudraient parler :'on les traque, on les persécute, on les exile ; quand on ne peut ni les intimider par des menaces, ni les corrompre par des faveurs, on les calomnie impudemment pour ôter tout crédit à leurs révélations. Ils ont beau se haïr, les gens de la rue Royale et les gens de la rue Saint-Dominique sont bien formés à la même école.

Mais ceux de la Marine disposent d'un pouvoir autrement vaste, et que gêne à peine, sans le limiter du tout, une vaine apparence de contrôle. Ils régnent sur les populations du littoral en maîtres absolus ; ils décident souverainement des intérêts industriels, commerciaux, privés, aussi bien que des obligations militaires; ils assument la police des pêches, l'administration des bris et naufrages» la conservation des rivages, régissent le recrutement et la discipline des équipages de commerce. Sans intervention de l'autorité civile, la Marine

lève les matelots, les incorpore, les réforme ou les ■dispense ; elle emprisonne ou elle embarque par «mesure disciplinaire les matelots du commerce. Il

n'y a pas en Turquie de pacha plus omnipotent

qu'un amiral préfet maritime :

Gouverneur désigné de la place pour le cas de guerre, il a eu temps de paix, aussi bien au point de vue administiatif qu'au point de vue militaire, les attributions les plus étendue»: armement et désarmement des navires, mise en état des balt- ries, sécurité des rades, direction des travaux, approvi-ionnements des magasins, service de l'artilk-rie, des défenses sous-marines, des travaux hydrauliques, brigades d'infanterie de marine, justice militaire, défense de l'arsenal, salubrité des hôpitaux, surveillance des rivages, police de la navigation et des pêches, administ ation des invalides, biis et Tiaufraees, fonctionnement des sémaphores, recrutement de l'armée navalf*, tout dép^^iid de lui. II a, pour dessaisir la justice civile, l'arme si puissante del'arrêlé de coi.flit. Son pouvoir est sans bornes.

La Marine est l'empire du mystère. Alors que la ^narine anglaise associe à ses travaux tous les publicistes qui s'y intéressent, la marine française dérobe les siens même aux représentants de la ■nation. Au moment où Guillaume II convoquait les

journalistes aux manœuvres de la flotte allemande,le chef d'état-major général de la flotte françaiseenjoignaitaux officiers de garder un silence absolu sur les manœuvres de nos escadres. Seuls, les officiers étrangers embarqués sur nos vaisseaux peuvent renseigner leurs gouvernements : le peuple français paye et ne doit rien savoir. Par une sorte de coup de force, l'amiral Besnard prétendait supprimer l'Inspection permanente de la marine, unique source d'informations qui reste au Parlement pour suivre la trace des milliards engloutis.

Cependant, une partie de la vérité se fait jour ; et voici la liste des principaux accidents par où s'est manifestée depuis quelques années la misère de notre outillage naval.

En 1890, aux manœuvres des escadres réuniesdans la Manche, dix de nos bâtiments avaient fait dès le début de telles avaries qu'ils durent précipitamment regagner Brest ou Cherbourg. L'émotion fut grande. La Marine en profita pour extorquer au Parlement des sommes considérables, en sus du budget normal. Pour premier effet, on vit en 1891 le croiseur Seignelafj se mettre à la côte en Syrie, parce qu'il ne pouvait gouverner; puis les machines du cuirassé d'escadre Amiral-Baudin crever en faisant quatorze victimes dans l'équipage.

Des difficultés se produisent au Siam en 1893 ; le blocus est décidé ; mais la réserve de Cochinchine

ne peut fournir aucun bateau ; Taviso Pluoier ne saurait quitter Saigon sans couler bas ; on désigne à Brest le croiseur en bois Eclaireur ; impossible de le faire sortir : il faut d'abord un mois de réparations. Huit jours avant Tordre ministériel, une commission « compétente » avait certifié le bon état du liàtiment.

• Alors éclatent les révélations. M. Clemenceau publie les dépêches fameuses de Tamiral Rieunier. L'une rapporte les accidents survenus, dans la seule année courante et dans le seul port de Toulon, au Doudard-de-Lafjvée, aux torpilleurs 64, 97, 98, 104, i 2b. L'autre énumère les vices, déplore l'instabilité du Magenta et des autres cuirassés du même type, sans charbon, sans vitesse, attachés au piquet.

Une extraordinaire commission d'enquête est nommée. Tandis qu'elle se constitue, les canons rafistolés pour le tir rapide et les machines sautent de tous côtés ; à bord ànSarrazin, l'ingénieur Mangini et quatre matelots sont lues. L'amiral Vallon publie un rapport terrible sur les cuirassés Magenta, Neptune et Marceau. La commission d'enquête trouve à Toulon cinq torpilleurs en état de sortir du port, sur cinquante-cinq annoncés au budget. Elle résume ses découvertes dans cette conclusion :

Rien ne semble prêt pour la guerre... Nous avons constaté le néant de noire organisation actuelle à Ton-

îon... L'incertitude sur ce qui doit se passer au jour du péril est complète. La méconnaissance de ce qui se fait au dehors est absolue. L'indisponibilité paraît être l'état normal de notre flotte.

Immédiatement, la preuve est faite.

Pour l'expédition de Madagascar, le ministre désigne cinq bâtiments.

L'un après l'autre, ils sont mis en avaries. Abord du Dupeiit-Thouars, un accident de machine tue l'officier mécanicien. Le Météore, parti de Cherbourg, gagne à grand'peine Alger, pour rentrer en réparations. La Romanche refuse d'abandonner le port tant qu'il y aura des vagues sur l'Océan. Le Gabès, sorti de Cherbourg le 23 octobre 1894, y rentre le 24 à moitié disloqué. hWréthuse quitte Brest avec une machine dvlment vérifiée ; à peine en mer, le tuyau collecteur des chaudières crève, et vingt matelots sont bouillis dans la vapeur.

Avaries de machines encore sur le cuirassé Jemmapes^ sur les croiseurs Dupuy-de-Lôme et Coëtlogon ; accidents d'artillerie sur le Duquesne, plus tard sur le Bouvines. Les gardes-côtes Furieux ■et Requin coulant bas, leurs blindages sont coupés, remplacés par des plaques de bois peint. Accidents mortels à bord du Jauréguiberry, du Brennua. Incendie dans la soûle aux munitions de VAmiral- Ifuperré, dont lespoudres décomposées ne s'enflam-

ment pas ! Avaries de machines toujours au croiseur Descartes, au cuirassé Friedland, au torpilleur Tourbillon : douze catastrophes en deux mois de 1896.

Puis c'est le cuirassé Formidable, qu'on prive d'une partie de son artillerie pour agrandir les appartements et loger les embarcations d'un amiral. C'est le contre-torpilleur Fleurus, construit à dix-sept nœuds de vitesse pour chasser des torpilleurs de vingt-cinq à trente nopuds, et qui se traîne d'avaries en avaries pendant plus de trois ans d'essais, imposé à la Marine par le Creusot. C'est l'aviso Ardent, jugé hors de service au Sénégal, qu'on remplace par le Goéland, et qu'il faut réarmer, parce que le bateau fourbu l'est encore moins que le bateau en réserve.

Au mois d'août 1897, l'amiral Pottier en Crète^ demande un croiseur de troisième classe : on désigne le Linois : une avarie l'arrête avant qu'il ait quitté la rade de Toulon ; le Faucon est désigné à sa place : il éprouve le même sort. En même temps un remorqueur ramène à Toulon le grand croiseur Cécille désemparé.

Le cuirassé d'escadre Charles-Martel, monté par 600 hommes d'équipage, ayant coûté vingt-huit millions, achevé en 1896, démolit sa fausse quille et son hélice à sa première sortie, en plein goulet de Brest, Réparé, il tente d'essayer son artillerie ;

MAHINE 103

les refouloirs hydrauliques et les cylindres de recul de ses grosses pièces sont brisés. A la troisième sortie, un nouvel échouage coûte au bâtiment son éperon. Dans les tirs, on n'ose point commander le feu sans faire sortir les canonniers des tourelles.

En 1896, le grand croiseur Descaries refusait d'entrer dans Teau ; il fallut emplir sa cale de maçonnerie ; ses machines étaient inhabitables ; son commandant le déclarait incapable de tenir la mer. Avec ce rapport dans son portefeuille, l'amiral Besnard affirmait à la tribune que le Descartes était parfait. Il la envoyé en Chine : ayant voulu effectuer quelques exercices de tir, les officiers ont trouvé la poudre des gargousses décomposée.

Notez ce détail, qui revient pour la troisième fois : poudres décomposées sur VA mirai- Duperré, puis sur le Descartes; artillerie toute neuve inutilisable sur le Charles-Martel... On raille ou l'on plaint les Grecs qui se sont aperçus après la guerre que leurs torpilleurs n'avaient point d'amorce. Nos canons, à nous, et nos munitions valent bien les torpilles grecques.

Depuis le Bruix, le croiseur Du Chayla a subi dans ses machines une avarie analogue, d'autant plus alarmante qu'elle condamne les chaudières employées sur vingt bâtiments nouveaux.

Les mécaniciens et les chauffeurs peuvent avoir

U)A l/AKMÉE CONTRE LA NATION

dans leurs machines la même confiance que les canonniers dans leurs pièces. La mort les entoure ; leurs chefs dissimulent mal une perpétuelle angoisse. Combattants, ils redouteraient leurs propres armes autant que celles de Tennemi.

Voilà le fruit de six milliards sacrifiés en vingtcinq ans.

Tous les officiers qui n'appartiennent pas au syndicat de Tétat-major, à la coterie des archevêques et fils d'archevêques, sont unanimes dans leur témoignage. Ils déclarent à haute voix, ils signent de leur nom dans les journaux et dans les revues, que la France n'a réellement point de marine. Le^ dernier en date, M. le capitaine de vaisseau Chassériaud, écrit :

Du jour où la force des choses démontre que la nation, non seulement n'en a pas pour sonarjîent, mais encore est menacée dans sa sécurité, les phrases les plus retentissantes sur la confiance que doit inspirer l'expérience des chefs perdent toute leur valeur.

Ces chefs, ils ont eu toute latitude ; aucune de leurs demandes n'a été repoussée ; et ils ont abouti à une Hotte de qualité inférieure, à un néant de doctrine, à un plan édifié sur le vide.

11 est vrai qu'ils comptent sur les interventions célestes.

M. le vice-amiral Cavelier de Cuverville signe et publie l'attestation suivante :

La reconnaissance me fait un devoir de déclarer qu'ayant placé sous l'égide du glorieux Archange saint Michel les escadres dont le gouvernement de la République m'a confié le commandement, j'en ai retiré une protection manifeste. Je me bornerai à citer deux faits particulièrement saillants...

A savoir qu'en 1890, M. de Cuver ville commandant la division navale de l'Âllan tique-Nord, le glorieux Archange saint Michel fit réussir la mission du Père Dorgère au Dahomey; — qu'en mai 1896, M. de Cuverville commandant à Toulon l'escadre de réserve, un incendie éclata dans les soutes à munitions de V Amiral- Dupevrr qui portait son pavillon, et que le glorieux Archange saint Michel empêcha seul l'explosion du cuirassé.

Là-dessus, M. l'amiral de Cuverville adresse au public un appel de fonds, pour élever à Montmartre un sanctuaire au glorieux Archange. A sa signature se joignent les noms du vice-amiral comte Lafont, du général de division de laGirennerie, du général de division Laveuve, du général de division Salanson, du contre-amiral Mathieu. Et, pour grâce immédiate, le glorieux Archange saint Michel ordonne au ministre juif et radical Lockroy de nommer M. de Cuverville chef d'état-major général de la Marine.

La Sainte Vierge n'avait pas accordé une si efficace protection au général Trochu, en 1870, ni le

Sacré-Cœur de Jésus à l'Assemblée nationale^ quelques années plus tard. La République française et là démocratie sont en bonne voie. Si, par une fortune invraisemblable, elles échappaient à la dictature que Coblentz machine au grand jour, elles n'échapperont pas à l'imbécillité.

Les Emigrés de l'Armée de Condé avaient du moins lu Voltaire. Leurs fils, émigrés à l'intérieur, en sont à saint Ignace de Loyola. Quand la populace prétorienne réclamera du prochain César panem et circenses, Méline lui fournira le pain à vingt sou& la livre, et Boisdeffre et Cuverville l'enverront aux processions.

Mais les ex-voto à la bienheureuse Vierge Marie et les cierges sur l'autel du grand saint Michel ne coûtent pas 280 millions par an. Où sont passés no& milliards ?

Page 1