LES SECRETS
Les indomptables patriotes qui, depuis vingt-sept ans, vont à certains jours reprendre Strasbourg sur îa place de la Concorde, et qui jugent les procès à huis clos par terreur de TAllemagne, nous assurent que le sénateur Scheurer-Kestner, Alsacien protestant, est un scélérat ; que le colonel Picquart, Alsacien catholique, est un misérable ; que l'ex-capil.aine Dreyfus, Alsacien juif, est un traître.
Un traître est un homme qui livre les secrets de la défense nationale.
Il y a donc des secrets ?
Pour les Français, assurément. Pour les Franqais, tout est secret dans le gouvernement de leur pays. Justice secrète, diplomatie secrète, organisation financière et militaire secrète : voilà les signes auxquels on reconnaît un peuple souverain. Les secrets militaires, surtout, échappent aux citoyens
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depuis que tous les citoyens sont soldats, intéressés à savoir au juste quel usage on fait de leur argent, et dans quelles conditions, avec qilelles chances de succès on les enverra au combat.
Non seulement les simples civils, mais encore les professionnels ne peuvent avoir connaissance des documents ou des faits qui concernent la sécurité de la Patrie. Les promeneurs qui s'approchent d'un fort ou d'un arsenal s'exposent à recevoir un coup de fusil. Les officiers de vaisseau n'ont point accès sur certains bâtiments, dans certains ateliers. Des manuels, des cahiers de cours, des carnets de renseignements sont communiqués à quelques militaires, soustraits à d'autres militaires égaux en grade. De même qu'il y a des chefs dont Thonneur (' est au-dessus du soupçon, au-dessus du jury », tandis que Thonneur des autres admet le soupçon et l'appréciation des jurés — il y a aussi des chefs qui savent, et des chefs qui ne savent pas lesmystères.
Quelques accidents ne se laissent point dissimuler. Les empoisonnements de soldats par la viande gâtée, les séries de suicides, les vols trop scandaleux, le délabrement de quelques ouvrages, les vices de l'armement, la misère des constructions navales, les continuelles catastrophes de la machinerie et de l'artillerie de mer, obtiennent une tïichouse publicité. Du moins, pour mentir, faut-il
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attendre que les cadavres soient enterrés. Mais le Cabinet noir et les deux polices militaires atténuent les indiscrétions.
La confiance de la nation dans les grands chefs doit être aveugle. Ceux qui commandaient déjà vingt-sept ans plus tôt ont fait leurs preuves à Sedan, à Metz, autour de Paris, sur le Doubs ; les nouveaux ont fait leurs preuves à Langson, à Madagascar. Il faut les suivre les yeux fermés. Comme le plan de Trochu, leurs conceptions n'ont de vertu qu'à condition de rester impénétrables aux Français.
Mais, pour les étrangers, le secret n'existe point : le gouvernement lui-même se charge de les éclairer.
Les ports, les arsenaux, les ateliers, les magasins, les forts, interdits aux citoyens, sont ouverts aux exotiques. Les expériences auxquelles ne sauraient assister les représentants du peuple se font en présence des officiers, des ingénieurs, des publicistes étrangers. Les livres spéciaux refusés à nos militaires studieux sont envoyés gracieusement aux bibliothèques étrangères. La plupart des grands forts de l'Est, notamment dans les Alpes, ont été construits par des ouvriers italiens, que dirigeaient des ingénieurs ennemis déguisés en contremaîtres. Durant toute l'expédition de Madagascar, alors que les lettres à destination de France étaient supprimées ou falsifiées, alors que les journalistes fran-
çais étaient traités en suspects, le général Duchesne aTait pour commensal ordinaire le correspondant allemand du Tagehlatt.
Les amiraux, inspecteurs ou autres fonctionnaires de la Marine qui tâchent de fournir au Parlement et au pays quelques indications utiles sont mouchardés par la police navale et frappés sans pitié ; mais il y a dans nos escadres actives, à bord des vaisseaux-amiraux, douze ou quinze officiers des marines étrangères qui suivent les manœuvres, étudient le fort et le faible de chaque bâtiment, observent les batteries des côtes et les sémaphores, étudient les signaux, manient les armes et les engins, écoutent dans les carrés les discussions et les projets, et qui en font des rapports à leurs gouvernements. Un ancien ministre de la Marine Ta écrit, l'a redit à la tribune. Et Tamiral Besnard n'a su que répondre : « Ça se fait depuis vingt ans ! »
Les dames voilées qui se promènent dans les bureaux de la guerre y jouent un rôle analogue. Elles emportent les documents mystérieux au Sacré-Cœur et sous les ponts, où les Uhlans de tout acabit s'en régalent.
La description détaillée, le dessin, l'emploi de tous les instruments de guerre font l'objet de publications officielles qui se trouvent dans le commerce au plus bas prix. Les cartes d'état-major ne coûtent presque rien. Les routes, les voies ferrées, les