LES SECRETS
quais de débarquement, sont visibles à l'œil nu. La chimie, la mécanique, la balistique, la métallurgie, toujours au même niveau dans tous les pays de même civilisation, fournissent partout les mêmes produits sous des noms à peine différents. Le peu qui demeure caché se déduit du reste à première réflexion.
C'est à-dire qu'aujourd'hui personne n'ignore rien sur personne.
Alors, pourquoi cette comédie du secret? Pourquoi ces airs de mys'ère, et ces chut! — et ces vastes coffres forts, où l'on n'enferme que l'argenterie des bureaucrates qui vont en vacances, avec le déjeuner des expéditionnaires?
Mais pourquoi, de tout temps, les prêtres ont-ils caché le Saint des Saints ? .. Dans une salle toujours close, <ians une Arche inviolable, ils disent que repose le Dieu: « Quiconque tentera d'y porter la main, d'y jeter un regard, tombera foudroyé; des calamités terribles s'abattront sur la cité sacrilège; tout sera perdu ; ce sera la fin... »
Oui : la fin de la niystilicatlon. Quand on ouvre le sanclu lire, on trouve un vieux crocodile, un ibis, un vea , une grossière idole de bois, ou rien du tout. « Le truc est débiné », le culte ruiné, les marchands d'amulettes sur la paille — l'état-major général eu rage.
Pour les hommes de cœur, pour les patriotes
sans phrases, il n'y a pas de secrets. Ce sont le^ lâches qui feignent de croire aux fétiches, pour avoir un prétexte de se sauver quand les fétiches sont éventés.
Pour les hommes de cœur, pour les patriotes sans phrases, il n'y a quun secret de la victoire: la volonté de vaincre ou de mourir sur place — comme n'ont pas su faire les fuyards et les capitulards qu'on glorifie d'avoir livré, une fois déjà, la Patrie aux Uhîans.
Les militaires n'ont pas le cerveau compliqué. Depuis le début de Taffiiire Dreyfus, Tétat-major et ses scribes se sont cantonnés dans un seul argument; au milieu des injures, des menaces et des mensonges qu'ils vomissent avec une facilité merveilleuse, on n"a pu distinguer qu'une seule réponse, toujours la même : « Si le Pouvoir militaire est contraint de produire au jour ses mystères, ses machinations, ses infamies, la guerre éclatera le lendemain. Voulez-vous la guerre? »
Il est, naturellement, impossible d'apercevoir un lien quelconque entre la monstrueuse illégalité commise en 1894 et le danger d'une guerre en Europe. Mais, quoique absurde, ou justement parce qu'elle est absurde, cette association d'idées s'est imposée à l'imagination de la foule. On ne veut pas avoir la guerre ; on est prêt à mettre en pièces le premier fou qui tenterait de la déchaîner.
Certes, le peuple français a bien raison de ne pas vouloir la guerre. D'abord, parce que la guerre est abominable. Ensuite, parce que nous ne sommes pas en élat de la faire.
Depuis vingt-sept ans que, suivant le cliché des grands jours, <■ la République poursuit la reconstitution des forces militaires de France », nous avons fourni au Pouvoir militaire six à sept milliards pour créer une marine, vingt-trois à vingt quatre milliards pour créer une armée. Nous n'avons ni armée ni marine.
Il est fastidieux de recommencer toujours les mêmes démonstrations; cependant il faut rappeler les discussions si complètes qui ont eu lieu dans la Chambre, les documents si nombreux et si probants qui ont été publiés, les preuves, les aveux qui ont établi le néant de nos ressources navales. Le néant: c'est l'expression même employée par la corn mission d'enquête extra-parlementaire dansson rapport daté de Toulon Les cuirassés chavirables, les croiseurs sans vitesse, les torpilleurs en nombre infime et presque tous hors de service, les chaudières explosibles, les gargousses inexplosibles et les canons qui tuent leurs artilleurs ont à l'envi défrayé la critique et multiplié les catastrophes. Les amiraux déserteurs se chamarrent de crachats et de grands-croix; mais ils déclarent nettement qu'ils ne se chargeraient pas de soutenir une guerre maritime contre le Japon.
Quant à l'armée de terre, on a pu la juger à Madagascar, On a vu là, comme disait à la tribune M. Cavaignac, l'effondrement du décor. Cent millions de crédits, six mois de préparatifs, quinze mille hommes seulement à transporter et à nourrir, pas un ennemi à combattre : et le désarroi le plus affreux, pas de vivres, pas d'ambulances, pas de médecins, pas de mulets, sept mille cadavres semés sur les routes, l'affolement et la stupidité vaniteuse du commandement étalés en pleine lumière, toutes les fautes et toutes les tares de Tannée terrible reproduites, aggravées.
En France même, les comédies de manœuvres aboutissent à des constatations navrantes : hier, par exemple, le génie et les pontonniers aussi incapables de jeter un pont de bateaux à Bezons qu'en 1870 à Champigny. En vingt-sept ans, nulle amélioration, nul progrès. Le général Philebert écrit que V Infanterie perd son /em;>5, que les soldats sont aussi mal instruits à se servir de leur fusil, et les officiers aussi mal instruits à diriger le feu qu'à l'époque de la dernière guerre. L'artillerie enveloppe ses nouveaux engins du même secret ridicule ([ue les terribles mitrailleuses à la fin de l'Empire. Le général de Pellieux avoue que les chefs ne connaissent ni les propriétés ni la manœuvre des pièces de canon. La cavalerie s'exténue aux vaines parades qu'a dénoncées le général Grandin. Les
régiments, vidés par les permissions et les congés qui procurent des économies aux bureaux, c'est-àdire des subsides au boulangisme d'état-major, forment des ordonnances, des cuisiniers, des musiciens, des artisans de toutes sortes, mais pas un chef et pas un soldat.
Les admirateurs les plus aveugles de Tinslitution militaire ne peuvent se défendre d'une patriotique inquiétude.
M. de Rochefort, confident intime de M. de Boisdeffre et commensal du brave commandant Pauffin, répète depuis un quart de siècle que les chefs militaires sont « des brutes galonnées, des idiots, des assassins, des traîtres, des abrutis » et bien d'autres choses encore. M. Drumont a déclaré plusieurs fois que le ministère de la guerre est >< un cloaque, une écurie d'Augias ». M. de Cassagnac a reconnu, sous les plumes blanches des généraux, un certain nombre « de laquais, d'imbéciles, de saltimbanques et de bas intrigants ».
Le général Billot, ministre de la guerre, était traité chaque jour par les journaux, unanimes sur ce point, et surtout par les militaires qui travaillent dans la presse, comme un malfaiteur avéré. Douze grands chefs, syndiqués pour l'exploitation honorifique et pécuniaire de l'armée, s'allouent des traitements énormes, trafiquent de l'avancement, subordonnent tous les intérêts de l'armée et de la
défense nationale à leurs vues égoïstes. Et M. Judet, le frénétique avocat de la rue Saint-Dominique et de la rue Royale, affirme à ses « quatre millions (?) de lecteurs » que :
Armée coloniale, défense des côtes et de nos stations loin d'Europe, adoption d'un plan rat ioimel et de mesures efficaces pour nous permettre de repousser sérieusement une invasion, tout est encore à créer.
En même temps, d'implacables rivalités, des haines furieuses mettent aux prises les chefs de guerre éventuels. A Madagascar, au Dahomey, ceux de la Marine ont joué des tours féroces à ceux de la Guerre. Les généraux se décrient mutuellement; des colonels dénoncent et flétrissent des généraux. La trahison se glisse partout; que Dreyfus et Picquart soient des traîtres, ou que les traîtres soient les gens de M. dePellieux, ily ades traîtres dans les bureaux de la guerre ; le traître Triponé y était comme chez lui. Et le modèle des officiers français, le « brave commandant » de MM. de Boisdeffre et de Pellieux, le comte Esterhazy prophétise :
... Les Allemands mettront tous ces gens-là à la raison avant qu'il soit longtemps.
... Nos grands chefs poltrons et ignorants iront une fois de plus peupler les prisons allemandes.
Ils en connaissent le chemin. Pour y trouver du
H8 l'armée contre i,a nation
confortable, ils ont livré naguère les drapeaux de leurs régiments par cinquante-trois à la fois. La plupart de ceux qui nous commanderaient ont déjà signé les capitulations les plus honteuses que This-r toire ait jamais vues. Le M. de Pellieux qui nous promet la boucherie caracolait à Sedan, comme aide de camp d'un aide de camp de Napoléon IIl.
L'effroi que témoigne le peuple français à la seule pensée de la guerre est donc bien légitime. On souhaiterait seulement qu'il mît un peu plus de pudeur à le manifester.
On doit s'étonner surtout que cette absence d'héroïsme soit exploitée sans vergogne par la faction inilitaire. Il est scandaleux que l'état major de l'armée française, depuis trois ans, se retranche derrière la peur de l'étranger. Il est scandaleux que des chefs militaires fassent, parmi le peuple, un continuel appel à la lâcheté, quand nous les payons pour être braves ou pour en avoir l'air. Ils ne s'aperçoivent pas qu'ils prononcent ainsi leur propre condamnation.L'épouvante de la nation signifie que la France est convaincue de l'inutilité de ses prodigieux sacrifices, et qu'elle croit les généraux toujours incapables de vaincre, toujours capables de trahir.
Elle ne doit pas oublier qu'ils se solidarisèrent
l,EUr. INCONSCIENCE 119
jadis avec Bazaine, comme ils se sont solidarisés depuis avec le Uhlan.
Le maréchal Bazaine n'était pas accusé sans preuves d'avoir vendu à une puissance inconnue des secrets qu'on trouve en librairie pour vingtcinq sous. Le maréchal Bazaine était convaincu d'avoir causé la ruine et le démembrement de la patrie ; d'avoir foulé aux pieds tous ses devoirs de chef et de soldat; d'avoir livré à l'ennemi une armée intacte de 173.000 hommes, avec cinquante généraux, six mille officiers, quatorze cents canons, deux cent mille fusils, trois millions de projectiles^ vingt-trois millions de cartouches et cinquanle^ Irais drapeaux.
Devant les jurés de la Seine, un des générauxavocats de l'état-major s'est écrié que ses confrères avaient la garde « du drapeau ». Comment ils l'ont gardé sous Metz, nous ne le savons que trop. Les histoires officielles aussi bien que les mémoires particuliers nous ont fixés là-dessus. Le maréchal Bazaine n'est pas seul responsable de l'indigne comédie par laquelle on arracha aux troupes leurs étendards pour en orner le triomphe allemand» Les hontes de la capitulation furent consenties délibérément par le haut commandement tout entier dans un but inavouable : parce qu'une capitulation en règle garantissait seule aux plus empar nachésune situation privilégiée.
420 l'ahmée contre la nation
Autrement, écrit l'un d'eux, l'armée eût été au pouvoir discrétionnaire de l'ennemi, qui aurait pu traiter les officiers, et même les généraux, comme de simples soldats !
Pour n'être pas traités comme les soldats qu'ils avaient conduits à la boucherie, les de Pellieux d'alors offrirent au vainqueur un butin prodigieux et cinquante-trois drapeaux français. Moyennant quoi, leur captivité fut confortable.
Le reste des trahisons incombe personnellement au chef suprême de l'armée du Rhin. Au Mexique déjà, Bazaine avait trahi ; par des manœuvres louches, il avait compromis le corps expéditionnaire ; il avait perdu le malheureux Maximilien. Dès le début de la guerre fatale, il trahit encore ; le 6 août, volontairement, il abandonna le général Frossard et le 2'' corps aux coups de l'ennemi qui l'écrasait à Spickeren ; il se réjouissait tout haut du désastre : « Ah ! ah ! ricanait-il : le gouverneur du prince impérial est dans la... Eh bien, qu'il y reste ! »
Bazaine trahit encore, lorsqu'il tint secret le télégramme qui l'informait de la marche de Mac- Mahon, pour nêtre pas contraint par ses lieutenants de courir au-devant d'un rival détesté. Le io août, Bazaine avait trahi, lorsqu'il refusa d'attaquer les 3" et 10'' corps allemands que lui livrait l'imprudence de Frédéric-Charles. Il trahit à Rezon-
ville, en brisant l'élan de ses troupes, en faisant reculer 136.000 Français déjà vainqueurs devant 91.000 Allemands prêts à la déroute : et les historiens militaires regardent cette trahison-là comme l'acte qui décida de toute la guerre. Bazaine trahit le 18 août, lorsqu'il retint au bivouac la garde, les réserves d'artillerie, dix régiments de cavalerie, à portée de Canrobert et du C corps, que trois cents canons et cent mille fusils broyaient à Saint-Privat. Bazaine trahit à Noisseville, quand il fit tuer quelques milliers d'hommes dans une feinte tentative de sortie, pour imposer silence aux impatients, comme devaient faire sous Paris les Trochu et les Ducrot.
Bazaine trahit lorsqu'il affama son armée autour •d'une place qui renfermait d'immenses approvisionnemenls ; lorsqu'il entra en négociations diplomatiques avec l'ennemi ; lorsqu'il otfrit aux Allemands d'employer son armée à « maintenir l'ordre dans l'intérieur » ; lorsque, enfin, à force de mensonges, il fit accepter par son armée la capitulation, et la signa.
Cet homme avait mérité vingt fois la dégradation et la mort. La France attendait son châtiment.
Les chefs militaires résolurent de l'y soustraire. Le maréchal de Mac-Mahon, président de la République, et le général du Barail, ministre de la guerre, ne voulaient pas même laisser faire son procès :
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Bazaine passa devant un conseil de guerre, parce qu'il avait réclamé un conseil de guerre; parce qu'il avait voulu se constituer prisonnier; parce qu'il avait bien fallu, lorsqu'il fut prisonnier, ouvrir une instruction ; parce que, enfin, il n'y avait pas moyen de faire autrement.
Le général du Barail raconte que, prisonnier théorique dans une maison de l'avenue de Picardie, Bazaine se promenait librement à Versailles; «il était entouré de tous les égards commandés par sa situation » :
Tout le monde savait d'avance que le maréchal Bazaine serait condamné à mort. Mais tout le monde savait d'avance aussi que la sentence terrible ne serait pas exécutée.
La comédie fui jouée comme il était convenu. Le conseil de guerre, ayant prononcé la condamnation, signa aussitôt à l'unanimité un recours en grâce.
Songez, disait-il, à ce supplice de deux mois, pendant lesquels le maréchal Bazaine a entendu chaque jour discuter son hontiew devant lui !
L'autre maréchal signa la grâce, commua la peine de mort en vingt ans de détention ; il supprima « les formalités de la dégradation militaire » ; il fît payer sur les fonds secrets du ministère de la guerre les dépens du procès.
A l'île Sainte-Marguerite, en attendant l'évasion prévue, Bazaine trouva la plus aimable villégiature. Les instructions de son gardien portaient :
Vous traiterez le prisonnier avec les plus grands égards : en un mot, il faut être homme du monde, et non directeur d'une maison de prévention.
Dans ses appartements, Bazaine put recevoir ses amis, les inviter à dîner. Les velléités de surveillance du directeur de la prison furent sévèrement réprimées. Le général de Cissey, autre guerrier fameux, devenu ministre de la guerre, écrivit à « Monsieur le maréchal » pour lui promettre que sa détention serait bientôt commuée en bannissement» et « qu'on pourrait peut-être lui faire une pension ».
Sur les fonds secrets de la défense nationale, probablement !...
L'indulgence attendrie des camarades du traître par l'épouvantable trahison prouve qu'ils en étaient tous moralement complices ; elle prouve l'inconscience de la caste militaire; elle prouve qu'il faut tout redouter des hommes qui ne savent pas s'ils ne seront pas demain Bazaine.
Le Journal officiel du Sénégal a raconté, avec la ^sincérité commune à tous les documents administratifs et militaires, la prise de Sikasso par les troupes du lieutenant-colonel Audéoud, la mort du roi Babemba et le massacre de son peuple. M. Guillaumet, délégué du Soudan français au comité consultatif des colonies, rétablit la vérité dans une lettre ouverte qu'il adresse naïvement à l'auguste gendre de Belluot : comme si cet organisateur de Thécatombe de Madagascar, après avoir ramassé des poignées d'or sur les cadavres de nos sept mille soldats, pouvait s'apitoyer sur une tuerie de nègres.
... Le rapt, écrit M. Guillaumet, le viol, le meurtre ont été jusqu'à ce jour les principaux agents de notre expansion. Si nous devons faire prévaloir nos lois là où flotte notre drapeau, pourquoi les conque'rants se sont-
ils tout d'abord entourés d'un harem et d'esclnves ? ... Une fois de plus, l'incendie et le pillage ont anéanti une ville entière, les hommes tués par centaines, le reste distribué aux tirailleurs et dispersé aux quatre coins de la brousse, au hasard des marchés d'esclaves.
Là-dessus tlotle le drapeau tricolore. Le meurtre et le viol, l'incendie et le pillage sont les premiers bienfaits de la conquête, sur toutes les terres exotiques où la France, « fidèle à sa mission dans le monde, porte le flambeau de la civilisation ».
A Madagascar, en dehors des fusillades <• politiques » du général Gallieni, notre confrère Grosclaude, qui voit plutôt le côté gai de§ choses, admirait la dextérité des tirailleurs haoussas, « abattant les têtes comme du bois dans la forêt », et mutilant les morts. Jean Carol, revenu de Tananarive, ;i révélé d'autres exploits :
Vers la fin de 1896, l'officier commandant d'un po?te en Imerne tira de son boy la vengeance que voici. Un fusil avait disparu de la panoplie du commandant. Le boy, soupçonné, jura qu'il n"était point l'auteur du vol. Malheureusement, il eut l'imprudence d'ajouter qu'il Tavaitvu commettre, sans toutefois pouvoir s'y opposer, ayant affaire à trop forte partie. En vertu du « système des responsabilités », très usité aux colonies, vingtquatre heures furent accordées au malheureux boy pour se procurer 1 arme dérobée. Sinon, il paierait pour le
voleur. Sans s'arrêter à l'idée de fuir dans la brousse, il revint bredouille, le délai expiré, se mettre à la merci du commandant.
« C'est bien î » dit celui-ci. Alors, il lui fit couper la tête, puis les deux mains au-dessous du poignet, et il les cloua sur sa porte.
Malheur à l'indigène qui possède une maison, une terre, une femme convoitée par un militaire. Il est perdu. Accusé d'avoir des relations secrètes avec les fahavalos, il n'échappe à la mort qu'en livrant son bien, par une fiction de vente, pour un prix dérisoire.
La tante de la reine Ranavalna, la princesse Ramasindrazana, a été exilée et ses biens confisqués, parce que son hôtel de la place d'Andouhale faisait justement l'affaire pour installer le cercle des officiers. Les femmes qui plaisent aux conquérants ne sont pas seulement dépouillées de leurs propriétés ; elles sont violentées dans leur personne. Tels officiers supérieurs ont abusé brutalement des veuves dont ils avaient, vingt-quatre heures plus tôt, fait exécuter les maris. Peut-être ces crimes seront-ils un jour flétris au Parlement. Mais ils se répètent sur toute l'étendue de notre empire colonial.
Le Figaro a publié naguère ce récit d'un soldat tout frais débarqué du Dahomey :
Le 2:» septembre, nous étions à Avangitomi. Là nous
ne nous sonames point battus, mais nous avons fait prisonnier un Dahoméen qui était en observation. Le colonel l'a interrogé, mais le pauvre diable n'a voulu donner aucun renseigppmeut. Pour ne pas nous embarrasser, nous l'avons passé par les armes.
Le 27 août 1897, un sous-officier de tirailleurs sénégalais, faisant partie de la mission Marchand, écrivait à sa famille :
Je ne me suis guère amu=é avec ces deux cents porteurs que nous avions pris de force et qui cherchaient à s'échapper à la moindre occasion. On avait beau fusiller ou pendre ceux qu'on rattrapait, les autres essayaient quand même...
... La nuit, on surveillait tout ce monde-là ; mais ils s'enfuyaient tous à la fois, et il était difficile de tuer tout le monde.
Alors, on mettait le feu aux villages.
Le l*"" février 189H, un Soudanais prisonnier ayant tué un maréchal des logis des spahis, les tirailleurs le coupèrent en morceaux et brûlèrent le village auquel il appartenait.
La prise de Sikasso, célébrée par les conquérants qui vont y moissonner des galons et des croix, a été décrite, en même temps que toutes les autres prises de villes noires, par un spectateur attentif : M. Vigne d'Octon, alors médecin de la marine. lia raconté, dans son Journal d'un mariyi, les atrocités
commises, sous la responsabilité de la France, par les sauvages que commandenldes officiers français. 11 a dépeint les tirailleurs ivres de sang, déchiquetant les blessés, leur crevant les yeux, leur écrasant le visage, sciant avec de vieux sabres le sein des femmes, enroulant autour de leurs fusils les intestins des moribonds éventrés. Il a montré les villages en flammes et ces longues files de prisonniers nus, enchaînés, le cou dans un carcan, le nez -coupé, les oreilles arrachées, la poitrine et le «râne zébrés d'entailles, les mains à demi carboni- •sées. Hommes, femmes, enfants sont la proie des soldats qui se les partagent, les vendent, les échangent, s'en font des harems et des troupeaux d'esclaves.
Ce sont là nos gloires militaires et les merveilleuses revanches de nos humiliaHons. Rien de plus naturel, ensuite, que d'applaudir à regorgement des Arméniens, au martyre de Cuba. Nous ne pouvons pas, décemment, jeter la pierre aux bourreaux.
Et quand les hommes qui ont accompli ces hauts faits rentrent en France, fiers d'eux mêmes et gri- •sés de justes louanges, ils collaborent à la démoralisation nationale. Ils enseignent aux autres soldats, professionnels ou passagers, le mépris de la personne humaine ; ils leur communiquent la folie de la luxure et du meurtre. Ayant écrasé sous les
CIVILISATION MIMTAIRI': 1-2Î>
obus à mélinite les palissades et les cabanes de quelques nègres à peu près désarmés, ils se croient invincibles. Tels étaient, en 1870, les fameux vainqueurs de l'Algérie.
En effet, les exploits des Changarniers actuels répètent fidèlement les exploits des Gallieni antérieurs. Les dépositions des témoins oculaires et même des acteurs nous apprennent quelles atrocités s'accomplissent, de Madagascar au l^oudan, à l'ombre du drapeau tricolore. La correspondance des Campagnes d'Afrique établit la continuité de la tradition.
Le colonel Combes, du M" de ligne, écrivait d'Oran, 18 juin 183(1 :
Nous pûmes, au moyen de nos braves alliés, incendier dans notre route et dans un grand rayon tout ce qui était brùlable. La campagne fut en un instant un vaste océan de feu. Cettj manœuvre fut continuée les jours suivants.
Le colonel Smidt, du 53* de ligne, écrivait de Medeah, 18 mai 1841 :
Le duc de Nemours a visité ma capitale. Il est heureux qu'on ignore en France comment on a traité cette pauvre ville; ce n'e>t plus qu'un amas de ruines...
Le chef de bataillon Westée, de la légion étrangère, 3 juin 18U :
Nous avons fait immensément de mal à l'émir en
détruisant ses entrepôts el en ruinant ses alliés. Le nomlire des douars incendiés et la quantité des récoltes détrui es est incroyable. Sur les deux flancs de la colonne, on ne voyait que des feux.
Du capitaine Canrobert, futur maréchal, 1^' janvier 1842 :
Nous avons surpris de nuit une ass<=!Z grande quantité d'habitations de Kabyles et enlevé plusieurs sortes de troupeaux, des femmes, des enfants et des vie llards... Le soMut, mal ou pas surveillé, excité d'ailleurs par l'appât du pillage, se livre aux excès les plus grands qui vicient singulièrement sou caractère.
Du chef de bataillon de Lioux, du SS*" de ligne, 20 mai 1842 :
... Pendant ce trajet, comme durant les jours qui s'étaient écoulés depuis notre départ, on détruisit beaucoup de pauvres villages et de riches et abondantes moissons.
Du commandant Forey, futur maréchal, même date :
Le général Changarnier a trouvé l'occasion par son aciivilé, de faire quelques razzias qui ont enlevé aux Arabes de cinq à six mille têtes de bétail et de sept à huit cents prisonniers, surtout en femmes et enfants.
Du chef de bataillon Bouteilloux, du génie, 20 juin 1812 :
Depuis le mois de décembre, on exécute dans toutes
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les directious des razzias organisées par le général Changarnier, qui est une véritable capacité militaire (sic). Ces razzias, qui ont été très habilement conçues^ ont ruiné ou du moins commencé la ruine du pays. Puis, dès le mois de mars, les colonnes sont sorties, faisant la guerre aux récoltes, qu'elles faisaient manger en herbes aux bêtes de somme. On a fait ainsi beaucoup de mal aux cultivateurs, aux gens paisibles qui, de tout temps, étaient portés pour la soumission.
Du capitaine Cler, futur général, l*"" juillet 18i:2 :
Depuis cinq mois que je suis dans ce pays, j'en ai passé quatre en expédition. Pendant ce temps, j'ai vainement cherché une occasion de combattre sans pouvoir la rencontrer. Nous n'avons fait la guerre qu'aux troupeaux, aux habitations, aux récoltes et à la partie la plus infime de la population.
Du commandant de Lioux, du ÏH" de ligne, 23 avril 18i;j :
Nous rentrons d'une nouvelle expédition... Notre colonne avait mission de tout ravager sur son passage et à plusieurs lieues autour de ses bivouacs successifs. En effet, l'on a beaucoup détruit ; des villages entiers, de grands et véritables villages ont disparu par l'incendie, et plusieurs milliers de pieds de figuiers, d'oliviers et autres ont été coupés.
Du lieutenant-colonel Forey, futur maréchal de France, 26 avril 1843 :
... Tous, nous e'tions stupéfaits de tant de beautés
naturelles. Mais les ordres éfaient impératifs, et j'ai cru rr-mplir con^^ciencieuserntnt ma mission en ne laissant pas un village debout, pas un arbre, pas un cha np...
... Dans cette expédition, on a brûlé plus de dix grands villages, coupé ou incendié plus de dix mille oliviers, figuiers, etc.
De M. Dussert, sous-directeur de la province de Constantine :
Le général Baraguey d'Hiiliers, dans ses dernières expéditions, a détruit, dit-il, plus de cinq mille oliviers. Si nous appauvrissons le pays d'avance, qu'en feronsnous quand nous l'aurons '?
Du lieutenant Pierre de Castellane :
Nous sommes restés plusieurs jours L ce bivouac, diHruisant les figuiers, les récultes, et nous ne sommes pai tis que lorsque le pays a été entièrement ruiné.
Du colonel Dubern, du 9' chasseurs, i mars 184G :
Les chevaux, les bœufs et même les moutons vont manquer totalement ; la guerre a détruit les premiers et entravé la production ; les razzias ont achevé l'exlinciion de la race bovine ; il en a été de même pour les montons. Au ré-^um*^, nous détruisons le pays que nous prétendons coloniser et civiliser.
Un jour, le futur général de Wimpffen, alors capitaine, gourmande un auxiliaire indigène qui
travaille mollement à détruire de superbes oliviers. L'indigène répond : « Pourquoi nous faire abattre ces arbres ? En les détruisant, tu punis pour longtemps des femmes et des enfants qui ne vous ont rien fait ; tu insultes Dieu et le marabout sous la protection duquel ces arbres sont placés; tous les gens de ce pays te maudiront. » Et l'officier français reste persuadé que c'est l'Arabe qui est un sauvage.
Quand nos braves guerriers eurent fait pendant trente ans ce métier de brigands, qu'ils eurent changé en désert un pays fertile, qu'ils se furent couverts de croix et de galons pour avoir pillé des villages et volé des moutons, ils se crurent invincibles. Ils ne l'étaient guère.
Ceux d'aujourd'hui ne le sont sans doute pas davantage après des hauts faits du même genre.