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LES FACTIEUX

... Il ne faut pas donner ce beau nom d'armée, comme on le fait quelquefois par «erreur, à cette petite oligarchie militaire dont les prétentions nous étaient révélées un .jour par un général lorsqu'il disait que la société devait être régie par le prêtre, le juge et le soldat.

Celte oligarchie uniquement composée de qu' Iqiies chefs orgueilleux et turbulents, ne pensez-vous pas que sur ses desseins, sur ses intentions persistantes et dans l'intérêt même de la généralité de l'armée, il ne soitpas opportun de faire la lumière?

Henri Brisson. Chambre d^^ /tépufér:, n mars 187».

Au mois de novembre 1H97, trois mois avant le premier procès Zola, j'écrivais dans V Aurore:

Comment finira l'affaire Dreyl'us-Esterhazy- Picquarl?

Quelques oracles annoncent qu'elle finira par une explosion d'antisémitisme ; que le public français s'impatientera de l'importance usurpée par le condamné juif et de l'excessive puissance manifestée par ses congénères; qu'un beau jour, vingt mille Parisiens se rendront rue Saint- Florentin pour accrocher Rothschild aux grilles de son palais.

• Mais cette opération ne serait pas une solution : tout au plus un incident, comme il s'en produit lorsque les Rothschild font abattre à coups de fusil ou à coups de revolver des paysans français, sur les domaines jadis nationaux, par les reîtres que

la République leur permet d'entretenir sous les armes.

Il faut considérer la situation d'un point de vue plus élevé. De l'état d'esprit qui se révèle chez les politiciens militaires et chez beaucoup de politiciens civils, on tire alors cette prédiction : qu'une fois sortis, n'importe comment, du mélodrame ténébreux et malpropre où nous pataugeons, nous entrerons dans une ère de pronunciamientos.

L'auguste Félix, qui chasse avec une escorte de généraux, qui joue d'une façon si bouffonne à VImperalor, qui fait substituer son buste au buste « peu décoratif et dégradé » de la République, se^ figure que le four chauffe pour lui. Son Excellence est dans l'erreur. Ses vachalcades militaires ne préparent pas le terrain pour l'intronisation d'un tanneur, mais pour un pronunciamienio militaire.

C'est un premier symptôme que l'invasion des^ journaux par les militaires.

En général, les militaires ne peuvent pas souffrir les journalistes. Ils ont tort; ils devraient nous regarder comme des confrères; les uns et les autres, nous étudions dans le cabinet les questions de défense nationale ; les uns comme les autres, nous sommes des stratèges « en chambre »... Depuis quelques années, la fusion ou la confusion s'accroît; tous les militaires en retraite et la plupart des militaires en activité fournissent de copie les

journaux et les revues. Il y a inlininient plus d'officiers dans les salles de rédaction que de journalistes sous les drapeaux.

On voit les chefs les plus galonnés dépêcher des négociateurs aux folliculaires pour obtenir l'insertion de leurs communiqués ou de leurs plaidoiries dans les feuilles qui les onl le plus cruellemenl traités. Pour s'entre-déchirer, toutes les armes sont bonnes aux chers camarades. Il n'y a qu'à leur mettre la plume à la main, si l'on veut imprimer contre la corporation un pamphlet particulièrement corsé.

Les antipathies et les rancunes qui montrent aux prises le ministre de la guerre, le chef de l'étalmajor général et le généralissime éventuel, doivent paraître cent fois plus redoutables que la divulgation d'un règlement de tir ou d'un mécanisme de culasse : en cas de guerre, elles perdraient la patrie, comme l'ont perdue naguère les misérables inimitiés de tous nos Bazaines et de tous nos Ducrots.

D'autre part, on aperçoit encore un symptôme dans les nombreuses déclamations sur « l'honneur de l'armée », le <> prestige de l'armée », la « foi de l'armée », ou dans la répétition de formules singulières: n L'armée entend que... L'année exige... U armée ne souffrira pan... »

— Qu'est-ce donc que « l'honneur de l'armée »,.

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sinon l'honneur même de la nation? Peut-être col honneur bizarre, suivant lequel on outrage les militaires en doutant de leur infaillibilité, mais non pas en les admettant convaincus de trahison ?

Qu'est-donc que l'armée, sinon nous tous? nous qui fournissons l'argent par millianls, et la chair à canon par millions d'hommes; nous qui sacrifions -en temps de paix le «fruit de notre labeur, et qui donnerons en temps de guerre notre sang pour le succès de toutes les monstrueuses combinaisons de politique et d'avancement.

En dehors de ces trois millions de soldats que nous sommes, que prétend-on désigner sous le nom d'armée? Vingt-cinq mille officiers, qui nous enseignent le maniement des armes et la manœuvre au régiment, comme on nous enseignait au lycée la gymnastique et l'orlhographe ? Alors cette branche estimable, mais numériquement infime, de l'administration ne peut réclamer plus de prérogatives que n'en possèdent les cinq cent trente mille autres fonctionnaires.

On ne dit jamais : « Les Services pénitentiaires entendent que... V Enregistrement exige... L'Hydraulique agrîcofe ne souffrira pas... » Cependant on adresse au public des appels dans le goût de celui-ci :

Qu'un député monte donc à la tribune, et présente une proposition de ce genre :

Tout citoyen qui écrira ou fera publier un document sans pieuves à l'appui contre un officier sera, avant toute [irocédure, immédialement incarcéré, — et poursuivi ensuite, selon la loi, s'il y a Heu.

Notre marine compte à peu près autant d'amiraux et autant d'officiers que la marine anglaise, deux fois et demie plus forte. Dans notre armée de terre, les états-majors pullulent, et Ton commence à dédoubler les corps d'armée pour doubler le nombre des commandements grands ou petits. Avec l'organisation militaire des Républiques sud-américaines, nous en prendrons les mœurs.

Parles fréquentes fusillades de pauvres enfants, coupables d'une gaminerie, on dresse la troupe à tirer sur des Français. Dans quel but?

Par les funérailles nationales et l'apothéose des généraux de coups d'Etat, on accoutume la foule à vénérer le sabre séditieux. Dans quel but?

Par l'intrusion de la force armée dans les assemblées parlementaires, par l'expulsion rnanu militari des députés censurés, on donne aux <ifficiers et aux soldats l'habitude d'empoigner les représentants du peuple et de les jeter dehors. Dans quel but?

Qu'on n'oublie pas les acclamations admiratives qui ont accueilli naguère le « brave général >> Gallieni, massacrant les patriotes hovas « avec une impériale sérénité ». Il y eut à cette occasion, sur

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le boulevard, un bel accès de cannibalisme. Qu'on se rappelle, un peu plus haut, l'enthousiasme que déchaînaTamiralGervais lorsque, aprèsavoiréclioué d'un coup quatre cuirassés, il se décerna lui-même ses félicitations dans un ordre du jour et cracha son mépris à la face du gouvernement civil...

Le temps des pronunciamientos devait venir. L'effervescence militaire qui résulte des incidents actuels va le hâter.

De ce jour, en effet, les incidents se sont multipliés, et l'effervescence militaire est devenue du délire.

Le cas du colonel Henry, exécutant avec des gens de police une perquisition chez son « cher camarade •> le colonel Picquart, a choqué les consciences délicates. On a trouvé que le fameux Honneur-de-V armée était plus atteint par cette équipée policière d'un officier supérieur que par tous les mauvais propos.

La conjoncture n'était pas nouvelle. En 1890. un journaliste, ancien secrétaire de l'amiral Aube, Paul Fontin, a vu débarquer chez lui, au petit jour, avec un commissaire, le capitaine de vaisseau Aubry de la Noë, qui venait fouiller ses papiers et sa lingerie pour y découvrir les lettres et les noms de ses correspondants militaires. Quelques semaines après cette expédition, le vaillant capitaine fut promu contre-amirul. On gagne les étoiles comme on peut. Il y a le coup de fusil au derrière pour les

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invités des chasses élyséennes ; pour les autres, il y a les descentes de police. C'est dans l'armée des mouchards que Savary devint général et duc de Rovigo.

Que le colonel Henry ait perquisitionné chez le colonel Picquart, il importe peu. C'est affaire entre colonels. Mais le colonel Henry et son auxiliaire de la préfecture ont aussi perquisitionné chez des particuliers, qu'ils savaient parfaitement étrangers à renquèle.lls se sont donné le plaisir de forcer des portes, d'affoler des honnêtes gens, de surprendre des modistes en chemise. On avait vu des scèneS' pareilles en temps de guerre civile ; on n'en avait pas vu en temps de paix, sinon peut-être à Varsovie. Les citoyens français, d'ailleurs, ne s'en sont pas émus : c'est une race bien dressée. Les violations de domicile commises à Paris le 24 novembre 1897 demeurent impunies, parce qu'elles sont l'œuvre du seul pouvoir qui reste debout, irresponsable, audacieux, effréné : le Pouvoir militaire.

Un fait isolé ne parle pas assez haut ; il faut en rapprocher plusieurs. Entre mille, on n'aura que l'embarras du choix.

Le procès Dreyfus, à lui seul, en fournit une grande variété; cet enlèvement d'un accusé, ce jugement ténébreux, ce huis clos dans le huis clos, celte condamnation d'un homme sur des preuves qu'il n'a pas connues, que le défenseur n'a pas

connues, que les juges n'ont pas connues, auraient dû révolter l'opinion. Mais passons: il ne s'agit encore ici que de militaires exécutant un militaire. Et nous voulons montrer le Pouvoir militaire en présence de la société civile, qui est la nation.

Le Pouvoir militaire foule aux pieds les lois qui sont sa propre charte. Dans l'armée de terre et dans l'armée de mer, l'avancement est livré à l'arbitraire des deux ministres, ou plutôt des coteries dont les deux ministres subissent les volontés; il est le prix de l'intrigue. Les hauts grades sont, vingt ans d'avance, la propriété de quelques dynasties. Les fils, neveux, gendres, officiers d'ordonnance des grands chefs ont en poche à trente ans leur brevet de général. En violation formelle de la loi du 13 mars 1875, le général Jamont a été maintenu dans les cadres au delà de la limite d'âge : et le voilà généralissime.

Le Pouvoir militaire dispose de ressources financières énormes; il en dispose à peu près sans contrôle. Quand on suppute les vingt-huit milliards dépensés depuis un quart de siècle pour la reconstitution de nos forces, et qu'on aperçoit le néant du résultat, on se demande oîi l'argent a pu passer. Les investigations sont malaisées ; il faut saisir des détails et généraliser la conclusion qui s'en dégage.

Ainsi, le ministère de la guerre exige un important crédit de Fonds secrets. Il n'en doit compte à

personne, qu'au Budgétivore de FElysée. C'est le grand mystère ; on Fa percé deux fois. Le général du Barail, ancien ministre de la guerre, a déclaré que ses Fonds secrets avaient servi à payer les frais du procès de Trianon, pour en épargner la charge à Bazaine. Le général Ferron, ancien ministre de la guerre, a déclaré que ses Fonds secrets avaient servi à M. Bouvier pour « faire » les élections législatives.

La nation ne doit rien savoir de l'emploi de son argent ; mais elle ne doit pas se lasser d'en fournir. Le Pouvoir militaire est seul juge. Pour 1897, le Parlement avait ouvert au général Gallieni,à Madagascar, 9,850,000 francs de crédits ; le général a dépensé 27 millions ; il écrit simplement au ministère de solder la différence. Le budget de la guerre était fixé pour 1897 à 622 millions ; au dernier fascicule de crédits supplémentaires apporté cette année-là devant la Chambre, le ministère de la guerre figurait pour 27 millions ; il avait dépensé 2" millions de trop : nous n'avons eu qu'à payer. Il demandait 12 millions au chapitre de l'artillerie, sans un seul mot de justification. « Les crédits accordés, écrit le ministre, ne suffisaient pas à assurer la réalisation des besoins [sic) du service. » Un point, c'est tout.

Avec le budget de la marine, c'est un milliard par an que le Pouvoir militaire nous prend ainsi. Pour faire quoi? Lui seul le sait.

Le Journal officiel^ en septembre 1897, promulguait un décret par lequel le ministre faisait gracieusement remise à vingt et un médecins ou pharmaciens militaires d'une somme de 71,057 francs due par eux à l'Administration. Le ministre prend des millions, le ministre en donne ; il n'a pas à fournir d'explications : le milliard est à lui.

La loi de recrutement, aux yeux du Pouvoir militaire, est aussi vaine que la loi de finances. Elle institue déjà la plus monstrueuse inégalité entre les fils des riches, qui font un an de service, et les fils des pauvres, qui font trois ans. Le Pouvoir militaire l'aggrave. Non seulement il répartit à son gré les recrues entre les corps de troupes, dont les fatigues et les périls sont si différents, mais il fixe à peu près à son gré la durée réelle du service de chacun.

Des soldats restent à la caserne trois ans, deux ans ou quelques mois, selon le caprice du ministre. De môme qu'il distribue les garnisons sans tenir compte des nécessités de mobilisation, mais uniquement pour contenter les populations qui votent bien, il allonge ou raccourcit le service des soldats suivant la servilité des députés qui les patronnent. Avant les élections, le général Billot s'est fait concéder par les commissions du budget et de l'armée une disponibilité de douze mille années , douze mille fois douze mois de congés à mettre aux enchères

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dans la prochaine période électorale. Il dépend des .électeurs que leurs fils soldats restent à la caserne ou s'en échappent. Le Pouvoir militaire les tient.

Le Pouvoir militaire, seul, fixe les efTectifs de Tarmée nationale. A aucun moment, la France ne sait combien de soldats se trouvent sous les drapeaux. Dans les douze dernières années, entre les effectifs budgétaires et les effectifs réels, il y a eu des écarts qui variaient de 16.000 hommes en plus à 21,000 hommes en moins. Soit une inconnue de 10,000 hommes !

En cinq ans, par la volonté du Pouvoir militaire, et quoique la population française n'augmente pas ou même diminue, les effectifs officiels ont passé de 509,000 hommes à 561,000 hommes. Le Pouvoir militaire a levé 5:2,000 hommes de plus, sans que jamais le Parlement ait soufflé mot.

Le Pouvoir militaire ignore les lois civiles, ou les brave. Jusqu'au mois de juillet 1897, il a refusé de reconnaître la loi Bérenger; il a incorporé parmi les malfaiteurs incorrigibles les condamnés conditionnels. Depuis, il veut bien les garder en France ; mais il laisse aux colonels la faculté de les renvoyer aux Bat dWff. Les colonels décident s'ils tiendront compte ou non d'un arrêt de justice. — Par contre le polytechnicien Blois, voleur, a été soustrait par le général Billot à la juridiction régulière, expédié

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simplement en Algérie, puis jugé obscurément à Constantine pour des actes commis à Paris.

11 existe une police militaire, un cabinet noir militaire. Des officiers en surveillance ne reçoivent pas leurs lettres, ou leurs télégrammes sont livrés. On se rappelle que, durant la funèbre expédition de Madagascar, une commission militaire expurgeait ou supprimait les correspondances qui eussent renseigné le pays. Tandis que sept mille des nôtres mouraient, le Commandement télégraphiait: « Tout va bien ; l'état sanitaire est excellent. » Comme en 1870, on mentait. Le mensonge est la première consigne...

En 1896, comme les Chambres, tenues à l'écart des représentations franco-russes, voulaient obtenir d'Hanotaux Pacha quelque renseignement sur la réalité de 1' « alliance », le personnage à trois queues répondit que Félix, son auguste maître, avait dit ce qu'il avait à dire « devant les chefs et les ofticiers des armées de terre et de mer ». Les atraires de la nation ne regardent point ses élus ; elles se règlent entre l'Exécutif et le Pouvoir militaire.

Interrogé par un journaliste, au sujet de la

retraite prématurée du colonel Dominé, défenseur de Tuyeii-Quan, le général Borgnis-Desbordes a déclaré naguère :

Dominé ne voulut pas rester à la Guerre quand on y plaça un ministre civil. Il passa à la Marine et, le jour où un civil arriva rue Royale, Dominé préféra se retirer. Il n'y eut pas autre chose... Dominé ne voulait pas servir sous les ordres d'un civil.

Au mois de septembre 1897, à Nantes, un capitaine du 60* de ligne faisait empoigner et conduire au poste un citoyen qui regardait de trop près manœuvrer quelques fantassins. Au mois de novembre, un commandant de chasseiirs à pied, à Lyon, assisté de plusieurs subalternes, attaquait et bàtonnait dans la rue un citoyen qui avait critiqué la tenue de son bataillon. En Algérie, dans une élection à Laghouat, on a produit une dépêche du commandant supérieur de Djelfa transmettant à son collègue de Ghardaia la consigne de « porter toutes les voix » au nom du candidat officieux.

Voilà des symptômes concordants.

C'est dans la Marine, si elle était mieux connue, qu'on admirerait surtout l'insolence du Pouvoir militaire. Malgré les efTorts soutenus depuis dix ans de quelques patriotes, la Marine reste ignorée du public. Elle n'a rien négligé pour se rendre impénétrable et repousser les investigations. Dans ses

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officines ténébreuses, les milliards fondent sans laisser de traces. Nul contrôle n'est admis, nul contrôle n'est possible. Une comptabilité ingénieusement édifiée sur le faux en écrilures publiques déjoue toute vérification. Le faux, qui entraînerait la banqueroute frauduleuse de n'importe quel industriel, est la base réglementaire de tous les comptes en Marine. Pour les six milliards qu'il a fournis en vingt-cinq ans à l'Administration navale, le pays sait qu'il n'a rien, rien qu'un décor, rien qu'une fiction de Marine ; mais il ignore, il ignorera toujours où a passé son argent. Il n'y a pas un rapporteur du budget, pas un inspecteur technique, pas un comptable professionnel qui puisse reconstituer l'histoire de ce Panama prodigieux.

Quant aux rapports du Pouvoir militaire naval avec les pouvoirs civils, on les appréciera nettement dans une courte biographie ministérielle de l'amiral du cabinet Méline: M. Besnard.

On a beaucoup raillé l'amiral Besnard ; des folliculaires ont répandu le bruit qu'il n'était plus en possession de ses facultés cérébrales, à la suite d'ébranlements nerveux. Il garde pourtant une idée précise et vivace : le mépris des pouvoirs civils. Non pas que son caractère le porte à la révolte ; il serait plutôt obséquieux ; on a de lui des lettres où ce ministre, chef de Tarmée navale, s'excuse d'un

ordre gênant, d'une inspection intempestive, et la contremande, et la désavoue, pour ne pas encourir la rancune d'un préfet maritime, son inférieur à ce moment, mais peut-être son supérieur du lendemain.

Si humble devant les subalternes dont il craint les revanches, M. Besnard se redresse, il devient arrogant devant les représentants du peuple. Il les traite de toute sa hauteur, qui dépasse un mètre quatre-vingts. Et son arrogance, comme celle de tous les faibles, revêt la forme du mensonge. Ce soldat loyal a le malheur de mentir à peu près toutes les fois qu'il parle au Parlement ou en public, il ne suffit pas de le dire ; voici des preuves.

On a noté plus haut {Marine) non pas tous les accidents, mais les principales catastrophes qui ont trahi dans ces dernières années la misère du matériel naval. Aussitôt cette énumération publiée, M. Besnard a fait insérer un communiqué dans un journal officieux pour affirmer que chacune de ces allégations était un conte. A l'en croire, nos mécaniciens ont une pleine confiance dans les machines, depuis qu'on les fait bouillir tout vifs dans la vapeur des chaudières crevées ; nos canonniers ont une pleine confiance dans l'artillerie, depuis que les canons partent par la culasse. Comme les cadavres sont enterrés, M. Besnard les nie.

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Dans la discussion du précédent budget, M. Pelletan apprit à la Chambre que le grand croiseur />e.<car<es, à peine achevé, ne valait rien. L'amiral Besnard jura que le Descartes était excellent. Il venait de recevoir un rapport du commandant de ce navire, qui le déclarait inhabitable, hors d'état de prendre la mer. Mensonge.

Des expériences d'artillerie avaient donné des résultats piteux. La presse en publia le récit, ajoutant, pour préciser, qu'elles avaient eu lieu à Cherbourg. M. Besnard protesta que l'information était fausse, que les expériences n'avaient pas eu lieu. Il sous-entendait : à Cherbourg. Elles avaient été faites à Gavres. Le jésuite des Provinciales témoignerait que ce jour-là M. Besnard n'a pas menti.

Quand la Marine voulut faire chez Paul Fontin les perquisitions dont nous avons parlé, pour « moucharder » quelques officiers laborieux et patriotes, le conseil des ministres résista d'abord. L'attentat paraissait trop scandaleux. M. Besnard décida ses collègues en leur exhibant un « rapport secret », dont quelques passages se retrouvaient dans l'article du journaliste. Donc, le journaliste avait dérobé le rapport secret ; l'enquête était légitime. Le gouvernement l'autorisa. Seulement, le rapport secret avait été fabriqué pour les besoins de la cause, d'après l'article même qu'il fallait incriminer. C'était encore un faux.

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Ce dernier fait ne manque pas d'intérêt, au moment où se déroule l'affaire Dreyfus. Des rapprochements s'imposent.

Dans les programmes de constructions navales, sous la pression de l'opinion éclairée, la Chambre avait à peu près décidé de ne plus laisser construire de cuirassés géants. Au mois de mars 1895, l'amiral Besnard donna sa parole à la tribune qu'il ne mettrait plus dé gros cuirassés en chantier. Les états budgétaires furent réglés en conséquence pour 1896, puis pour 1897. Le l""" avril 1897, ordre de mise en chantier d'un cuirassé de douze mille tonnes à Brest. La Chambre en est avertie seulement après coup. Dupée, mais servile, elle accorde au mois de juillet « l'autorisation » de bafouer ses volontés. C'était déjà fait, au moyen d'un mensonge.

Pour l'expédition de Madagascar, on n'a pas oublié les odieuses rivalités de la Guerre et de la Marine. Devant la Chambre, M. Besnard affirma que les deux administrations avaient toujours marché d'accord; quinze jours plus tard, le général Zurlinden avoua qu'elles n'avaient jamais pu sentendre ; et, pour le prouver, la Guerre aima mieux recourir aux armateurs anglais qu'aux bureaux de la rue Royale.

L'amiral Besnard, afin de paralyser les efforts de son collègue et de faire échouer l'expédition,

prétendit qu'il n\ avait pas dans la flotte un seul navire aménagé pour le transport des canonnières démontées. Or, cette même flotte en avait transporté de plus grandes en 1883 au Tonkin. Le mensonge de M. Bernard immobilisa plus d'un mois le corps expéditionnaire dans les marais de la côte. Le mensonge de M. Besnard a tué quelques mille hommes.

Au budget de 1896, par le refus d'un crédit spécial, la Chambre avait interdit au ministre de la Marine de mettre à la tête du corps d'occupation d'Indo-Chine un général de division. Cependant, pour des combinaisons personnelles, M. Besnard fit rappeler le général de brigade Dodds et le remplaça par le général de division Duchemin. Le 12 décembre 1896,1a Chambre, bien dressée, ratifia encore l'insolente violation de ses ordres. Elle s'inclina devant le Pouvoir militaire.

Il n'y a pius de pouvoirs civils.

Il n'y a en France qu'un pouvoir, le Pouvoir militaire.

En fait, la dictature militaire existe. Elle est tincore collective, grâce à l'anarchie qui règne dans les états-majors, grâce aux haines mutuelles des chefs. Mais la première poigne venue n'aura qu'à la saisir.

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Le Pouvoir militaire, avec son milliard de budget, avec la disposition sans contrôle et sans responsabilité de presque toutes les ressources nationales, avec ses lois, sa justice, sa police particulières, ne serait pas un Etat complet dans TEtat, s'il n'avait aussi en propre ses bastilles et ses galères. En décembre dernier, il a fait aménager au Mont-Valérien des chambres casematées. Quant aux galères, ce sont les bâtiments de la flotte: les tribunaux maritimes, présidés par des commissaires de l'Inscription, condamnent les matelots de la marine marchande à « l'embarquement forcé dans la marine de guerre » pour les délits qui entraîneraient ailleurs l'emprisonnement. Le cas s'est présenté récemment à Brest.

L'Etat militaire étant constitué, organisé, tout annonce qu'il ne tardera pas à fonctionner. Il y a dans les deux Chambres six cents politiciens prêts à favoriser le coup de main ; leur noms sont inscrits dans trois ou quatre scrutins significatifs de ces dernières années. Deux cents autres, encore indécis, avouent dans les coins qu'ils applaudiront après. Avec les récalcitrants, pour Mazas, on n'emplira pas deux omnibus de Bastille-Madeleine.

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M. Georges Thiébaud, qui connaît bien la matière, observait que, si l'armée n'a pas encore bougé, « cela ne veut pas dire qu'elle ne bougera Jamais « ; car Joseph de Maistre a dit : « 11 n'y a rien de si tranquille qu'une poudrière, une seconde avant l'explosion. » Or la poudrière n'est pas tranquille du tout; on y allume des mèches de toutes parts. La Grande Muette, la Grande Silencieuse pousse des cris de paon; les journaux n'ont plus assez de colonnes pour imprimer la prose des militaires à qui leurs règlements interdisent d'écrire. Des manifestes, des protestations, des sommations menaçantes sont publiées avec cette signature : Un groupe d'officiers. On en publiera demain signés d'Un groupe de généraux.

Si ça n'est pas le commencement des pronunciaiuientos, les mots n'ont plus de sens en français... ni en espagnol.

A l'arsenal préparé de longue main pour l'usurpation militaire, il manque une seule arme : une bonne loi d'état de siège, une loi martiale qui permette à l'Autorité militaire d'empoigner, de déporter, de fusiller, de supprimer n'importe comment les gêneurs. La loi martiale a été proclamée en Bohême, en Italie, en Espagne; il est impossible que ces exemples ne suggèrent pas l'idée de la proclamer à Paris.

Sans doute, il y a la loi de sûreté générale, la loi

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Charles Dupuy. Les boulangistes ont demandé dix fois à la Chambre qu'elle fût appliqi^e aux ennemis posthumes de leur feu général. Mais le Sénégalais André Lebon, l'ex-ministre borgne du gouvernement louche, expliquait dans les couloirs que la qualité d'anarchisfr, seule visée par la loi Dupuy, peut donner lieu à des contestations importunes.

C'est en vain que Constans a défini les anarchisehistes : « Tous ceux qui embêtent le gouvernement. » Les avocats se mêleraient de chicaner; les accusés seraient capables de réclamer. Le Pouvoir militaire n'admet pas les retards, les vaines paroles ; ses procédés sont ténébreux, mais sommaires. Aux juges militaires, pour museler les citoyens qui les payent, il faudrait une loi militaire.

Nous l'aurons.

En décembre 1894, au lendemain de la première affaire Dreyfus, la Chambre l'avait faite, ou, plutôt, on l'avait fabriquée pour la Chambre. Parles soins d'Alfred Mézières, président à tout faire de la commission de l'armée, porte-queue académique d'Hanotaux Pacha, un texte abominable fut élaboré, puis adopté par escamotage, au moyen duquel on pouvait envoyer à Cayenne ou au peloton d'exécution n'importe quel homme de France: tout citoyen qui aurait parlé des gaspillages et des concussions militaires, ou des catastrophes hebdomadaires de la Marine, ou de la désertion de l'amiral Duperré,

OU des mensonges de l'amiral Besnard, ou des luttes intestines de Tétat-major général ; tout citoyen qui aurait seulement soupçonné Dreyfus de trahison.

Car voilà leur moyen de sauvegarder la défense nationale: ce n'est pas d'empêclier la trahison; cest iV empêcher qu'on ne la dévoile et qu'on ne la châtie.

De même qu'au moment de l'explosion panamiste, leur grand souci ne fut pas de nettoyer la République des voleurs, mais d'empêcher qu'on ne découvrît les voleurs et les vols.

Cette loi militaire, à moitié votée eu 1894, était restée en panne au Sénat. Elle avait fait horreur même aux collègues de Constans. A l'occasion de la seconde affaire Dreyfus, on la tirera du Luxembourg, Le général Billot l'a demandée à mots couverts; le président du conseil Méline Ta demandée expressément; Cavaignac et Brisson la feront.

Les six cents parlementaires qui ont, dans plusieurs circonstances mémorables, humilié le pouvoir civil devant le pouvoir militaire, et qui se sont montrés prêts à favoriser le coup de force, voteront d'enthousiasme la loi qui doit en décider. Leurs motifs sont divers; l'un des plus pressants est la soif de vengeance. La plupart de ces gens ont des comptes à régler avec les libres écrivains, avec les citoyens honnêtes.

1()0 l'aumkk co.nthk la dation

Quand fut proclamé, au Palais-Bourbon, le scrutin définitif sur la loi de sûreté générale, un des plus notables Cent-Quatre laissa échapper ce cri de triomphe: Nous les tenons!... Il voulait dire que la bande panamiste, en possession du pouvoir et de la Justice, allait étrangler comme anarchistes les hommes courageux qui avaient troublé ses opérations.

Récemment, dans une assemblée nombreuse de journalistes où la loi d'état de siège était dénoncée, un des « publicistes » présents lâcha cette exclamation : Cesl une loi de salubrité!... Le nom de l'individu figurait trois fois au pilori du rapport Vallé. Deux hommes se levèrent pour protester contre l'infamie qu'on prépare: ils essuyèrent un blâme indigné du président de la corporation. Ce président est le collaborateur intime, le compère du plus gros panamiste; il était llanqué de quatre bénéficiaires de chèques.

La clique panamiste n'a pas digéré les avanies qui lui furent infligées naguère ; la terreur perpétuelle de voir se rouvrir un procès que les ministres tentent vainement d'enterrer, nourrit son exaspération. Les auteurs ou l'auteur du jivonunciamiento qui s'approche n'auront pas de plus zélés complices.

Les clauses du marché proposé sont manifestes : aux militaires, le pouvoir absolu; aux fripons,

SOUS la protection du sabre, la liberté complète, — liberté de la vengeance et liberté du brigandage.

C'est ce qu'on appellera : le règne de l'Ordre.

M. le général de Galliffet l'écrivait prophétiquement, au mois de mai 1894 : « Il s'agit de réduire l'armée au contingent nécessaire pour assurer le maintien de Tordre à l'intérieur ; on aurait alors une vaste gendarmerie qui défendrait l'Ordre contre les ennemis de la société ».

« Quel honneur ! s'écriait en mai 1871,1e Journal des Dchals^ célébrant le massacre de trente mille Parisiens. Quel honneur ! notre armée a vengé ses désastres par une victoire inestimable. »

Au lendemain des affaires Dreyfus, Esterhazy et consorts, il y aura encore certains désastres à venger : où va-t-on chercher les inestimables victoires? Est-ce pour les généraux allemands qu'on a préparé des casemates au Mont-Valérien ?

Dans le bref et terrible drame, Lui ! que Méténier a donné au Grand Guignol, une fièvre de sang dévore l'assassin ; à force de couper la gorge aux moutons, le garçon boucher ne peut plus se retenir de couper la tête aux femmes. Le même accident arrive au Journal des />e6fl/s ; pour le service de ses administrateurs franco-turcs, il a tellement travaillé dans les cadavres d'Arménie qu'il lui faut maintenant des morts français. Il se plaint qu'on ne fusille pas assez dans l'armée ; il veut fusiller jusqu'aux journalistes qui trouvent qu'on fusille trop. Il est toujours l'excellent Journal des Débats qui écrivait au lendemain des tueries de mai 1S71 : « Quel honneur ! notre armée a vengé ses désastres par une victoire inestimable. »

Au reste, le programme indiqué dès 1894 par le général de Galliflfet tend à se réaliser partout.

ARMÉE POUR l'intérieur 163

Depuis que l'épouvante et l'horreur universelles interdisent aux gouvernements d'employer leurs armées au dehors, ils songent à les utiliser au dedans. L'armée nationale devient en chaque pays « une vaste gendarmerie, assurant Tordre à l'intérieur ».

Les appels de Guillaume II aux officiers de sa garde et ses instructions pour le dressage des recrues sont encore dans toutes les mémoires. Le pacifique empereur d'Autriche lui-même adresse des félicitations aux troupes qui ont réprimé les derniers troubles de Prague en appliquant la loi martiale. Comme nos Canrobert, nos Galliffet, nos Billot, les chefs autrichiens ont retrouvé leur honneur : ils ont remporté une victoire inestimable sur leurs concitoyens, dans cette Bohême qui les avait vus recevoir des Prussiens une effroyable raclée.

A Prague, ils ont vengé Sadowa comme, à Paris, les nôtres avaient vengé Sedan.

L'idée prend très bien. Au troisième acte des Maicoais Bergers, on entend tout à toup le clairon de la troupe qui vient mitrailler les grévistes et changer la cité ouvrière en un charnier. M. Cornély signalait avec joie qu'à ce moment de la première représentation les spectateurs bien pensants ont crié: Vive rarmée! Même, aux belles places, M. Isaac, l'ancien sous-préfet de Fourmies, applau-

dissait à tout rompre. Il en avait oublié son ami le Uhlan.

Jadis, au Cirque, on criait : Vive Varmée! quand les figurants massacraient des mannequins de Chiuois, d'Arabes, de Russes ou de Mexicains. Aujourd'hui, les Dirigeants crient : Vive Varmée ! quand la scène représente un massacre d'ouvriers français. Et Félix le Magnanime, qui supprime la peine de mort en faveur des marions assassins, commande résolument le feu des pelotons d'exécution. Pour chaque petit soldat tué, c'est douze autres soldats qu'on habitue à tirer sur un Français. On espère en avoir besoin.

Le rôle qu'un gouvernement destine à l'armée nationale doit se présumer un peu d'après le caractère des hommes qui président à l'organisation militaire. Au sommet de nos institutions militaires, il y a deux rouages : le rouage exécutif, qui est le ministère de la guerre ; le rouage parlementaire, qui est la commission de l'armée.

Jusqu'à l'avènement de Cavaignac, le général Billot occupait le ministère de la guerre ; Alfred Mézières mène toujours la commission de l'armée. Quels sont donc ces deux personnages ?

Lieutenant-colonel et chef d'état-major de la division Laveaucoupet à l'armée de Metz, M. Billot obtint de la faveur de Bazaine sa nomination prématurée au Krade de colonel. Il édifia sa fortune

ARMÉE rOUU L'INTÉRIEUR 165

sur les malheurs de la patrie. Evadé de Metz, il reçut avec le grade provisoire de général le commandement du 18" corps, à l'armée de l'Est, sous les ordres de Bourbaki. Les ouvrages officiels ou autres, français et allemands, qui ont analysé jour par jour les événements de l'Année terrible, jettent sur les hauts faits du général Billot une lumière fâcheuse,

A Beaune-la-Rolande, le 28 novembre 1870, avec 30.000 soldats, il soutient péniblement le combat contre une simple brigade de 3.700 Allemands. A Villersexel, le 9 janvier 1871, Bourbaki et Clinchant font un vigoureux effort : M. Billot demeure immobile. Sur la Lisaine, du 15 au 17 janvier, M. Billot commande 45.000 hommes à la gauche de l'armée ; il n'a devant lui que 11.000 Badois ; sa consigne est de tourner la droite ennemie ; à deux reprises, la route de Belfort s'ouvre devant lui : qu'il marche, et Belfort est sauvé, l'Alsace reconquise, les communications des envahisseurs coupées. M. Billot ne bouge pas. L'ennemi se ressaisit, répare ses fautes, reçoit des renforts. La victoire qui s'était offerte se change en désastre; Bourbaki cède au désespoir ; la dernière chance de salut est perdue pour la France. Et c'est l'œuvre du général Billot.

Là-dessus, cet homme habile a trouvé moyen de fonder la plus étonnante carrière. Politicien consommé, souple de l'échiné et léger de scrupules, il

a manœuvré dans les couloirs parlementaires autrement que sur la Lisaine. Sénateur, il s'est fait maintenir dans les cadres de Tarmée jusqu'à 70 ans, au mépris de la loi. Il voudrait se prolonger encore : tandis qu'à l'Assemblée nationale il avait combattu la création d'un troisième grade de général pour remplacer plus vite ses anciens, il propose aujourd'hui la même mesure pour en profiter lui-même. Il a cumulé des traitements divers pour plus de 100.000 francs. Il a imaginé une caisse noire de « permissions et congés », à distribuer jusqu'à concurrence de douze mille années aux fils d'électeurs servîtes. Sa dernière pensée ministérielle était d'assurer d'abord les fonctions de chef d'état-major général, puis le titre de généralissime à son parent Brugère, qu'un coup de fusil dans le derrière a fait sauter du commandement de quelques batteries au commandement d'un corps d'armée.

Le général Billot est le type du militaire politicien. Comme militaire, il représentait à la tête de l'armée le funeste esprit de 1870. Comme politicien, il ne recule devant aucune besogne : il l'a prouvé.

Pour compère civil à la commission de l'armée. M. Billot pouvait compter sur Alfred Mézières, académicien. Ce que fait Mézières à l'Académie, on le sait : il tient les trois queues d'Hanotaux, qu'il a

ARMÉE POUH L'IXTÉRIELT. 167

introduit par l'escalier de service. Ce que fait Mézières à la commission de l'armée, on le sait encore : avec Jules Roche, il étudie les chemins de fer... stratégiques du Sud de la France.

Mais ce qu'on ne sait pas, c'est comment il a grimpé lui-même à l'Académie, en rédigeant les « nécrologies » du Temps; c'est comment il est devenu président de la commission de l'armée, n'ayant jamais fait aucun service militaire.

Un jour, un de [ses collègues, écœuré de ses déclamations patriotiques, lui cria : « Mais vous n'avez pas même été soldat ! » Mézières protesta, se frappa la poitrine avec fracas, et révéla qu'il avait servi... dans la garde nationale. En juin 18i8, élève de Normale, il s'était bombardé « capitaine d'état-major » de Cavaignac le Boucher. C'est dans le sang des Parisiens qu'il a puisé sa « compétence '). Et peu s'en est fallu qu'en mars 1871, un communard du nom de Méline ne l'envoyât au mur de la rue des Rosiers avec Clément Thomas.

Ainsi, sous le ministère Méline, un général politicien disposait de l'armée qu'organisait un bourreau de guerre civile. Sous le ministère Brisson, le hls de Cavaignac le Boucher travaille avec l'aide de camp de son père. Ils ont la tradition. La conception de M. de Galliffet se réalise...

Une démocratie ne doit point l'admettre.

Sous les drapeaux, nous sommes les soldats de

ir»8 l'armée contre la nation

la patrie contre l'ennemi du dehors. Nous ne sommes pas les soldats du gouvernement. Nicolas et Guillaume peuvent dire : « Mon armée, mes soldats. » Félix ne le peut pas. Citoyens revêtus de l'uniforme, nous devons combattre et mourir au besoin pour la défense du pays ; nous n'avons à défendre ni le gendre de Belluot, ni le ministère, ni la Constitution, ni telle catégorie d'individus contre telle autre.

On n'oserait jamais faire marcher une troupe do réservistes dans une grève ou dans une émeute. Comment ose-t-on faire marcher déjeunes soldats? On avoue donc qu'on abuse de leur simplicité !

Ah ! le beau monde applaudit, aux 3Iauvais liergers, quand les soldats viennent fusiller les ouvriers! quand les fils et les petits frères des ouvriers viennent fusiller leurs pères et leurs frères aînés !

Il faut que cette abomination cesse. Il faut établir enfin que l'armée n'a, dans les discordes civiles, qu'une attitude à garder : s'enfermer dans ses casernes.

Il est assez scandaleux que les fonctionnaires civils interviennent par le bulletin de vote, pour nommer leurs propres contrôleurs et pour défendre le gouvernement qui leur partage les dépouilles du pays. ,

Il est monstreux que les fonctionnaires militai-

ARMÉE rOUli I/INTKHIEUI! 169

res, qui ne sont pas môme électeurs, interviennent par la violence pour défendre une organisation sociale ou des institutions politiques.

Nous ne devons pas souffrir que nos salariés nous tirent des coups de fusil. C'est entre nous seuls, citoyens, que doivent se régler les questions politiques ou sociales. L'armée n'a qu'à regarder la frontière. Et pour fonder la liberté civile, il faudrait mettre d'avance hors la loi tout militaire qui aurait pris part ou tenté de prendre part aux démêlés de l'intérieur.

En 1898, printemps rouge. L'émeute de la faim gronde en Italie, en Espagne, en Autriche ; et partout, annoncent les dépêches, « les désordres sont réprimés avec la dernière énergie ».

En Italie, le règne des lois est suspendu, l'état de siège proclamé dans les grandes villes. A Naples, à Florence, à Livourne, à Novare, la fusillade éclate ; les rues de Milan sont noyées dans le sang; le gouvernement ne permet pas qu'on pul)lie le vrai nombre des victimes ; les journaux sont interdits, les journalistes arrêtés : non seulement les journalistes ardents, mais aussi — ù justice ! — les journalistes modérés. Le gouverneur de Milan

défère aux tribunaux militaires jusqu'aux bicyclistes « qui seronl trouvés dans la province montant leur machine ». L'Armée, l'armée professionnelle, l'armée selon le système Gallitïet, s'en donne à cœur joie.

A Milan, quand passent les soldats qui vont imposer aux affamés le silence de la mort, « la bonne société garnit les fenêtres et fait des ovations à la troupe en criant: « Tirez fort ! Visez juste ! »

D'un côté, le peuple, les travailleurs, ouvriers, étudiants, artistes, écrivains, des femmes, des enfants disent aux soldats : « Allons ! tuez-nous donc ! puisque nous devons mourir, mieux vaut périr d'une balle dans la tète ou d'un coup de baïonnette dans le ventre que de crever lentement de faim! ». — De l'autre coté, « la bonne société distribue aux soldats des rafraîchissements et des cigares»; elle leur recommande: « Tirez fort! visez juste ! » — Et les soldats tirent fort, ils visent juste ; le général Bava Beccaris lait tirer l'artillerie à mitraille sur la foule.

L'Italie, comme la France, a sué des milliards pour se créer une armée formidable. Elle en connaît maintenant l'usage. Elle doit savoir où tend le « patriotisme » de la faction militariste. Quand les Autrichiens occupaient Milan, les canons du maréchal Radetzky étaient en batterie sur la place

du Dôme; aujourd'hui, ce sont les canons du général Bava. Les Italiens ont gagné d'être égorgés par leurs concitoyens. Il fallait à l'Italie des fusils, des canons, des baïonnettes, des cartouches, de la mitraille ; elle en a ; elle voit ce qu'on en fait.

Ces millions de gueux manquent de pain, parce qu'on leur arrache leur salaire pour fabriquer des armes et pour entretenir des soldats. Elles armes et les soldats servent à les massacrer, s'ils se plaignent de n'avoir pas de pain.

L'armée qui massacre le peuple est composée d'officiers et de soldats, de militaires professionnels et de militaires occasionnels.

Les officiers, les militaires professionnels, restent dans leur rôle et dans la tradition de leur caste internationale. Ils sont fils de privilégiés, privilégiés eux-mêmes de toutes les façons ; ils ont l'extraordinaire privilège d'échapper seuls à l'infection de la caserne, au milieu de tout le peuple encaserné. Ils défendent naturellement l'ordre de choses qui leur est si favorable.

Ils aiment surtout à venger sur leurs concitoyens désarmés les humiliantes défaites que leur ont infligées les ennemis du dehors. Comme le constatait en mai 1871 le Journal des Débats^ ils compensent glorieusement leurs désastres « par d'inestimables victoires à l'intérieur ». Il y a quelques mois, les chefs autrichiens se réhabilitaient.

sur le dos de la population de Prague, de la raclée qu'ils ont reçue dans le même pays, à Sadowa. Chez nous, les vaincus de Frœschwiller, les capitulards de Sedan et de Metz, les fuyards de Langsou ont refait leur honneur dans le sang de trente mille Parisiens; ils ont recommencé à Fourmies ; ils brûlent de recommencer encore. En Italie, donc, les vaincus de Lissa et de Custozza, les fuyards dWdoua rêvent d'exterminer les citoyens qui pourraient leur jeter leur honte à la face.

Les causes et les effets sont les mêmes partout.

La prudence des militaires aussi. « Toutes les sociétés de tir d'Italie ont reçu Tordre de remettre à l'autorité militaire leurs fusils et leurs approvisionnements de cartouches. » Ces messieurs ne veulent se battre qu'avec des gens sans défense. Si, par exemple, les Allemands se trouvaient demain sans canons, nos braves reprendraient l'Alsace- Lorraine la semaine prochaine. Comme les Allemands sont armés, c'est nous qu'on doit vaincre au premier jour.

La « bonne société » qui, de ses fenêtres, crie aux soldats : ^ Tirez fort ! Visez juste />> est également dans son rôle. Elle défend son argent, ses jouissances, sa domination. Un écrivain de réaction remarquait très justement que « la Monarchie unitaire italienne semble reposer désormais sur le corps d'officiers de son armée ». On en peut dire

AliMÉH POUR L'i.NTÉHIELlll 173

autant de tous les régimes d'aristocratie ou de ploutocratie. C'est pourquoi les privilégiés de tous pays prétendent que « Tarmée » se confond avec les généraux ; c'est pourquoi les castes privilégiées, comme au Palais de Justice nos robins français, se roulent aux pieds des militaires qui sauvegardent leurs intérêts matériels et perpétuent leur misérable règne.

Mais les soldats, les militaires occasionnels, les ouvriers d'hier et de demain, déguisés provisoirement en soldats, quel métier font-ils en cette affaire ?

Quand une partie des citoyens soutient jun certain ordre de choses, et qu'une autre partie des citoyens veut le détruire, la question doit se régler entre eux.

Les militaires professionnels commettent un crime en intervenant, puisqu'ils sont de simples fonctionnaires à gages, salariés pour organiser la défense nationale, quel que soit le régime qu'il aura plu à la nation d'établir.

Les soldats occasionnels commettent un crime bien plus affreux. Car les oftîciers, du moins, sont entraînés par l'égoïsme inné de tout homme, par la considération de leurs intérêts de caste. Au lieu que les soldats trahissent à la fois leurs devoirs de famille, leurs devoirs sociaux, leur devoir politique, pour consommer le plus atroce parricide.

Au point de vue « patriotique » de la défense nationale, les vrais soldats sont les citoyens qui ont passé par le régiment, qui ne portent plus l'uniforme, et qui reprendraient le fusil en cas de guerre. Les jeunes gens revêtus actuellement de l'uniforme ne sont que des soldats en cours d'instruction, des apprentis-soldats. Ils sont presque des enfants. Ils ne jouissent pas encore de leurs droits de citoyens. Ils n'ont pas qualité pour se mêler des luttes politiques. Ils sont soldats dn payscontre l'étranger ; ils ne sont pas soldats du gouvernement contre ses adversaires.

Dans une insurrection, les vrais insurgés sont les officiers qui osent commander le feu contre le peuple, leur patron — et les soldats qui osent tirer sur leurs pères, sur leurs frères, sur leurs camarades de la veille et du lendemain.

Parce que « la bonne société » leur distribue des cigares et des rafraîchissements, parce qu'elle leur crie : Tirez fort ! visez juste ! les voilà qui mitraillent le peuple, dont ils sont. Ils ruinent leur propre cause ; ils forgent le joug sous lequel ils gémiront demain. A la lâcheté des travailleurs qu'on voit trahir Jaurès pour toucher cent sous du marquis de Solages, ils joignent une atroce férocité.

Les privilégiés s'amusent. Ils réalisent ce tour de force de faire mater le peuple parle peuple, de faire égorger les esclaves rebelles par leurs propres

ARMÉE POUIÎ L'INTÉRIEUR 17. >

enfants. Quand les soldats parricides seront redevenus ouvriers, leurs enfants devenus soldats les assassineront à leur tour. Et leurs maîtres, du haut des balcons dorés, continueront de commander en ricanant : Tirez fort! visez juste !

Nous voilà loin de Taffaire Dreyfus et de l'afTairo^ Esterhazy. Ces procès n'auront été que l'occasion de discussions plus graves, auxquelles ils fournissent mille documents. On va perdre de vue même la question juive. A la fin de la guerre de Trente Ans, on avait si bien oublié le point de départ et la question religieuse, que le Saint-Empire romain, naguère champion de la foi catholique, confiait sa dernière armée au calviniste Melander. Les journaux les plus ardents à repousser la revision de la sentence qui a frappé Dreyfus ont des juifs pour directeurs. Il s'agit donc d'autre chose que de sémitisme et d'antisémitisme.

Il s'agit de savoir si la nation matera la sédition du Pouvoir militaire, ou si le Pouvoir militaire courbera définitivement la nation sous le joug.

Quand nous avons dénoncé les usurpations du Pouvoir militaire, des mouchards et des imbéciles ont insinué que nous attaquions l'armée. Le Pou-

176 l.'AUMÉE CO.NTUE LA NATION

voir militaire se confond si peu avec Tarmée que, si nos ressources militaires sont dérisoires, si vingt-huit milliards consumés ne nous ont donné (Qu'une fiction de marine avec un décor d'armée, la faute en est précisément à cet organe démembré de l'État.

On affirme que nous attaquons l'armée ; nous affirmons que nous n'attaquons pas l'armée. D'où vient le malentendu ? Par hasard, y aurait-il deux armées ? Parlerait-on de l'une, tandis que nous parlons de l'autre ?

L'intervention répétée de M. le comte de Mun à la Chambre peut nous éclairer là-dessus. M. de Mun se pose en défenseur de l'armée ; il lui plaît de croire qu'il personnifie l'armée, qu'il incarne l'honneur de l'armée ; celte prétention lui suggère les accents indignés et les injonctions menaçantes qui poussent le ministère en avant malgré lui. « L'armée n'attendra pas ! » déclare M. le comte de Mun; et Méline et Billot, et Cavaignac et Brisson s'empressent d'obéir.

Voilà justement la clef du mystère. L'armée au nom de laquelle M. de Mun prend la parole, et qu'il représente en ell'et, n'a rien de commun avec l'armée dont nous sommes. La sienne est une coterie, presque une caste, un syndicat d'ambitions égoïstes, un foyer de vieilles rancunes, de préjugés ridicules, d'intolérable insolence. Et notre armée

VUMÉE POUR I/INTÉRIEUR 177

à nous, c'est la nation même. Il est donc vrai que nous n'attaquons pas l'armée, comme nous Fentendons. Il est vrai aussi que nous attaquerons, tant qu'elle ne sera pas abattue, l'armée qui s'incarne en M. de Mun, l'armée qu'a définie M. de Gallifîet, la gendarmerie sociale organisée par les oppresseurs pour éterniser l'oppression.

Qu'est-ce donc que M. le comte de Mun qui s'arroge le droit de veiller sur l'honneur militaire ? Un soldat? Certes, un superbe soldat... mais un soldat de guerre civile, un soldat-gendarme de Galliffet. Il n'est pas mort pour la patrie, en 1870 : il s'est rendu. Il a donné à l'ennemi sa parole de gentilhomme de ne plus le combattre : il se réservait pour combattre les Français. Son grand sabre, vierge de sang allemand, c'est dans la chair et dans le sang des Parisiens qu'il voulait le tremper ; il leur reprocha même de tomber sous ses coups « avec une sorte d'insolence ».

Les méchantes gens font un crime au commandant comte Esterhazy, modèle de nos militaires, d'avoir voulu devenir Uhlan pour sabrer cent mille Français et mettre Paris à sac : le comte Esterhazy est un grand naïf; il n'avait pas besoin de se faire Uhlan ; le comte de Mun a très bien réalisé le même rêve en restant cuirassier... Tout orgueilleux de tels exploits, il ose occuper la tribune française (( au nom de l'armée ». Il déclame d'ailleurs admi-

178 l'armée coxtre la nation

rablement. Il vote aussi. Quand il a déroulé de magnifiques périodes autour de sa foi catholique et de son patriotisme jaloux, il joue le jeu de Rothschild et livre le trésor de guerre de la France à la finance internationale. Il tient du pape des Indulgences pour toutes les trahisons.

L'armée, c'est nous, citoyens. Que M. de Mun cesse donc de parler au nom de l'armée. On lui trouvera d'autres emplois : comme d'exécuter, par exemple, les sentences des prochaines cours prévùtales. On nous les promet. Le Petit Journal annonce qu'elles fonctionneront « à rapide allure ». Les casemates sont prêtes au Mont-Valérien : le colonel Picquart en a essuyé les plâtres. La première Commission mix-te aura pour greffier Méline, orné de la rouge sous-ventrière que lui photographia Nadar; et pour procureur du poteau Alphonse Humbert, le ci-devant Porc Duchêne, qui fît fusiller Chaudey père et qui travaille avec Chaudey fils à consolider l'huis clos : le sang des Arméniens l'a mis en goût. Le président de la chose, naturellement, sera M. de Rochefort, si fervent dans ses nouvelles doctrines.

Les gens bien nés ont beau s'encanailler, ils se ressaisissent toujours à la fin. Le marquis de Rochefort et le comte de Mun, qui avaient déjà marché la main dans la main derrière Boulanger^ devaient se trouver la main dans la main derrière

Esterhazy. Le pamphlétaire au grand toupet médite d'appliquer au dernier volume de ses Mémoires le vieux titre àes- Etapes d'une conversion. En attendant que Mgr Clari consacre à la chapelle de la nonciature sa quatrième union, M. de Mun lui a promis pour Pâques la bénédiction la plus républicaine de Léon XIII, et Brisson la Légion d'honneur pour le 14 Juillet. Amen.

Un autre Rochefort, qui serait sûrement déféré à la cour d'assises avec M. Zola, s'il vivait encore, avait écrit :

Au conseil de guerre, les officiers transformés en juges condamnent ou acquittent par ordre supérieur, sans tenir aucun compte de l'acte commis, ainsi que des motifs qui l'ont fait commettre.

Procédure monstrueuse !...

... Il me serait encore égal d'être condamné par des juges doués de quelque intelligence ; mais par de pareils idiots, c'est bien humiliant.

M. Anatole France, de l'Académie française, d'autre part, fait demander par M. Bergeret pourquoi les fonctionnaires militaires ont le privilège d'une juridiction spéciale, quand il n'y a point de tribunaux particuliers pour les fonctionnaires de l'enregistrement, des hypothèques, des douanes ou de l'hydraulique agricole.

Et c'est M. Anatole France qui a raison. Les

membres des conseils de guerre ne sont ni des malhonnêtes gens ni des idiots, comme le prétendait Tancien Rochefort. Mais les conseils de guerre eux-mêmes sont de trop. Ils n'existent que comme la manifestation la plus audacieuse du Pouvoir militaire, indépendant de l'Etat, se dressant au milieu de l'Etat, contre l'Etat.

Rien que le nom semble absurde, anachronique, extravagant. Pourquoi des conseils de guerre en pleine paix ? Où est la guerre ? Où sont les gens de guerre? Les juges ne sont pas plus allés à la guerre que les accusés. Les uns et les autres sont dès gens extrêmement pacifiques. Alors, pourquoi ce cliquetis de mots belliqueux et d'inutile ferraille? Pourquoi ces casques, ces shakos, ces plumets ? Quels petits enfants, quels paysans du fin fond de la Bretagne veut-on impressionner? Un homme appelé à juger son semblable en sera-t-il plus loyal ou plus éclairé parce qu'il aura mis le pot en tête ?

Une Démocratie libre, qui ne renferme qu'une seule catégorie de citoyens, ne doit souffrir qu'une seule espèce de justice, et constituer qu'une seule espèce de tribunaux : la même pour tous.

Le Pouvoir militaire veut avoir ses juridictions, comme il a ses lois, ses geôles, ses mœurs, sa langue, son budget.

Il est temps que le peuple avise. Dans la Meute ^ d'Abcl llermant, il y avait, chez un milliardaire.

ARMÉE POUR t/lNTKRIEUR 181

une curieuse sédition de domestiques ; toute la livrée était en effervescence ; le maître saisissait à la gorge le plus galonné et, rien qu'à le regarder dans les yeux, lui faisait sentir son néant. Il faut que le peuple regarde bien en face, dans les yeux, le Pouvoir militaire.

Depuis que le brave commandant Pauffîn de Saint-Morel est allé, par ordre, le planter rue Pergolèse, chez Brididi, le drapeau tricolore a Tair d'un Pavillon jaune. Effet d'optique...

Sous prétexte qu'il ne peut plus passer sous la porte Saint-Denis, M. le marquis de Rochefort tient à passer tous les matins sous l'Arc de Triomphe. Il débite en tranches les Victoires et Conquêtes. Il est belliqueux et férocement « nationaliste ». Il oublie le temps où il recevait à Sydney les aumônes des Kestner et des Bloch ; il oublie qu'il a vécu à Genève, trois ans après la guerre fatale, des charités recueillies àFrancfort-sur-le-Mein, par MM. Stern, Courti, Hœrth, Holthof. Il flétrit les internationaux.

Mais qui sont les internationaux ?

D'abord les gens de sa caste, ensuite les gens de

son parti : les gens de la caste féodale, les gens du parti militaire.

Les débris de la féodalité nobiliaire et les représentants de la féodalité financière sont essentiellement des sa)is-palrii'.

Au seizième siècle, alors que la patrie française était constituée, alors que les patriotismes locaux s'étaient fondus à jamais dans le patriotisme national, la noblesse restait internationaliste. La noblesse protestante appelait en France l'Anglais ; la noblesse catholique y appelait l'Espagnol ; c'est le peuple qui répudiait l'Espagne et son Infante et qui rendait la patrie à elle-même. Au dix-septième siècle encore, les grands seigneurs de la Fronde renouvelèrent le crime des grands seigneurs de la Ligue ; c'est le peuple qui les empêcha de consommer leur trahison.

Il y a cent ans, toute la noblesse qui n'essayait pas en Vendée de poignarder la France dans le dos revêtait à Coblentz la livrée des kaiserlicks. Officiers de l'armée, officiers de la marine, tous avaient passé à l'ennemi. Rentrés plus tard, ils désertèrent de nouveau ; la veille de la bataille de Ligny, trois jours avant Waterloo, le général comte de Bourmont portait à Bliicher le plan de campagne de l'armée française.

En 1814, en 1815, ils accueillirent avec enthousiasme les Allemands, les Russes, les Anglais, les

18i l'armée contre lv nation

Espagnols ; ils adorèrent Wellington ; leurs femmes et leurs filles dansèrent sur les places publiques aux bras des cosaques et des hussards prussiens. Le Uhlan d'aujourd'hui les enchante.

Cette race est la même en tous pays. Lorsqu'en 1799 Championnet fît son entrée à Naples, il lui fallut marcher sur les cadavres de dix mille lazzaroni qui avaient défendu leur ville : mais les nobles et les prêtres le conduisirent à travers les rues fumantes et noyées de sang au théâtre San Carlo, où tout le beau « monde » était réuni pour l'acclamer. Lorsqu'en 1809 la Grande Armée occupait Vienne, entre Essling et Wagram, « les familles opulentes ofTrirent aux Français les récréations les plus agréables », et le général Lejeune cite les princesses ou comtesses Starenberg, Czartoriska, Trautmansdorf, Mansfeld, comme particulièrement accueillantes.

La féodalité nobiliaire est internationale ; la féodalité financière, encore plus. Elles tendent à se confondre. Les gentilshommes qui n'obtiennent pas la main d'une héritière juive trouvent d'autres moyens de se faire entretenir par les juifs. Dans les conseils d'administration des banques et des compagnies, les fils des croisés ne font pas de manifestations antisémites ! De même que l'étatmajor général s'entend très bien dans la coulisse avec tous les Lévy, les Meyer, les Hirsch et les

Dreyfus des douze tribus pour d'extraordinaires marchés de fournitures, le faubourg Saint-Germain fait très bonne mine aux nababs circoncis qu'il exploite. Et dans le Parlement, les ducs de La Rochefoucauld, les comtes de Mun votent comme un seul homme aux ordres de Rothschild, pour immoler trois cent mille chrétiens d'Arménie à la hausse des fonds ottomans, ou pour livrer à la finance cosmopolite le trésor de guerre de la France.

Avec les féodaux, il n'y a pas de pires internationaux qui les militaires professionnels.

Autrefois, afin de bien marquer qu'ils ne se faisaient pas la guerre entre eux, les généraux ennemis s'offraient mutuellement des « sauvegardes » pour leurs propriétés personnelles. Ils détroussaient tout le monde, hormis leurs confrères. Encore en 181i, Marbot raconte qu'il était rassuré sur le sort de sa famille, parce que le maréchal Sérurier l'avait reçue aux Invalides et que « les militaires ennemis » respecteraient sûrement cet asile — à charge de revanche. Les Mémoires des gens de guerre fournissent mille exemples des égards, des traits de générosité, de délicatesse que se prodiguent ces malandrins. Ils se rattrapent sur les peuples. L'incendie, le. pillage, l'assassinat, le viol sont des amusements légitimes, pourvu que la grande famille militaire internationale n'en souffre point. Les loups ne s'entre-dévorent pas.

La patrie d'un soldat de carrière est dans les camps ; Condé et son lieutenant Sirot, Maurice de Saxe et Lowendahl, Dumouriez et Lukner, Murât et Bernadette, n'ont point une patrie à la façon des autres hommes ; de Moltke, d'abord officier dans l'armée danoise, passé au service de la Prusse, massacre sans pitié ses anciens compagnons d'armes ; Baldissera, qui remplaça le général Baratieri en Abyssinie à la tête de l'armée italienne, avait d'abord combattu les Italiens à Solférino et à Custozza.

Les castes s'isolent de la nation et se rapprochent des castes étrangères correspondantes. Il y a moins de distance entre deux Sagan, l'un Français, l'autre Allemand, qu'entre chacun d'eux et l'ouvrier de son pays. Il y a vingt ibis plus d'idées, de sentiments, de préjugés communs entre deux généraux de nations différentes qu'entre chacun d'eux et le citoyen civil de son pays.

Les voilà, les internationaux.-

Nous, les Français sortis du sol et du peuple de France, nous dont les pères ont toujours combattu de ce côté-ci de la frontière, nous sommes les « nationa;listes ». Et nous croyons que la nation française aura cessé de compter dans le monde quand elle endurera la justice à huis clos, le mensonge effronté, l'insolence des soldats qui n'ont jamais connu que la fuite ou la reddition.

Depuis que le glorieux général Duchesne, après avoir tué la moitié de son armée sans coup férir, a signé la paix à Tananarive, on se bat aux quatre coins de Madagascar. L^ guerre de Madagascar est comme l'affaire Dreyfus : elle a commencé véritablement du jour où les ministres ont annoncé qu'elle était finie.

Or, le 12 mars 1898, un capitaine de la légion étrangère a été tué, avec un lieutenant de tirailleurs : et, durant quinze jours, la mort de ces deux officiers a servi de thème aux déclamations militaristes. On a dit des messes, rédigé des articles vibrants, prononcé des oraisons funèbres.

On n'en a jamais fait autant pour les sept mille cinq cents victimes de l'expédition, ni pour les milliers d'autres qui sont tombées depuis sous la fièvre et les balles. Ces tas de cadavres n'ont aucune importance : les fils des privilégiés n'y figurent pas, étant préservés du péril colonial par le service d'un an ; les parias du service de trois ans sont seuls à fournir la chair à canon, la chair à dysenteterie. Ça manque d'intérêt. On crie seulement au scandale quand la mort se trompe et frappe un <3fricier.

Sept mille soldais^, à la bonne heure ; mais un capitaine, est-ce permis, alors qu'on prend tant de précautions!... Entre Tamatave et Tananarive, on se rappelle qu'il est mort un soldat sur Irois, un officier sur dix-sept : les soldats n'avaient pas do quinine, les officiers en avaient.

Dans le combat de Vohingezo, où ce capitaine a perdu la vie, et dans tous les autres combats qui ont été ou qut seront livrés à Madagascar, il serait peut-être à propos de déclarer que les acteurs les plus intéressants et les plus dignes de sympathie sont les Hovas. Car ils défendent contre l'étranger, contre l'ennemi, le sol de leur pays et l'indépendance de leur nation. Ils donnent à nos capitulards plus ou moins empanachés une leçon de patriotisme. Ils ont droit à l'hommage de tous les hommes qui n'ont pas appris le patriotisme à l'école de Bazaine le traître, de Pellieux le fuyard ou d'Esterhazy le Uhlan.

A quel point l'esprit militaire est l'antithèse du patriotisme, il ne faut pas se lasser de le redire.

Les adeptes du militarisme conviennent assez facilement, depuis que tout le monde y est allé voir, que la caserne est l'école de tous les vices, qu'elle a propagé l'alcoolisme et la syphilis jusqu'à pourrir la moitié du peuple, qu'elle souille le corps et l'àme des jeunes hommes; qu'on y apprend du matin au soir à mentir, à trembler

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làcliement devant un autre homme ; qu'on y contracte le dégoût et l'incapacité de travailler; qu'on s'y familiarise avec l'idée du vol, parce qu'on y voit voler impunément depuis le haut jusqu'en l>as, depuis le sergent qui falsifie les comptes de l'ordinaire jusqu'au général d'armée qui fait sxier le kilomètre.

Mais les adeptes du militarisme ajoutent bien vite qu'il y a une contre-partie : « la caserne est aussi l'école du patriotisme ».

Si c'était vrai, le patriotisme acquis au prix de tant de souillures serait encore payé trop cher. Et ce n'est pas vrai. Le patriotisme, qui est un sentiment noble, ne peut pas se développer dans l'àme à mesure que l'âme se dégrade. Il s'éteint, il disparaît, ruiné par l'éducation militaire.

Comment le patriotisme, c'est-à-dire la volonté de maintenir à jamais la patrie inviolable et libre, pourrait-il se concilier avec de continuelles agressions contre la patrie des autres peuples? Pas plus qu'un honnête homme, | une honnête nation ne violerait chez autrui les droits sacrés qu'elle invoquera demain pour sa sauvegarde. L'esprit de conquête détruit le sentiment de la justice pour y substituer le culte de la force.

Et le culte de la force aboutit aux pires excès dans la victoire, aux pires abdications dans la défaite.

Quand se formèrent, au camp de Sathonay, les malheureux régiments qui allaient s'embarquer pour Madagascar, et qui croyaient partir pour une campagne sans danger, l'enthousiasme de la foule était révoltant : ceux qui célébraient la spoliation des Hovas par la France plus forte légitimaient ingénuement la spoliation de la France par l'Allemagne plus forte. Ils s'imaginaient pourtant faire acte de patriotisme : ils avaient la conscience dépravée par l'éducation militaire.

On est stupéfait quand on assiste, tout le long de l'histoire, aux atrocités commises par les militaires contre les patriotes. Les Mémoires du premier Empire sont édifiants à ce sujet.. Dans toute l'Europe, durant quinze ans, nos illustres guerriers traitèrent comme des bandits les hommes qui voulaient sauver leurs villes du pillage. Les Espagnols, qui opposèrent une résistance implacable à la plus infâme trahison, furent massacrés sans pitié. « Un ordre formel de Napoléon prescrivait de fusiller sur-le-champ tout Espagnol non militaire pris les armes'" à la main. » Des villes entières furent détruites, des populations exterminées. A Saragosse, un soldat, ramassant une magnifique chevelure de femme encore attachée à des débris de crâne, dit sentencieusement deyant le général Lejeune : <i Voyez les suites déplorables de l'obstination et de la fureur ! » Le maréchal

SOLDAT = SAXS PATRIE 191

Lannes reprochait à ces héros, « dim air sévère d'avoir fait verser tant de sang- français par leur féroce entêtement ». Après avoir égorgé la moitié des habitants, anéanti la moitié de la cité, il offrait aux survivants « un pardon général », leur interdisant de douter « de la loyauté et de la générosité de la nation française. »

En Tyrol, l'aubergiste André Hœfer, qui avait lutté avec un courage indomptable contre le maréchal Leievre, fut exécuté comme un malfaiteur. Le libraire Palm, de Nuremberg, pour avoir seulement vendu des brochures patriotiques, tomba sous les balles. Les jeunes gens des meilleures familles de Prusse, qui avaient suivi le le major Schill et tenté de soulever l'Allemagne contre Napoléon, furent « condamnés comme voleurs et assassins aux travaux forcés à perpétuité et envoyés au bagne àBrest ». Toute la correspondance de Napoléon fourmille d'ordres de fusiller des patriotes : ordres aussitôt obéis par les conseils de guerre.

Pendant trente ans, les généraux français, en Algérie, ont fait fusiller ou décapiter des milliers d'Arabes, coupables ou simplement suspects de connivence avec les tribus insoumises. Il y en eut qui donnèrent des primes de 10 francs par paire d'oreilles coupées aux victimes ; l'officier d'ordonnance de Yusuf, Henri de Carayon-Latour,

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envoyait eu France, comme curiosité, des boites d'oreilles de patriotes arabes. Au Tonkin, à Madagascar, ces traditions se sont maintenues. Les fusillades du général Gallieni' ont été assez applaudies par tous les valets de bourreau de la presse française. Et, dans sa première proclamation aux Ilovas, ce glorieux chef disait :

Des récompenses, des propriétés ont été données à ceux d'entre vous qui se sont distingués dans la lutte contre les insurgés ou à leurs famille, tandis que leurs complices ont été, quelque fût leur rang, impitoyablement punis.

C'est-à-dire : les traîtres ont été récompensés comme patriotes, et les patriotes punis comme traîtres.

Dans la langue militaire, ou appelle traître, hisurgr, rebelle, pirate, l'homme qui défend sa patrie. On appelle chef loijaU sujet fidèle, l'homme qui pactise avec l'étranger, qui livre son pays et ses frères au conquérant. Toutes les fois qu'un chef arabe, par exemple, a trahi les Arabes, on lui a donné la croix d'honneur.

L'absurdité des mots découvre la perversion du jugement et les aberrations de la conscience. Le vrai soldat ne se reconnaît plus dans ces contradictions ; il n'a pour patrie que son régiment, son drapeau, ses chefs ; il est réellement sans patrie.

REVANCHES DE GOBLENTZ

InlornaLionale, sans pairie, raristocralie militaire l'a toujours été, l'est toujours.

Comment elle a, cependant, repris possession de l'armée nationale, — comment elle fournit à la République prétendue démocratique ses grands chefs et ses états-majors — comment elle lient à sa merci trois millions de citoyens militarisés el, par eux, tout un peuple prétendu libre, — c'est ce qu'on a expliqué, avec documents à l'appui, dans une autre étude '.

Il faut y ajouter quelques traits.

Dernièrement, un des journalistes dominicains demandait qu'on supprimât le numérotage démo-

1. Revue blam/ie. 1'-' juillet 1898. L'armék de Condé, mémorial de la trahison, pour éclairer l'Annuaire de l'armée sous la troisième République. — Broch. chez P.-V. Stock, éditeur.

cratique et par conséquent ridicule de nos régiments, et qu'on les désignât, comme sous Tancien régime, par des noms propres: le nom de la province ou le nom du colonel. » Quel admirable levier ! s'écriait le rédacteur des Débats ; ce serait comme le principe vital qui galvaniserait ce ramassis d'hommes d'oMgines et de conditions si diverses. » L'émulation serait beaucoup plus grande quand, au lieu d'être simplement un soldat de la France, on serait le soldat de M. de Piolant ou de M. de Villars.

L'idée venait des chefs : de M. de BoisdefTre, qui voudrait ressusciter le Dauphin-Cavalerie; de M. de La Noë, qui voudrait revoir un régiment de La Fère ; du comte Esterhazy, qui voudrait commander un [loyal-Allemand. On ignore trop, dans le public, (jue cette proposition n'est pas une plaisanterie. Réellement, les officiers de certains corps leur donnent les noms qu'ils portaient avant la Révolution. Les ordonnances reçoivent une llorce aux couleurs de l'ancien équipage. Le vocabulaire, les façons de vivre et surtout les façons de penser sont fixés, avec une afTectation comique, aux environs de l'ordonnance de 1781.

Puisque l'uniforme seul diffère, pourquoi ne le changerait-ou pas? Voici, par exemple, dans quelles tenues les Boisdeffre traîtres à la patrie sabraient les Français, avant de fournir à la troisième République le chef de son armée.

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Dans le Dauphin-Cavalerie, où le premier Le Mouton de Boisdeffre servait comme capitaine à la solde de la Prusse, l'uniforme était « bleu de roi, à revers cramoisi, avec des dauphins en argent pour brandebourgs, chapeau galonné, veste et culottes blanches, bottes à récuyère. »

Les Chevaliers de la Couronne, où passa probablement le second Mouton de BoisdefTre avant d'être dragon d'Enghien, formaient brigade avec le Dauphin-Cavalerie. Ils étaient vêtus de bleu, avec passepoil rouge. Ils avaient pour coiffure « le casque à longue crinière, avec plaque portant une couronne et la devise : Dieu et le Roi ».

Le troisième Le Mouton de Boisdeflre parut à Quiberon comme capitaine au régiment d'Hervilly, ou Royal-Louis. Ne se souciant point d'être fusillé avec les malheureux chouans qu'il avait attirés dans la nasse, il se sauva sur les vaisseaux anglais. A la solde de l'Angleterre, il portait la tenue anglaise de l'époque : « habit-veste rouge à petites basques, cvdottes blanches, demi-guêtres, chapeau rond à bords relevés, surmonté d'une chenille noire, avec la cocarde blanche ».

Vers cette époque aussi se nouèrent les liens aflectueux qui subsistent entre les Boisdeffre et les Esterhazy :

Dans toute l'armée autrichienne, c'étaient les Hongrois — fantassins de Giulay et hussards d'Erdœdy — qui ap-

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préciaient le mieux le dévouement et la situation exceptionnelle des émigrés.

Les braves Hongrois sentaient tout ce que le métier de soldat devait avoir de pénible pour cette noblesse, et ils s'empressaient, par mille de'licates attentions, de lui en épargner les plus rudes corvées. Les gentilshommes de leur côté, payaient ces bons soins par de petits cadeaux d'argent, de vin, d'eau-de-vie.

Les bons offices et les petits cadeaux continuent entre ces fidèles compagnons d'armes, toujours unis devant l'ennemi, leur ennemi — le peuple français.

Voilà les gens qui veulent faire marcher la France. Voilà les gens qui osent nous donner des leçons de patriotisme, à nous, fils du sol et du peuple de France. Dans la presse et dans l'armée, c'est un ramassis d'internationaux, de rastaquouères et de traîtres, mâtinés de Cosaques et bâtards de Uhlans.

En 1792, ils menaçaient la France de la colère de Brunswick, si leurs privilèges n'étaient pas rétablis. En 1898, ils menacent la France de la colère de Guillaume II, si leurs turpitudes ne demeurent pas impunies.

Mais en 1792, les Français indignés se levèrent comme un seul homme. En 1898, les Français avachis se jettent à genoux et demandent grâce.

Quand les trois Le Mouton de Boisdeffre, qui avaient vingt ans sabré les Français sous l'uniforme

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anglais et sous runiforme prussien, firent en 1814 ' leur entrée dans Paris, botte à botte avec Jes cosaques et les hussards de Bliicher, ils avaient sans doute attaché, comme leurs camarades, la croix de la Légion d'honneur à la queue de leurs chevaux. C'est une revanche plus raftinée encore, de l'attacher aujourd'hui sur la poitrine des voleurs, des escrocs, des mouchards, des déserteurs et des ruffians.

Un lieutenant de cavalerie, à la manœuvre, perce d'un coup de sabre la cuisse d'un soldat. Le blessé, transporté à l'hôpital, se lamente ; on lui inflige, pour le faire taire, soixante jours de prison. Quelle explication possible à cette sauvagerie? Une seule. Le lieutenant de X... porte un nom qui figure trois fois sur les rôles de l'armée parricide : au régiment de Médoc, aux grenadiers de Bourbon, au régiment noble de Condé. Les haines paternelles revivent dans son cœur. Sous la première République, le cavalier Jacques Bonhomme chassait à coups de botte, jusqu'à Vienne et jusqu'à Berlin, les trois nobles traîtres. Sous la troisième Ilépublique, le fils des émigrés venge ses grands-pères. Nous lui avons donné sur nous droit de vie et de mort. Le Code militaire à la main, il emprisonne, sabre, déshonore torture et fusille le fils de Jacques Bonhomme. Chacun son tour!... Aujourd'hui, c'est le tour de Coblentz.

En 179G, quelques centaines de traîtres, pris sous

runiibrme anglais, furent exécutés dans la lande d" Auray,La garnison voisine d'Auray compte actuellemenl huit ou dix noms d'émigrés. Un chef est le petit-fils d'une « victime » de Quiberon. Quels peuvent être les sentiments de cet officier, quand il traverse la lande où les grands-pères de ses soldats ont fusillé le sien? Quels peuvent être les pensées des soldats, quand ils voient gravé sur un monument, parmi les noms des traîtres, le nom de leur ofûcier ?

Si l'étroite solidarité rêvée par quelques braves gens était une réalité dans ce malheureux pays, s'il n'y avait pas deux nations dans la nation, ou, plutôt, si le peuple n'était pas retombé sous le joug d'une caste impitoyable qui le méprise, qui le hait et qui le châtie de ses révoltes éphémères, comment expliquerait-on tant de cruautés atroces ?

Comment expliquerait-on ces continuelles fusillades de petits soldats condamnés à mort pour une peccadille, et que leurs camarades sont contraints de massacrer ? et ces fusillades à la mode de Fourmies, où les ouvriers d'hier, ouvriers de demain, déguisés provisoirement en soldats, sont contraints de massacrer leurs pères et leurs frères ?

Comment expliquerait-on ces boucheries coloniales organisées avec une ingénieuse férocité ? A Madagascar, l'état-major savait, par des renseignements sûrs ou par des expériences antérieures: •

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qu"il ne fallait pas laisser les troupes sur la cote, qu'il ne fallait pas obliger les soldats à remuer la terre, qu'il ne fallait à aucun prix employer les voitures Lefebvre, qu'il ne fallait pas prendre la route de Majunga, mais qu'il fallait en abondance de la quinine, des médecins, des ambulances et des vaisseaux-hôpitaux. Délibérément, tout ce qu'il fallait faire fut interdit ; tout ce qu'il fallait éviter fut imposé au corps expéditionnaire. Pourquoi les statistiques médicales signalent-elles une mortalité de un sur dix-sept chez les officiers et, chez les soldats, une mortalité de un sur trois? Pourquoi r Eclair, journal de l'état-major, écrit-il {^\ juin 1898):

Pendant le retour, on ne perd que très rarement un officier. Quant aux soldats, on les jette à l'eau par centaines.

Cela vient de ce que l'officier est embarqué dans des conditions de confortable et de soins qui lui permettent de se défendre contre la chaleur, l'insolation, la fièvre, le mal de mer, tout le cortège des fléaux de ces voyages.

Le soldat, tassé sous le pont, sans air, mal nourri, trempé et grelottant de fièvre, s'il veut quitter son taudis, si peu anémié qu'il soit, est incapable de résister plus de quelques jours à un semblable supplice, et au bout des premières escales, les morts commencent.

Il est légitime qu'on multiplie les précautions et les soins pour sauver la vie des officiers. Mais

pourquoi sacrifie-t-on sans pitié la vie des soldats?

A Tours, la viande de conserve empoisonne un escadron de cuirassiers. Alors, on eu distribue à Tescadron voisin. Il est décimé. Puis, les hussards de Tarascon,les fantassins du 37'' et du 6!)^ de ligne à >i'ancy, empoisonnés à leur tour, emplissent les infirmeries et les hôpitaux. Comment se fait-il qu'on distribue aux troupes des aliments reconnus dangereux? Comment se fait-il que les marchés de fournitures imposent aux fabricants un mode de fermeture des boîtes fonnellemcnt j)rosrril par le comité consultatif d'hygiène?

Rapprochez les uns des autres ces faits, qui se renouvellent chaque jour. Xe semble-t-il pas qu'il y ait quelque part comme un dessein général de ruiner l'armée de la nation, de l'affaiblir matériellement et de la démoraliser?

Des misérables, payés par les gens de Coblenlz et par les demi-rastaquouères aux mains de qui se trouve une partie de la presse française, insinuent sans relâche que nous sommes <( les ennemis de l'armée ».

Les ennemis de l'armée, nous, Français, citoyens, soldats, parce que nous ne voulons pas qu'on fusille des enfants pour une gaminerie — parce que nous ne voulons pas qu'on- nourrisse les soldats de viande pourrie — parce que nous ne voulons pas qu'on tue des milliers d'hommes dans une seule

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expédition par pure imijécillité ou par pure méchanceté !

Les ennemis de l'armée, parce que nous voulons qu'on la nettoie des traîtres, des faussaires, des voleurs, des concussionnaires, des lâches et des bas intrigants qui la déshonorent !

Et les amis de l'armée, ce sont les fusilleur^, les empoisonneurs de petits soldats ; ce sont les bouchers de Madagascar; ce sont les patrons et les complices des traîtres, des faussaires, des voleurs. Ce sont enfin les hommes de Coblentz, qui gaspillent en menées séditieuses les ressources de la défense nationale, qui maintiennent dans la Légion d'honneur une collection de chenapans, qui promettent d'avance au peuple la défaite et la « boucherie », qui prétendent mener les soldats à la bataille avec de la viande empoisonnée dans leur sac et la lance d'Esterhazy derrière leur dos !

Il faut que cette sinistre farce ait une fin.

Elle finira quand la démocratie française aura donné à son armée des chefs démocrates; — quand l'armée de la République ne sera plus entre les mains d'une poignée de factieux insolents qui déclarent que les citoyens sont des voyous, et qui vengent sur la nation les hontes de leurs pères, les traîtres.

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