LA TERREUR MILITAIRE
La première République faisait fusiller les généraux qui osaient se révolter contre le pouvoir civil. Elle avait raison.
Aucune indulgence, aucune pitié n'est possible en pareil cas. •
Où irions-nous, si nous tolérions de semblables écarts? Il n'y aurait bientôt plus ni armée ni patrie.
Général FAiDiiERnE, Grand c.hancelierde la Légion d'honneur.
En lisant les pages qui suivent, on reconnaîtra l'entière bonne foi de l'auteur. On verra comment les péripéties de l'affaire Dreyfus-Esterhazy-Zola ont modifié progressivement son opinion sur le fond de la cause et sur la portée des conséquences.
Peu à peu, la vérité triomphe des préventions. Peu à peu, le drame judiciaire s'élargit et se hausse jusqu'à la tragédie politique.
0 novembre 1897.
Pourquoi pas fusillé?
En attendant que le sénateur Scheurer-Kestner exhibe les preuves tardives de l'innocence de Dreyfus ou que le ministre Billot, brandisse la massue dont il a promis d'assommer M, Scheurer-
206 l'akmée contre la nation
Kestner, on peut toujours dire qu'il y a dans cette affaire une condamnation irrévocable : la condamnation du huis clos.
Jamais un jugement rendu à la muette, au fond d'une cave, ne trouvera l'opinion publique unanime. Avec le huis clos, tout condamné sera supposé innocent, tout condamné sera présumé coupable par les gens que les crimes répétés de la justice ont mis en défiance : ils sont légion.
Pour attaquer ou pour défendre la sentence du Conseil de guerre du 22 décembre 1894, on emploie de part et d'autre des arguments singuliers. Les adversaires du militarisme inclinent à croire que Dreyfus peut être la victime d'une atroce erreur de ses juges. Les admirateurs de tout ce qui porte un uniforme assurent qu'on outrage l'armée, si Ton suspecte l'infaillibilité d'un tribunal militaire.
Cependant les officiers ne sont pas des légistes ; ils peuvent manquer de clairvoyance ou de sangfroid sans que leur honneur en souffre. Les justiciards professionnels se tronipent tous les jours : ils ne se croient pas deshonorés pour si peu. Le nombre des honnêtes gens qu'ils enferment dans les prisons et dans les bagnes est presque aussi grand que le nombre des coquins qu'ils laissent en liberté. Ils n'en sont ni moins infatués, ni moins arrogants, ni moins cruels.
Si l'honneur de l'armée ou du corps d'officiers
pouvait être attaché à quelque chose dans ce drame il semble que ce serait à Tinnocence de Dreyfus plutôt qu'à rinfaillibilité du Conseil de guerre. Il faut avoir de l'honneur en général, et de l'honneur militaire en particulier, une étrange conception pour trouver qu'il serait déshonorant qu'une demidouzaine de juge d'occasion se fussent trompés, mais qu'il n'est pas déshonorant qu'un officier français, sorti d'une école d'élite, chargé d'une mission de confiance, ait commis la plus abominable trahison.
Les adorateurs du prestige militaire ne doivent pas souhaiter que le Conseil de guerre ait bien jugé, mais au contraire que Dreyfus soit innocent. Or jusqu'ici {V. la date) tous les faits nouveaux confirment la sentence. Tantpis pour l'honneur militaire.
On n'échappe à cette conclusion que par la trappe de l'antisémitisme. Pour préserver le corps d'officiers des éclaboussures de l'infamie, on ne trouve rien à dire, sinon que Dreyfus est juif. Mais si les juifs ne sont pas Français, pourquoi portent-ils l'épaulette ? Et si l'on ne doit attendre des juifs que la trahison, pourquoi leur livre-t-on, les besognes les plus délicates, les postes les plus importants ?... Si les juifs ne sont pasde vrais Français, nous sommes perdus. Si les Juifs sont de vrais Français, c'est bien un officier français, sorti d'une école d'élite, chargé d'une mission de confiance,
qui a été condamné comme coupable de la plus abominable trahison.
L'a-t-il commise? Jusqu'ici, toutes les apparences y sont. S'il ne l'a pas commise, il est épouvantable qu'on l'ait condamné. S'il l'a commise, il est monstrueux qu'on ne l'ait pas fusillé.
On soutient que la loi ne permettait pas l'exécution d'un traître. Qu'aurait donc produit la fabrique législative, en un siècle de labeur continu, si nos codes n'offraient de quoi guillotiner ou fusiller tout autant d'individus qu'il plait au pouvoir ?
Déclaré coupable, Dreyfus devait mourir.
Après une vaste escroquerie comme le Panama, ce qui déshonore un pays, ce n'est pas d'avoir été volé de quinze cents millions ; c'est de souffrir l'impunité des voleurs. Après une trahison comme celle de Dreyfus, ce qui déshonore une armée, ce n'est pas d'avoir trouvé un traître dans les rangs : c'est de ne l'avoir pas frappé du châtiment suprême.
On a sauvé la vie à Dreyfus sous prétexte que la peine de mort est abolie en matière politique, et que la trahison en temps de paix constitue un crime politique. Cependant, les anarchistes Vaillant, Emile Henry, Caserio, n'ont commis que des crimes politiques; le jury les a très bien condamnés à mort, et le bourreau les a proprement guillotinés. En 1871, les combattants de la Commune étaient
AVANT LE PROCKS 209
convaincus d'un « crime politique » au premier chef; et vingt mille ont été tués sommairement ; et les conseils de guerre siégeant à Versailles ont prononcé des centaines de condamnations à mort, aussitôt suivies d'exécution.
La loi qui permettait d'appliquer la peine de mort aux « criminels politiques » de la Commune et de l'anarchie permet à plus forte raison de punir de mort le « crime politique » de trahison.
Déclaré coupable, Dreyfus n'a pas été condamné à, mort par le même motif que Bazaine n'a pas été fusillé, n'a pas subi la dégradation, n'a pas même payé les frais de son procès, imputés sur les fonds secrets de la défense nationale 1... Il est paradoxal, mais traditionnel chez nous, que l'uniforme militaire confère aux traîtres l'impunité.
I".» novembre 1897.
La peur.
Le jury a fait guillotiner le « criminel politique » Vaillant, coupable uniquement d'avoir provoqué dans le troupeau parlementaire une lamentable panique. Le jury a fait guillotiner encore Caserio,
210 l'armée contre la A'ATIOiN
pour avoir donné un coup de couteau dans le ventre à Carnot, la Minerve panamiste. Et Dreyfus, proclamé coupable d'avoir donné un coup de couteau dans le dos de la France, est vivant.
Mais s'il était innocent ?...
Donc, il y a doute. Le mal, l'agitation, l'anxiété. la défiance, les querelles, les insinuations, les accusations atroces naissent aujourd'hui de ce doute. Et si le doute est possible, c'est parce qu'on a rendu la sentence à huis clos, au fond d'une cave.
On a publié contre l'inculpé toutes sortes de circonstances concordantes, qui devenaient des preuves si elles s'ajoutaient à une preuve certaine, et qui ne constituaient autrement que d'insuffisantes présomptions. La preuve certaine, on a juré qu'elle existait ; mais on l'a cachée : cachée au public, «achée à la défense, cachée au condamné. Peutêtre apprendra-t-on plus tard qu'elle a été cachée aux juges, et que l'affirmation du ministre, leur chef tout-puissant, gardien de la sécurité nationale et de l'honneur militaire, leur a suffi.
Pourquoi ?
Parce que l'Allemagne n'aurait pas permis la production du document qui fallait produire.
En Allemagne, les Allemands sont chez eux. Ils expulsent, ils emprisonnent, ils exécutent qui bon leur semble. Ils ont fusillé bon nombre de nos soldats captifs ; il en ont gardé d'autres dans leurs
AVANT LE PROCKS 211
cachots vingt ans après la paix. Ils imposent à nos concitoyens en voyage des formalités vexatoires ; ils incorporent de force des Français dans leur armée ; ils arrêtent et condamnent à grand bruit ceux de nos agents qu'ils découvrent.
Nous, en France, nous ne sommes pas chez nous. Avec des Hanotaux au quai d"Orsay, nous ne sommes pas plus chez nous qu'au temps où Guillaume se couronnait empereur à Versailles. Notre diplomatie et noire marine, à Slmonosaki, à Conslantinople, à la Canée, sont aux ordres de l'Allemagne. Nous n'osons pas empoigner un seul des espions qui pullulent sur notre territoire ; dans tous les journaux, parmi les preuves de la culpabilité de Dreyfus, on raconte « qu'il a été vu remettant des notes à un agent de l'ennemi contre qui le gouvernement ne pouvait rien ». Nous n'osons pas juger au grand jour un des nôtres, parce qu'il a commis son crime au profit de l'Allemagne. Nous n'osons pas châtier un traître, parce que l'Allemagne a payé sa trahison !
Alors, à quoi bon toutes nos déclamations patriotiques et tout notre appareil guerrier ?
A quoi bon nos vingt-huit milliards de dépenses militaires, et nos trois millions de soldats, et nos états-majors à panache, et tant de harangues vibrantes sur le relèvement de la France, le prestige de la France, la grandeur de la France?
212 l'armée contre LxV nation
Ce n'est pas la peine de payer si cher ni de crier si haut, pour avoir si peur.
A mesure que décroît le sentiment de la dignité nationale, le cabotinage patriotique s'exaspère. Il faut sans cesse de plus grands mots et des phrases plus ronflantes pour couvrir plus de tares, plus de défaillances, plus de lâcheté.
29 janvier 1898.
Moyen âge.
Les Chambres ont voté la prorogation du privilège de la Banque de France, avec une convention qui détermine les obligations de la Banque en temps de guerre. Aux sinistres jours de la défaite et de l'invasion, la mauvaise volonté de la Banque a paralysé la défense nationale ; il faut qu'une telle trahison soit rendue désormais impossible ; il faut que l'Etat puisse compter, en cas de péril, sur le concours absolu de l'Institution financière dont ii fait la fortune. La convention récente y pourvoitelle ?
Le Parlement qui la ratifiée n'en sait rien.
Le pays qui s'y confie n'en sait rien.
Le gouvernement a refusé d'en rendre compte : il a invoqué la Raison d'Etal, et les représentants du peuple se sont inclinés.
La convention qui lie la Banque à l'Etat, et qui assure des ressources à la défense nationale est secrète. Ou, du moins, elle est secrète pour les citoyens, secrète pour les sénateurs et les députés. Elle est connue seulement des fonctionnaires qui l'ont préparée, des ministres qui l'ont signée, des financiers internationaux qui Font contresignée, des associés anglais, allemands, autrichiens et russes de ces financiers, et par conséquent des gouvernements de Londres, de Berlin, de Vienne et de Saint-Pétersbourg.
La Raison d'Etat ne concerne que les Français.
Le Parlement et tout le pays en délire ont acclamé Talliance de la France avec la Russie. Que vaut cette alliance? Quels en sont les profits éventuels et les charges certaines? Où tend-elle ? Dans quelles circonstances, dans quelles conditions, dans quelle mesure sera-elle manifestée? Qu'est-ce qu'on a prévu, réglé, stipulé dans le traité? Y a-t-il seulement un traité?
Le Parlement qui s'en applaudit n'en sait rien.
Le pays qui s'y confie n'en sait rien.
Le gouvernement a refusé d'en rendre compte : il a invoqué la Raison d^Elal, et les représentants du peuple se sont inclinés.
En 1894, parmi les officiers d'élite auxquels il remet les secrets de la défense nationale, le Pouvoir militaire a découvert un traître. Il Ta jugé dans le mystère, condamné : pourquoi? Le pays ne doit pas le savoir. Raison ciEiai.
En i89S, le Pouvoir militaire juge deux autres officiers ; il absout celui qu'on accusait : pourquoi ? Le pays ne le saura pas. Raison d'Etat. Mais le Pouvoir militaire déshonore l'officier qu'on n'accusait pas : pourquoi ? Le pays ne peut pas le savoir. Raison d'Etat.
Par Raison d'Etat, le huis clos absolu de 1894, qui est une infamie et une lâcheté. Par Raison d'Etat, le huis clos partiel de 1898, qui est un raffinement d'infamie et de lâcheté. Voilà où nous en sommes, dans le pays où le cabotinage du patriotisme n'a pas de pareil que le charlatanisme de la liberté.
La France avait connu la Raison d'Etat de Louis XIV, la Raison d'Etat du Comité de Salut public, la Raison d'Etat de Napoléon P''. Nos pères s'en étaient indignés.
La France d'aujourd'hui connaît la Raison d'Etat de Faure-Relluot, de Méline, d'Hanotaux Pacha, de Billot, de Besnard et consorts. Et nous la subissons. Bien mieux : des millions de Français la vénèrent, et jurent avec menaces qu'ils ne la laisseront pas violer.
Cependant, demain, Faure-Belluot, Méline, Hanolaux et les autres peuvent être sur le pavé. Quelques tas de millions que Faure-Belluot ait recueillis sur les sept mille cadavres de Madagascar, ou que Méline ait soutirés à la Compagnie de Famine, ou que Hanotaux ait extorqués au Grand Turc, ils ne s'en contenteront peut-être pas ; l'appétit vient en mangeant; et Turrel et Rambaud n'ont pas eu de Grand Turc à rançonner. Ils connaissent les secrets de l'Etat, les secrets financiers, les secrets diplomatiques, les secrets judiciaires.
Quelle garantie avons-nous qu'ils n'en battront pas monnaie?
Aucune. Des millions de Français applaudissent quand même.
Ils applaudissent aux lois d'exception, aux lettres de cachet, aux violences militaires, aux juridictions d'état de siège, aux tribunaux de révolution. Les uns réclament des cours prévôtales etla loi martiale; d'autres veulent rétablir l'Inquisition. Les uns raillent cruellement la souffrance des pauvres, et les autres se préparent à « chauffer » les pieds aux riches. Les plus raisonnables insinuent que, Dreyfus fùt-il cent fois innocent, le gouvernement aurait dû le faire tuer depuis trois ans pour couper court aux difficultés : « Mais il faudrait avoir un gouvernement, monsieur!... »
Mort aux juifs ! mort aux protestants! mort à qui
pense librement ! mort aux étrangers ! mort à qui ne crie pas comme nous ! mort à qui n'a pas le nez fait comme le nôtre ! mort aux agents du Syndical! aux stipendiés de Pitt et de Cobourg I aux hérétiques, à ceux de la vache à Colas ! Honte à Tami qui n'abandonne pas son ami!... Un Chicaneau, caché dans son jupon, ajoute même : « Maudit le frère qui défend son frère ! »
Tel est en France, et notamment à Paris, l'état des esprits, cent ans après la mystification de 89. Il renaît des hommes avec des cerveaux du temps de la Ligue ; il se révèle partout des vocations de délateurs, de bourreaux, de valets de bourreaux. On s'est assuré, l'autre jour, au Panthéon, que Voltaire était bien mort: tant pis, car il faut recommencer son œuvre.
23 février.
Quel verdict rendra tantôt le jury? Nul ne le sait. Mais tout le monde sait par quelle campagne le pouvoir militaire l'aura préparé. Comme leur jeune camarade Pol Ravigneaux, le héros d'un des derniers scandales militaires, les stratèges de la rue Saint-Dominique excellent surtout aux grandes manœuvres qui sont des manœuvres abortives.
Il est difficile dUmaginer quelques violences et <[uelques lâchetés au delà de celles qui ont été , accumulées depuis un mois par le syndicat des Ténèbres. Abstraction faite du fond de la cause, on ne peut considérer toutes ces violences sans effroi, toutes ces lâchetés sans un profond dégoût. Si le public français ne linit pas par s'indigner de la bassesse des moyens employés pour Témouvoir, pour égarer sa passion, pour troubler son jugement, il en méritera l'outrage.
218 l/ARMKE CONTRE I.A. NATION
Tous les hommes indépendants sont en butte aux injures ; non pas seulement ceux que leur conviction entraîne derrière Zola jusqu'à Taffirmation liante et précise — mais encore ceux qui demeurent anxieux dans le dédale des faux et des mensonges militaires, ceux qui refusent de rien croire, tant que rien ne sera démontré.
De l'outrage, les furieux ont passé bien vite à la délation, au chantage, à la brutalité, presque à l'assassinat. Le Palais de Justice et ses alentours ont vu des scènes que Paris ne connaissait plus. Et la complicité tacite d'un gouvernement qui ne demande qu'à se laisser forcer la main semble préparer une catastrophe.
Dans le Palais de .luslice, pris d'assaut, occupé militairement, résonnant du bruit des sabres, le Jury va délibérer sous la menace.
Je veux ne rien savoir du procès. Si j'étais juré, je n'en voudrais rien savoir.
Il me suffirait que la presse des Ténèbres eût menacé le jury de le faire jeter à la Seine en cas d'acquittement.
Il me suffirait que l'état-major eût menacé la nation de conduire ses fils à la boucherie en cas d'acquittement.
Il me suffirait qu'on eût dirigé contre ma poitrine le couteau des assassins, la baïonnette des prétoriens, la lance des uhlans.
Je trouverais alors qu'il ne s'agit plus de Zola, mais de mon honneur. Et j'acquitterais les yeux fermés, pour n'être pas obligé de me demander si j'ai cédé à la peur, à la peur infamante.
Qui n'a-t-on pas menacé, traqué, terrorisé?
M. Grimaux, professeur à l'Ecole polytechnique, M. Victor Bérard, professeur à l'École des hautes études de la marine, ont été abreuvés d'avanies. Des témoins comme M'"'' de Boulancy, M"" Chape- Ion, M. Crépieux-.ïamin, ont été terrifiés par des avis sinistres. Les dénonciations contre tous les citoyens avides de lumière et de vérité pleuvent chez leurs patrons.
Ceux qu'on n'espère pas intimider, on a résolu de les affamer.
De lamentables jeunes gens, connus déjà par leurs insultes à la Grèce agonisante, par leurs grossièretés à l'égard des femmes étudiantes, ont saisi cette nouvelle occasion d'aflirmer la déchéance de leurs âmes. Exemptés, réformés, dispensés des deux tiers du service militaire, blêmes d'épouvante à l'idée d'une guerre, ils acclament les chefs qui leur distribuent des faveurs iniques.
En criant : Vive Varmo.e! ils ne pensent pas à l'armée de la défense nationale. Ils pensent à l'armée du Deux-Décembre, à l'armée spéciale qui lave dans le sang des citoyens la honte de ses déroutes, à l'armée prétorienne qui fusille les tra-
220 l'ai{mée contre i.a nation
vailleurs pour assurer les privilèges de l'Argent.
Dans la presse, contre nous, dix journaux vomissent quotidiennement la calomnie et la malédiction, alors que la plupart de leurs rédacteurs partagent nos sentiments. Pauvres camarades 1... Les centaines de millions que le Panama permanent de la Guerre et de la Marine dérobe à la défense nationale pour fomenter le boulangisme ont une autre puissance auprès des entrepreneurs do journaux que la voix de la raison. Quelques-uns, du moins, ont eu la pudeur d'engager pour les besognes de l'état-major des scribes étrangers; leurs comptes rendus judiciaires, tronqués, mutilés, travestis, presque aussi menteurs que les documents de la rue Saint-Dominique, faussent avec une mauvaise foi cynique l'opinion du pays.
Des écrivains, des juristes ont rivalisé de perfidie avec les procureurs ; ils se sont découvert des vocations de mouchards et de bourreaux. Au Palais de Justice, à cinquante contre un, cachés dans leurs jupes de robins, perdus dans la foule anonyme, ils assomment tout citoyen dont l'indépendance soufflette leur avilissement.
On voyait des bandes pareilles à Rome, à Byzance, derrière le char des brutes immondes, des Maximins et des Phocas. La ferraille du sabre et du casque enivrait d'enthousiasme les eunuques.
Nos eunuques sont en proie au même délire de férocité, de servilité.
Les uns se disent républicains, les autres^ monarchistes : ils sont tous des césariens attendant la Botte.
Patience ! Ils la connaîtront. Pour régner sur la lâcheté de cette populace, il n'y a que Tembarras du choix entre les généraux de guerre civile, capitulardsde Metz, fuyards de Langson, organisateurs de l'hécatombe de Madagascar, — vainqueurs de Pourmies.
^ 27 février.
Méline a donné vingt-quatre heures aux hommes de bonne foi pour imposer silence à leur conscience et pour renier le droit, la justice, la vérité. Les vingt-quatre heures sont écoulées... Après tout,, je le veux bien. Que les conseils de guerre déclarent traîtres à la patrie tous les juifs pourvus de galons et de commandements militaires, qu'ils envoient tous les capitaines à l'île du Diable, « coupables ou non » ; j'y consens. L'honneur de l'armée avant tout.
L'honneur de l'armée exige que Dreyfus, élève d'une Ecole d'élite, officier d'une arme savante^
désigné pour une mission de confiance, soit un scélérat : parfait. L'honneur de Tarmée exige que Picquart, l'un des chefs les plus brillants et promis aux plus hautes destinées, soit un coquin : rien de mieux.
A la barre de la cour d'assises, deux colonels sont en présence ; les généraux affirment que, sur deux, l'un est nécessairement un bandit. Nous ne l'aurions pas cru ; mais ils le savent mieux que nous. Vive l'armée ! et vivent les chefs !
Le général de Pellieux, profondément ignoré la veille, malgré les batailles qu'il déclare avoir gagnées, passe aujourd'hui pour un grand homme. Les journaux césariens proposent de l'élever, au moins par provision et en attendant mieux, sur le pavois. Son courage est incontestable: il a insulté brutalement un inférieur qui ne pouvait lui répondre. De même qu'à la caserne, un bon sergent donne aux hommes des coups de pied dans les tibias en les appelant « cochons » ou « fils de vache », et guette avidement le premier signe de colère pour les envoyer à Biribi — d(; même le général de Pellieux a traité le lieutenant-colonel Picquart' de menteur et de misérable, étant bien sûr de l'impunité. Vive l'armée ! La France aime les braves.
Sans doute, le général de Pellieux ne se pose pas 43 n savant. Il ne connaît pas les canons dont on doit
LE l"^' PROCÈS ZOLA 223
se servir en campagne. Il n'a jamais prélevé, sur les quinze à vingt mille francs de rente que nous lui faisons, vingt-cinq sous pour acheter chez Berger-Levrault le Règlement du canon de 120, édité depuis plusieurs années. Il n'a pas besoin de ça pour nous conduire « à la boucherie », comme il s'y est engagé. Ses triomphes oratoires lui suffisent. Et les mêmes gensqui ont tant raillé naguèreles avocats improvisés généraux se délectent maintenant aux arguties des généraux avocats. Vive l'armée 1 L'armée chasse le colonel Picquart et garde le commandant Esterhazy. Bravo ! Chevalier de la Légion d'honneur, comme Gaston PoUonnais et Triponé, ancien professeur à l'École de guerre, chef de bataillon à trente-quatre ans, promu lieutenant-colonel au choix à quarante-deux ans, le plus jeune de l'armée française, ce monsieur provoquait trop de jalousies. Dans la salle des témoins où la Justice nous a tenus quinze jours, sa jeune prestance offusquait les bureaucrates atrophiés, les branlantes ganaches qui complotaient sa perte dans les coins. La haine des ratés contre l'homme supérieur est impitoyable. Les intrigants et les reîtres ne pouvaient souffrir au milieu d'eux un vrai soldat. Les basses jalousies se sont conjurées contre Picquart dans l'état-major, comme elles se sont conjurées contre Zola dans le tripot littéraire, où tous les fabricants de bouquins sans lec-
224 L'ARSIÉK COMItE LA NATION
teurs ont saisi roccasion d'épancher leur venin, Picquart exclu, Esterhazy nous reste. Vive Farmée ! Esterhazy est l'homme du devoir. Le colonel Abria, le colonel Mercier, le colonel Santelli, le colonel Cugnier, le général Etienne ont signé ses notes : « Belle tenue, bonne conduite ; sentiments élevés, chevaleresques ; caractère droit ; conduite militaire et privée parfaite ; homme du devoir par excellence. )^ Il est le « cher commandant )) du brave général de Pellieux. Il succède à Boulanger. Tous les patriotes professionnels l'acclament et le glorifient. Vingt mille officiers ont les yeux fixés sur lui pour se modeler à son exemple. Il n'a que le tort de vouloir supprimer ses maîtresses gênantes à coups de fusil ; ou d'afficher sa bonne conduite avec des filles ; ou de tenir pour « ignorants et poltrons » les grands chefs qui le protègent, et de les destiner aux prisons allemandes ; ou de rêver qu'il est au comble du bonheur en sabrant les Français, en livrant Paris au pillage de cent mille soldats ivres. Enfantillages! Peccadilles!... Puisque celui-là résume les perfections du métier, que valent donc ceux qui ne sont pas aussi parfaits ? Nous nous le demanderons, nous, soldats, en marchant derrière eux à « la boucherie » qu'ils nous promettent. Vive l'armée ! Les lettres à Mme de Boulancy sont l'évangile du nouveau patriotisme.
Les représentants du peuple y adhèrent. Ils ont
été quatre cent seize à courber Téchine sous « la lance du uhlan », sous « la baguette du fusil prussien ». Et comme Méline, en les menaçant de la colère allemande, bafouait lourdement les « intellectuels » qui gardent la tradition française de la justice et de la loyauté, les quatre cent seize s'esclaflfèrent à la fois. Ces sous-vétérinaires, ces courtiers, ces tripoteurs semblaient craindre qu'on ne les prit aussi pour des intellectuels. Quelle idée !
A genoux devant les idoles qu'ils ont euxmêmes érigées, ils excitent le mépris du monde entier. Non seulement les peuples virils et libres^ mais les peuples opprimés manifestent leur pitié pour la nation française et pour son triste gouvernement. Les écrivains russes, étonnés de découvrir une race plus asservie que la leur, expriment chaque jour une indignation cruelle. Le président même de la Cour de cassation de Pétersbourg flétrit « nos mystérieux tribunaux où retentit le cliquetis des sabres, et les instincts de bêtes fauves déchaînés dans la foule ignorante », et la défaillance de la conscience nationale.
Quelle honte !...
Eh bien, non, tant mieux ! de l'excès d'abaissement sortira peut-être. la révolte. Le cours delà justice étant suspendu, les lois étant foulées sous la botte et les codes déchirés par l'éperon, c'est une période révolutionnaire qui s'ouvre. Que le jury
226 L'AltMÉE CONTRE LA NATION
populaire délibère sous la pique des sans-culotle ou sous le sabre des prétoriens, la situation est également révolutionnaire.
11 y a cent ans, la Révolution n'a pas été commencée par le peuple qui prit la Bastille, mais par le prince de Lambesc et son Royal-Allemand qui sabrèrent le peuple. Les uhlans du comte Esterhazy ressuscitent le Royal-Allemand de Lambesc.
1*=' mars.
Pour faire croire aux autres peuples qu'il reste «ncore chez nous quelque courage, les femmes françaises doivent suppléer à la défaillance des hommes. Elles s'en acquittent parfaitement. Au lendemain du verdict, une u Bradamante », qui fait honneur à son pseudonyme héroïque, écrivait dans la Fronde :
L'état-major, partie au procès, a investi le palais de justice ; et ses prétoiiens s'y promènent avec l'insolence provocante des reîtres dans une ville conquise. Au demeurant, la citadelle n'a pas été difficile à enlever ; et ces pont-levis qui s'abaissent tout seuls conviennent particulièrement à Ihéroïsme de pareils assiégeants.
Les Bulletins de la Grande Armée ne contiennent pas
LE l"" l'ROCKS ZOLA 227
tant et de si beaux trails qu'on en enregistra durant ces quelques après-midi.
Ici, c'est un capitaine de tirailleurs qui monte sur une chaise comme sur le créneau d'une forteresse et menace de pourfendre le premier qui osera n'être pas de son avis.
Il pourfendra même les jupons et les dentelles, car la valeur de ce nouveau Guzman ne connaît pas plus d'obstacles que celle du héros de Lope de Vefça.
Plus loin, vingt braves, dont le moindre a quinze ans ■de campagne autour des billards et des tables de piquet, fondent comme des lions sur un avocat en robe, dont la barbe, terrifiante à ce qu'on rapporte, eût suffi à mettre en déroute un corps d'armée moins aguerri. Il n'y aurait pas assez de croix et de galons chez les passementiers s'il fallait payer à leur valeur toutes ces •actions d'éclat.
A merveille ! La réponse des femmes au Monsieur qui voulait pourfendre leurs jupons et leurs dentelles est bien envoyée. Mais comme le monsieur voulait pourfendre aussi les jaquettes et les vestons, qu'auraient dû lui répondre les hommes ?
Il ne s'agit pas de revenir sur un incident particulier, perdu dans le tumulte du procès ; il s'agit de déterminer à l'avance une ligne de conduite pour les cas analogues qui ne manqueront pas de se reproduire et de se multiplier dans l'ère de violences où nous sommes entrés. Car pour un officier qu'on a nommé, et qui voulait embrocher les civils,
228 l'armée co.ntrk la nation
on n'en a pas nommé dix autres qui ne cessaient de murmurer durant les audiences des promessesdu même genre : « Ce qu'on aura plaisir à le fusiller, celui-là !... Canaille, va... douze balles dans la peau... »
Nous voilà prévenus.
L'ardeur qui dévore ces guerriers, ils auraient pu, depuis vingt-sept ans, l'épancher au dehors. Entre léna, la défaite, et Leipzig, la revanche, il ne s'est écoulé que sept ans; ce sont les vaincus de 1806 qui entrèrent à Paris en 1814.
Nos indomptables n'avaient qu'à profiter de cet exemple. Si les sabres qu'ils traînent avec tant de fracas dans les couloirs et les escaliers du Palais de Justice ne tiennent plus au fourreau, les Allemands sont là pour un coup... Hein ? les Allemands qu'on défie en paroles, et même en musique, depuis un quart de siècle ! les Allemands contre qui nos. Déroulèdes chevillent dés vers si fantastiques?..- Hein, la Revanche?... Hein, l'Alsace et la Lorraine ?
Eh bien ! non ; ça ne leur dit pas ; ce n'est qu'^à nous, leurs concitoyens, qu'ils en veulent. Quand on canonne les Allemands, les Allemands ripostent ; au lieu qu'à Fourmies, par exemple, les admirables Lebel ont couché par terre quarante-trois personnes sans aucun danger. Le rêve d'Esterhazy se propage.
LE l"- PROCÈS ZOLA 229'
Rêve inconsidéré !
Ces messieurs ne réfléchissent pas qu'ils ne vivent pas de leur travail, mais du nôtre. Le milliard que, chaque année, nous donnons aux étatsmajors pour préparer la défense nationale, et que les états-majors emploient à recruter les uhlans de la nouvelle Boulange, est prélevé sur nos maigres ressources. Des millions de Français se privent du nécessaire pour off"rir à Tarmée professionnelle les galons, les bottes, les plumets, les dorures qui l'enivrent. El le sabre qu'on menace de nous passer au travers du ventre, c'est nous qui l'avons payé.
En nous tuant, ces Messieurs tueront la poule aux œufs d'or. Quand ces Messieurs nous auront tués, je vous prie, qui est ce qui les entretiendra ?
La monarchie prussienne est une monarchie toute militaire ; les Prussiens sont militarisés depuis des siècles; les Hohenzollern sont des chefs militaires. Or, dans un ordre de cabinet de 1793, Frédéric-Guillaume II déclarait: « Aucun militaire, de quelque rang et grade qu'il puisse être, ne doit s'aviser de molester un bourgeois, car ce sont les bourgeois, et non moi, qui entretiennent l'armée. L'armée est à leur solde. »
Quand nous serions plus Prussiens que les Prussiens et plus Russes que les Russes, le fait n'en subsiste pas moins ; l'armée nationale, c'est nous-mé-
230 L'armée conti^e la nation
mes ; et rarmée professionnelle est à notre solde.
A notre solde : de là naît le problème qui réclame une solution de principe.
Le bourgeois qui paye une bonne pour faire griller sa côtelette est incompétent en matière de cuisine ; il en ignore les règles et la pratique ; cependant, il commande ; il décide s'il mangera du poulet ou du lapin, à la broche ou à la casserole ; il use du droit de critique. Si sa bonne répliquait aux observations par Tenvoi d'un cartel et de deux pompiers pour témoins, le patron trouverait la plaisanterie mauvaise ; il ne s'y prêterait pas.
Quand un Monsieur, que nous payons pour nous apprendre à faire l'exercice, se permet de nous provoquer, que devons-nous faire ? Si un civil nommé Dupont ofTensait personnellement un militaire nommé Durand, la question ne se poserait pas. Mais quand un militaire, en qualité de militaire, lance un défi aux citoyens, parce qu'ils sont des citoyens, comme on la vu au Palais de Justice, la question se pose.
11 est très désagréable pour des hommes qui ont souci de leur dignité de laisser passer une provocation sans la relever. Mais il est absurde aussi que des contribuables se fassent enfoncer dans le corps, par un fonctionnaire à leurs gages, un sabre qu'ils ont payé de leurs deniers. Il faudrait tixer, pour l'avenir, une doctrine à cet égard.
8 mars.
L'enquête !
Eh bien, et l'enquête ?
Un affilié de la faction césarienne, M. Le Provost de Launay, avait annoncé qu'il saisirait le Sénat d'une proposition d'enquête au sujet du « Syndicat Dreyfus ». On n'en entend plus parler. Ça n'était donc pas sérieux ? Ça n'était donc qu'un tour de politicien pour avoir une réclame dans les journaux ?
Pendant plusieurs mois, on nous a rebattu les oreilles d'un Syndicat de Trahison qui répandait lor à pleines mains pour perdre Esterhazy, l'étatmajor et même la France ; on a chiffré par millions les sommes distribuées; on a répété que le salut
232 l'aumke contre la .nation
de la patrie était attaché au châtiment des corrupteurs et des corrompus. On a multiplié chaque jour les allusions obscures, les insinuations vagues. Il faudrait préciser, maintenant.
Ceux qui ont attesté la trahison et qui connaissent les traîtres ne peuvent se taire sans devenir complices de l'abominable crime. S'ils ne parlent pas, ils donneront à penser qu'ils ont vendu leur silence. Combien de thalers, de florins et de livres sterling ont-ils exigé pour faire violence à leur patriotisme, qui réclamait impérieusement desvictimes la semaine dernière, et qui montre aujourd'hui la plus suspecte indulgence ?
Des noms ! des noms ! Nous voulons une enquête^ des poursuites, un procès de trahison. Nous n'admettons pas qu'on nous affirme l'existence et la puissance d'une association de traîtres au cœur de la France, en plein Paris, et qu'on nous abandonne ensuite à nos angoisses.
Nous avons aussi des révélations à faire. L'enquête qu'qn nous a promise doit être complète. Tout homme public, tout écrivain, tout individu qui s'adresse à la foule et qui pèse sur l'opinion par une voie quelconque rendra compte de son rôle et de ses motifs. S'il a changé d'attitude et de langage, il dira pourquoi. Nous avons vu des choses qui nous ont troublés : nous attendons le procès pour qu'on nous les explique.
Tels journaux qui célèbrent aujourd'hui la gloire de Boisdeffre, d'Esterhazy et de Pellieux, qui n'impriment plus le mot armée qu'avec une majuscule et des épithèles éperdues, qui pleurent d'attendrissement à la vue d'une aiguillette et qui se pâment au parfum d'une botte, avaient d'abord lancé l'affaire. Ils ont publié les premiers, contre le Uhlan, contre tout l'escadron desUhlans, des accusations et des preuves. Ils ont déchaîné la tempête, appelé du secours, juré qu'ils soutiendraient la lutte jusqu'au bout, qu'ils en avaient les moyens et qu'ils en auraient le courage. Tout d'un coup, ils ont tourné casaque. Du jour au lendemain, leur ardeur est tombée, puis s'est rallumée pour la cause ennemie. Comment s'est opéré ce miracle? Qu'est-ce qu'ils attendaient, qui n'est pas venu? Ou qu'est-ce qui est venu, qu'ils n'attendaient pas?
Henry Leyret a signalé le « grsind journal littéraire » qui voulait présenter à la famille d'un pauvre forçat une note de publicité, pour un article implorant la grâce. Quelle note a présentée ce journal litléraire — « pornographique » suffirait — à la famille Dreyfus? Quelles notes ont présentées les journaux de même espèce? Quelle coïncidence y a-t-il entre le retour des notes impayées et le radical changement d'avis? Quel est le guichet qu'on croyait trouver ouvert et qui n'existait même pas ? Quel, guichet s'est ouvert soudain, auquel on
n'avait pas songé ? Dans le chauvinisme des entrepreneurs de journaux à scandale et de feuilles à tout commerce, combien entre-t-il de chantage? Combien de malins ont fait un faux calcul et se sont acharnés dans le mensonge pour contraindre le parti de la justice à les « éclairer » ?
Les juges du procès de trahison feront évidemment la lumière sur tous ces points. Ils rechercheront pour quelles causes la grande majorité des journalistes de Paris exprimaient tout haut l'opinion contraire à celle qu'ont soutenue la majorité des journaux ; pour quelles causes des écrivains connus, populaires, ayant la confiance d'un public immense, ont disparu justement à l'heure critique et cédé la plume à des intrus, à des manœuvres, à des scribes de police.
Qu'on les interroge, nos camarades; qu'on les oblige, comme témoins et sous serment, à dévoiler les secrets de boutique, ef les offres qu'ils ont subies, et les menaces qu'ils ont essuyées, et la rancœur qu'ils ont éprouvée quand on leur a imposé la désertion au moment du bon combat, quand on a livré leurs journaux à des misérables, /.eî/rs journaux !... jamais ils n'avaient si cruellement senti, les pauvres amis, que les journaux n'appartiennent pas aux journalistes. Mais c'est tout de même aux journalistes que le peuple s'en prendra, quand il aura honte des lâchetés qu'on lui
AE'RÈs f.E !"■ rnocÈs 235
a fait commettre et des infamies qu'il a permises.
L'enquête ! Si le Sénat s'en charge, il aura qualité pour l'étendre au budget de la rue Saint-Dominique, Nos soldats sont les plus mal nourris et les plus mal vêtus de toute l'Europe; les hommes et les chevaux crèvent de faim ; on déguise les réservistes et les territoriaux avec des loques immondes ; les sei'vices les plus nécessaires n'existent que sur le papier; on envoie de force en permission les recrues à peine dégrossies ; les effectifs réels sont inférieurs de vingt, trente, quarante mille hommes aux effectifs nominaux. Qu'est-ce qu'on fait de nos six cent trente millions? Combien d'escadrons de Uhlans, et pour quelle solde, les ronds-de-cuir empanachés entretiennent-ils sur le pavé de la capitale avec les milliards de la nation?
D'où vient l'argent ? où va l'argent ? qu'on le publie ! On s'est vanté de le savoir, ou de le découvrir ; on a proclamé qu'on démasquerait les traîtres et les vendus : les noms ! les noms tout de suite !
Allons, héroïques mouchards, c'est pour la Patrie. Parlez. Si vous restez muets, il faudra bien croire que vous êtes des imposteurs, des calomniateurs, des lâches — et surtout des farceurs.
Un demi-intellectuel Voilà encore un intellectuel — que dis-je? un
236 l/AUMÉE CONTRE LA NATION
demi-intellecluel — qui tourne mal. Il s'enrôle dans le clan des Duclaux, des Anatole France, des Grimaux, des Zola, des lettrés, des savants, des. philosophes, des artistes qui comptent pour si peu chez nous. Il va se faire conspuer — le malheureux ! — par tous les fils d'émigrés, les seigneurs francoprussiens, les juifs renégats, les militaires capitulards, les agents de la finance internationale et les uhlans qui monopolisent le patriotisme français.
Il croyait le condamné coupable, comme tout le monde ; il le disait tout haut. Un jour, il reçoit la visite d'un homme qui avait suivi le procès avec une attention passionnée, qui lui démontre Tinvraisemblance du crime et la probabilité de l'erreur judiciaire. Il résiste d'abord à la démonstration, trouvant « moins vraisemblable encore que des juges aient, sans aucun intérêt, fait périr un innocent ».
Mais bientôt, le trouble de sa conscience lui dicte son devoir; il veut sortir du doute. Il écrit:
J'en suis hors de moi; je m'y intéresse comme homme, un peu même comme philosophe ; je veux savoir de quel côté est l'horreur du fanatisme.
Du côté du condamné, que sa religion aurait poussé à l'horrible forfait? ou du côté des juges qu'une aveugle prévention aurait fatalement jetés dans l'erreur?... Il écrit encore:
Cette aventure m'^ tient au cœur ; elle m'attriste dans mes plaisirs ; elle les corrompt.
D'abord, il faudrait bien mettre au jour le jugement, qui a été tenu secret :
11 ne m'appartient pas de condamner le tribunal; mais enfin, il n'y a eu aucun témoin oculaiie; le fanatisme du pi-uple a pu pas>er jus.|u'à des juges prévenus... Ils peuvent b'êtie Iro'iipps. N'est il pas de la justice du Souverain (le peuple) et de sa prudence de se faire au moins représenter les motifs de l'arrêt?
Il entreprend lui-même une enquête.. Premièrement, sur les parents du condamné ; il les trouve honnêtes gens :
Loin de croire cette famille fanatique et parricide, je crus voir que c'étaient des lanaliqiies qui l'avaient accusée et perdue. Je s;ivais dep .is longtemps de quoi l'esprit de parti et la calomnie sont capables.
Ensuite, sur les mobiles du crime ; il n'en trouve point :
A-t-on quelque exemple, dans les annales du monde et des crimt^s, d'un pareil parricide, commis sans aucun dessein, sans au "un intérêt, sans aucune cause ?
Mille obstacles sont apportés à sa recherche de la vérité :
Si on savait, s'écrie-! il, combien il a fallu de soins et de peines pour arracher enfin quelques preuves
238 l'armée contre la jNATIO?(
juridiques en sa faveur, on en serait effraye'. Par quelle fatalité est-il si aisé d'opprimer et si difficile de secourir ?
Certains hommes n'auraient qu'à parler pour faire triompher la justice; par de bas calculs, ils se taisent:
Ceux qui pourraient nous donner le plus de lumières gardent un silence bien lâche, et qui même est suspect.
Aussi, les amis de l'Intellectuel, et les ministres auxquels il s'est adressé audacieusement, cherchent à le détourner de son entreprise :
Tous me conseillèrent, unanimement, dit-il, de ne point me mêler d'une si mauvaise affaire; tout le monde me condamna, et je persistai.
Puisque les gouvernants sont butés dans l'iniquité, c'est à l'opinion qu'on en appellera :
Quand les supérieurs fotit une injustice évidente et atroce, il faut que cent mille voix leur disent qu'ils sont injustes. Cet arrêt prononcé par la nation est le seul châtiment; c'est un tocsin général qui éveille la justice endormie, qui l'avertit d'être sur ses gardes, qui peut sauver la vie à des multitudes d'innocents.
L'Intellectuel entend lutter jusqu'au bout :
Il faut soulever l'Europe entière, et que ces cris tonnent aux oreilles des juges. Je n'abandonnerai cette affaire qu'en mourant.
Mais de quoi s'agit-il? de TafTaire Dreyfus?
Non : de l'affaire Calas.
Le demi-intellectuel en question est le nommé Voltaire, dont les œuvres ont un peu plus contribué à la gloire de la France et à son influence dans le monde que les débâcles des de Pellkux de son temps, généraux d'antichambre et de cotillon, dorés, galonnés, ignorants et poltrons: les Soubise et les Clermont.
Dans une plaquette ayant pour titre : Voltaire et Calas, M. Raoul Allier a relaté les péripéties de ce drame judiciaire. Il donne de la correspondance de Voltaire des extraits qui s'appliquent merveilleusement au drame judiciaire d'aujourd'hui. Non seulement les grands traits des deux affaires coïncident, mais on y retrouve des personnages identiques.
Il y a un capitoul David de Beaudrigue qui joue à Toulouse les du Paty de Clam à s'y méprendre. Il fonde ses conclusions sur des rumeurs vagues et sur des rapports d'experts grotesques. Les témoins à charge sont seuls entendus. Les magistrats et les fonctionnaires qui s'opposent aux illégalités ou qui veulent servir la vérité sont censurés, suspendus, cassés. On écarte, on menace, on bâillonne tous les témoins à décharge. Cependant, le condamné nie à la torture, nie sur l'échafaud. Son arrêt n'a été prononcé que par huit juges contre
cinq; et les huit juges qui livraient ainsi un protestant à la roue éiaient aHiliés à des ordres religieux. Mais on publie partout que la sentence « a été rendue à Tunanimité de vingt-cinq juges... »
Vous me demandez, écrit Vullaire au cardinal de Bernis, pourquoi je me suis chari;é de ce procès? Cest parce que personne ne s'en chargeait.
Ils ne sonl pas nombreux, ceux que révolte l'iniquité:
J'ai bien peur qu'à Paris on songe peu à cette liorrible afTaire. On aurait beau rouer cent innoce ts, on ne pailera à Paris que dune pièce nouvelle, et on ne song-ra qu'à un bon soup'^r.
Par contre, à l'étranger, tout le monde se passionne pour la cause :
Nous devenons l'horreur et le m'^pri^ de l'Europe, j'en suis fâché... Les nations étrangère", q li nous haïssent et qui nous bitteiil, sont SHisies d'ind gua'ion.
Les Français se contentent de dire : Qu'importe qu'on ait roué ou non un caloiniale? El les juges de Toulouse, qui ont tué cet innocent, rei'usent désespérément toute communication de la procédure, d'où jaillirait la preuve de leur infamie :
Et pou quoi, s'ob-iline à demand r Voltaire, pourquoi les pièces sont-elles secrètes quand les sentences sont publiques ?...
APRÈS LE l^""" TROGÈS 241
On pourra donc verser le sang innocent impunément, et en être quitte pour dire : Je ne veux pas dire pourquoi on l'a versé ?...
Que demandons-nous? Rien autre chose, sinon que la justice ne soit pas muette comme elle est aveugle, qu'elle parle, qu'elle dise pourquoi elle a con<lamné. Quelle horreur qu'un jugement secret, une condamnation sans motifs! Y a-t-il une |ilus exécrable tyrannie que celle de verser le sang à son gré sans en rendre la moindre raison? — Ce n'est pas l'usage, disent les juges. — Eh! monstres, il faut que cela devienne l'usag*^ : vous devez compte aux hommes du sang des hommes...
Cela, en date du 5 juillet 1762.
Quoi de changé, depuis? La bicyclette en plus, et le phylloxéra. Mais des juges aussi féroces, des gouvernants aussi fourbes, des gouvernés aussi lâches.
M. Méline avait promis les premières poursuites conire Zola sur l'injonction de M. le comte de Mun ; il a promis les secondes poursuites à la réquisition de M. Marcel Habert. C'est-à-dire que, pour racoler un nouveau pourvoyeur de cour d'assises, il a fallu descendre d'un fort degré dans la Boulange.
M. le comte de Mun ne marchait plus : quelque affinité qu'il se sentît avec le comte Esterhazy, à cause de leur commune noblesse, de leurs parentés chez les Uhlans et de leurs pareilles vocations d'égorgeurs, Tacadémicien d'hier hésitait à rentrer dans la bagarre. M. Marcel Habert s'est offert pour outrager grossièrement le procureur général Manau, vieillard presque octogénaire. Ce rôle appartenait de droit à l'individu que ses collègues Gérault-Richard et Deville se sont amusés à traiter
LEUKS SABRES 243
(le lâche, en pleine séance, à tue-tête, un quart d'heure durant, et qui tâchait de se fourrer dans son pupitre pour faire semblant de ne pas entendre.
Donc, le conseil de guerre intentera, régulièrement, cette fois, de nouvelles poursuites.
A la vérité, M. de Rochefort annonce obstinément le contraire, et Ton sait qu'il est toujours renseigné de première main. M. Le Mouton de Boisdeffre n'a pas de secrets pour son vieux Brididi, et le brave commandant Pauffin de Saint-Morel plante avec une infatigable ardeur le drapeau de l'étalmajor à la rue Pergolèse. M. de Rochefort croit savoir ainsi de source certaine que la convocation du conseil de guerre en assemblée générale constitue « le plus éhonté des chantages ^) — que « le vieux traître, le félon, l'imposteur Billot » a menacé les membres du tribunal militaire de leur fermer tout avancement s'ils recommençaient le procès — bref que le conseil de guerre se désistera par ohdre.
Mais nous ne pouvons l'admettre ; nous connaissons nos guerriers; nous les avons vus à l'œuvre. Ils ont éprouvé la servilité de Delesveaux-Delegorgue et la... prudence du jury ; la victoire leur est acquise, rien qu'en faisant sonner leur ferraille autour de l'audience. Ils ne vont pas se sauver ou capituler devant Zola et Ferreux comme devant une armée allemande. Le budget de 1898, fraîchement voté, leur permet de se payer, à tant la séance, en
244 l'aiimke co.ntrI'; la nation
rognant sur la nourriture des soldats, encore une tournée d'apothéoses. La clique boulangiste n'attend qu'un mot d'ordre et qu'un chèque. Allons-y L
Nous ne nous consolerions jamais de n'avoir pas une seconde série des représentations qui nous ont procuré tant d'émotions neuves. Nous ne voulons pas mourir sans revoir les effets de torse et de cuisses de M. du Paty de Clam, le chapeau de Couard et les pieds de Bertillon, les bajoues verdissantes de Boxon d'Ormescheville et les savates en feutre de Ravary. Nous voulons entendre encore ces deux invraisemblables Brid'oison se confier en bégayant, dans un coin, leur secret espoir : « // se...era é,..é...écha...arpé avant la. ..a. ..a fin. »
Nous voulons revoir Esterhazy, le dos voûté, la face blême, le regard fuyant et noir, seul et muet, traité comme un pestiféré par ses propres défenseurs ; Esterhazy qui devait tuer un tas de gens, qui publiait jusqu'en Amérique la liste de ses prochaines victimes, et qui n'a encore exterminé personne. Nous voulons contempler de nouveau l'héroïque aspect des assises occupées militairement, et les longues files de cavaliers ornés d'un monocle, aux cheveux longs et cosmétiques, à la raie postérieure, tous pareils, tels exactement qu'on les admire aussi Unler den Linden, — appuyés sur les grands sabres dont ils épouvantent les femmes. Nous voulons voir l'avocat Auffray vendre des
LEURS SABRES 2i5
contre-marques à la claque, et l'avocat Coûtant collectionner des gifles.
Ce n'était pas un joli spectacle que celui de la tourbe prétorienne à plat ventre devant les généraux de la Débâcle, ou des robins équivoques assommant à cinquante un honnête homme éperdu, ou des vétérans de la fuite et de la reddition tâchant de rendre à des Français les coups de bâton qu'ils ont .jadis patiemment reçus des Prussiens. Pourtant nous n'en sommes pas rassasiés. Les clameurs et les hurlements dont cette horde de chacals faisait retentir le Palais de Justice avaient quelque chose de sinistre. Et nous avons soif de les écouter.
Car il faut, pour nourrir notre courage dans les luttes futures, approvisionner nos âmes de mépris, de dégoût, de juste haine.
Allons-y donc ! Le procès !
Il procurera, pour Pâques ou pour la Trinité, des vacancesà nos camarades des feuilles dominicaines. On licenciera les écrivains, on rappellera les mouchards, on tirera de leurs soupentes les scribes réservés pour les sales besognes : grâce à quoi l'indépendance des vrais journalistes ne compromettra pas l'intérêt commercial des journaux.
Le procès ! Il confirmera la distinction nécessaire de notre patriotisme et de l'autre. De notre patriotisme, qui consiste à préserver la patrie des
souillures de Tinjuslice et des hontes de la làchetr. Et de l'autre, du patriotisme des charlatans, des corrompus, des fourbes, des libéraux repentis, des juifs renégats et des chouans, des communards convertis et des émigrés, des ratés de la littérature qui envient Zola, des ratés du barreau qui jalousent Labori.
Le procès encore ! Il fortifiera le classement nouveau des partis. On n'a pas assez remarqué la révolution profonde que l'affaire Dreyfus, en sa dernière période, a provoquée dans les catégories antérieures de la cité. Sous des étiquettes politiques surannées, dépourvues de sens réel, des hommes d'instinct contraire étaient confondus. Il en résultait des anomalies absurdes. La secousse du drame Zola-Dreyfus a rompu les liens factices, dissocié les éléments hétérogènes, rejeté les pareils vers leurs pareils.
Républicains, monarchistes, opportunistes, radicaux, socialistes, doctrinaires : comme c'est vieux ! comme c'est bête !
Il n'y a qu'une classification vraie, éternellement vraie, que l'affaire Dreyfus a rétablie : d'un côté, la race esclave, qui ne peut exister que sous le joug et sous le fouet; de l'autre côté, les hommes libres, qui veulent vivre et mourir debout.
20 mai.
Un des journaux juifs de rétat-major, le Soir, a publié, avec dessin topographique à Tappui, les inano'uvres que ces messieurs ont combinées pour assassiner Zola. Durant le premier procès, dans un coin de la salle des témoins, Ravary disait à Boxon d'Ormesche ville : « Jl sera écha. .arpé a... avant la lin. » // n'a pas été écliarpé. On s'y prendra mieux. Ces messieurs sont tellement fiers de leur plan <iu'au lieu de le déposer chez un notaire, suivant la tradition, ils en ont fait part à leurs troupes. C'est ainsi que Napoléon, sur de la victoire, en expli- (juait d'avance les péripéties au bivouac, la nuit d'Austerlitz.
Le rédacteur du journal juif d'état-major qui a donné la répétition générale de la chose est M. Peigné fils. Huit jours api-ès l'article, M. Peigné père, colonel d'artillerie, était promu général. Voilà bien-encore une preuve des iniquités de Tavancement. C'est le fils qui fait de la stratégie, et c'est le père qui reçoit les étoiles. A moins que le plan ne soit réellement l'œuvre du nouveau brigadier ? On aime à le croire.
A Versailles, entre la petite maison de l'avenue
de Picardie où Bazaine « était traité avec tous les. égards que commandait sa situation » — le palais de Trianon où les camarades et compères du traître donnèrent à la France l'impudente comédie de son procès — les larges rues où tout un peuple de lâches, après avoir fraternisé trois mois avec les Prussiens, se rassassia de torturer les Parisiens — au pied de ce plateau de Satory où s'entassèrent pour mourir les pauvres dupes de M. de Rochefort et d'Alphonse Humbert, des Méline et des Barrère — où les fuyards et les capitulards de la guerre étrangère retrempèrent leur triste honneur dans le sang français — la place est très bien choisie pour égorger encore quelques honnêtes gens.
Donc, ces Messieurs y viendront en armes.. Ilsétaient sous les armes au Palais de Justice de Paris. Ils sont toujours armés au milieu des citoyens paisibles et sans défense. Pourquoi ?
La manie de s'habiller en rouge écarlate, en bleu ciel, avec des dorures et des panaches pour se promener par les rues est déjà très singulière, en dehors du carnaval. Chez les Anglais, peuple sensé, un officier serait taxé d'inconvenance ou de folie^ s'il s'exhibait en uniforme quand il n'est pas de service. Beaucoup d'autres métiers imposent un costume spécial à ceux qui les exercent : mais voiton, par exemple, les mineurs, les garçons épiciers, les magistrats, les polisseuses, avec leur tenue de
r.EUIlS SABRHS 249
travail ? Ils la laissent dans leur boutique ou dans leur atelier.
La robe de M Delesvaux-Delegorgue est aussi rouge que la culotte de M. de Pellieux, et la peau de lapin de M. Périvier vaut la plume d'autruche de M. de Boisdeffre ; cependant ni M. Périvier, ni M. Delegorgue ne donnent en spectacle leur affublement judiciaire et leurs peaux de lapins quand ils ont fini leur besogne. Ils ont le sentiment du ridicule, qui manque aI)Solument aux militaires. Rien n'est plus cocasse qu'un fonctionnaire qui chausse des bottes avec des éperons pour aller boire une absinthe, qui se chamarre de galons et de brandebourgs pour faire prendre l'air à son chien. Pour songer à se mettre des plumes sur la tête, il n'y a plus dans les pays civilisés, que deux catégories d'hommes : ces Messieurs, et les sauvages qui mangent de l'éloupe ou des lapins crus dans les foires.
Après tout, on peut admettre la liberté du costume au même titre que les autres libertés. Le mauvais goût et le cabotinage enfantin ne relèvent que de la caricature. Mais la menace et la violence appellentd'autres sanctions. Les plumes d'autruche, comme les peaux de lapins, nous amusent : elles égayent le paysage. Le sabre nous inquiète. Comment, dans une nation qui se croit à peu près sortie de la barbarie, des fonctionnaires peuvent-ils traîner en permanence avec eux tout un appareil guerrier ?
Les huissiers de la Chambre, les académiciens, les gardiens de square portent des épées, seulement dans leurs établissements respectifs. Mais les polytechniciensplacides sont pourvus d'une colichemarde; on donne aux pompiers des fusils à répétition pour combattre les incendies; et tous les militaires, officiers, soldats, ne quittent pas leur sabre ou leur baïonnette. Ce vestige de sauvagerie constitue d'abord une provocation perpétuelle àl'adresse du peuple désarmé; il cause ensuite de fréquentes catastrophes. Un homme devient une brute quand il est sous l'empire de l'ivresse ou de la colère; et la brute armée ne sait que tuer.
C'est une vérité de La Palisse, mais une vérité tout de même, que le cavalier Janin n'aurait pas frappé un sous-officier de son sabre s'il n'avait pas eu de sabre. A Brest, naguère, les soldats d'artillerie de marine ont traqué à coups de sabre les soldats d'infanterie ; une autre fois, quatre soldats d'infanterie de marine ont estropié à coup de baïonnette trois ouvriers de l'arsenal ; à Sampigny, en 1891, un brigadier de chasseurs a tué à coups de sabre un paysan ; à Béziers,en 1895, douze chasseurs à cheval ont livré bataille à coups de sabre à la gendarmerie ; quatre soldats d'infanterie, à Orléans, ont tué un jeune ouvrier, à coups de baïonnette. Il y a quelques semaines, à Souche, près de Niort, trois hussards ivres ont chargé une noce à coups
de sabre, et presque tué la mariée. Les trente officiers ivres qui, dernièrement, voulaient saccaj^^er le Creusot, menaçaient les habitants de leur sabre. Et l'intrépide guerrier qu'on avait fait venir d'Algérie pour « appuyer Van Cassel » avec ses camarades, offrait d'exterminer les femmes à coups de sabre.
Lorsque Tartarin se garnissait d'un arsenal pour aller dîner chez Costecalde ou chanter les Huguenots, le soir, chez le pharmacien Bézuquet, il était sûr de son sang-froid. Ces Messieurs, aussi prudents que Tartarin contre les périls imaginaires, sont moins calmes. Qu'on les préserve de la tentation, au moins dans les Palais de Justice. Il n'y a qu'en France que la justice est rendue au milieu d'hommes armés, et que le jury délibère sous le sabre, sans aucune métaphore, littéralement. Ce trait suffit aux autres peuples pour nous juger.
Les officiers, à la guerre, emportent leur sabre. Eh bien, nous, soldats, nous emportons un fusil. S'ils ont le droit de traîner partout leur sabre de guerre au milieu de la paix, nous devons avoir aussi le droit de prendre notre fusil. Spécialement à Versailles, s'ils ont le droit d'envahir en armes le Palais de Justice, comme ils l'ont fait à Paris, pour épouvanter le jury, pour maltraiter ou pour assassiner les hommes qui les gênent — nous avons logiquement le droit de nous mettre en défense. Ce sera joli. .Vllons, au vestiaire la ferraille !
Contre ceux qui voudraient voir clair dans le mystère Dreyfus, le torrent des outrages va de nouveau se déchaîner. Dans le premier semestre de l'exercice budgétaire, il reste beaucoup d'argent aux états-majors, sur le milliard dont ils ne nous rendent compte que par des faux. C'est de quoi payer pas mal de camelots et quelques arguments.
Le plus malin qu'ait cru découvrir M. de Rochefort consiste à rappeler que les mêmes hommes qui réclamnnt aujourd'hui la lumière avaient, en 1894, demandé contre « le traître » un châtiment impitoyable. Affolé par ses malheurs intimes, et par la difficulté de se reconnaître entre les deux Dreyfus, le bon vieillard ne lit même plus les journaux. II ne sait pas que M. Clemenceau a répondu là-dessus pour tout le monde, au cours du procès.
Les patriotes demandaient contre le traître un châtiment impitoyable, alors que nul ne doutait de sa culpabilité, parce qu'il ne venait à l'idée de personne d'attribuer aux chefs militaires un prodige de sottise ou de canaillerie. Les patriotes réclament la lumière depuis qu'ils ont entrevu dans cette affaire un abîme d'iniquités ; depuis que l'illégalité du jugement a été révélée d'abord par M. Paul de Cassagnac, démontrée par la déposition de M" Démange, par le silence éloquent du général Mercier, par le texte comparé dcij deux assignations contre Zola.
Les patriotes, qui s'indignaient qu'on n'eût pas vengé la patrie en fusillant Dreyfus, s'indignent maintenant qu'on la déshonore en refusant la revision d'un procès qui fut un guet-apens. Ils sont logiques et constants dans leur patriotisme.
On les somme de prouver l'innocence du condamné. L'innocence ne se prouve point. Il faut prouver l'accusation. Et c'est ce qui n'a jamais été fait devant le pays.
On nous dit alors que le conseil de guerre est infaillible. Eh bien, et le Pape?.,. M. de Pellieux veut que son affirmation nous suffise quand il déclare Dreyfus coupable. Mon curé, qui est aussi supérieur par l'intelligence à. M. de Pellieux que Léon XIII à Boxon d'Ormescheville, veut aussi que son affirmation me suffise, quand il raconte le séjour de Jonas
254 L'ARMÉE COiNTRE LA NATION
dans le ventre de la baleine et Farrestation du soleil par Josué.
Le prêtre et le général doivent être crus pareillement. Ils sont unis si étroitement dans la même campagne et par les mêmes desseins qu'il est impossible d'accorder à Fun l'aveugle foi qu'on refuserait à l'autre. Or, depuis que Voltaire a passé chez nous, il faut être Brididi, tombé dans le ramollissement sénile ou très « éclairé »... du Saint-Esprit, pour avaler pêle-mêle Josué, de Pellieux. Jonas, et les infaillibilités-sœurs d'Ormescheville et du pape.
L'argument de la preuve à fournir, il est vrai, se retourne contre Zola. Dans le procès de Versailles, Zola ne pouvait fournir la preuve matérielle que le second conseil de guerre a blanchi par ordre le uhlan Esterhazy. Mais il pouvait en fournir un inlinité de preuves morales.
D'abord, l'attestation de M. Alphonse Humbert qui, le 22 octobre 1879, flétrissait avec tant d'énergie « l'atroce justice militaire », après en avoir connu les mérites.
Dans la Fia d'un Monde, à propos de l'adjudant Châtelain, M. Dr union t déclare:
Je me hâte d'ajouter que les membres du conseil de guerre, qui se sont montrés si indulgents pour Châtelain, ne sont probablement pas 7\'sponsables de cet arrêt, qui leur aura été imposé par le ministère.
Quand le Uhlan fut déféré au conseil de guerre, M. Paul de Cassagnac écrivit dans r Autorité :
Comme iU (les offi'-iers du conseil de guerre) n'ont pas le droit «retendre l'^ur juridiction sur ce qui ne Wnv est pas Suumi-, ils seront foicés de négliger le plus essentiel.
Le conseil de guerre, organisé ainsi, ne serait donc qu'un simulacre.
Pour peu quon complète ce simulacre en y ajoutant le huis clos, ce s» ra vraiment c(im|.tlet.
Si M. Estetliazy s'imagine pouvoir être bl mchi par cette /VjMSse lesive, faite dans une cave, il se trompe étrangement.
El le sire de Rochefort qui, de panamiste, a passé mouchard, écrivait dans sa feuille :
Si ce pouvoir est à ce point aiisolu qu'il permette au général Saus^iPt- <ie l'aire comparaître devant le l•on^eil de guerre un offi ier contre lej^tiel ne s'élnve aucune chaige {!), la j istice dans l'atmée devient un vain ni"t, etilélail non •-•nh-ment inutile, mais toute f.iit riilicule de confiée au ;:én'^ral de Pellieux et au comman ant Ravary une i 'sliuciion don! le dict .teur San?sier /ait annoncer 'Cavancc ({u'il ne tiendra aucun compte.
11 y a dans cet acte colossal de bon plaisir et de stupéfiant arbitraire une violation sans précédent de tons les codf-s, miiit (ire ou civil.
On voitqiip le Vascagat était à ce moment aussi chaudpour le Uhlan, maintenanlrenié, qu'injurieux
2S6 l'armée contre la nation
pour la justice militaire. C'était d'ailleurs la millième fois. Il avait dit précédemment :
Au conseil de guerre, les officiers transformés en juges aci]uittent ou condamnent par ordre supérieur^ sans tenir aucun compte de l'acte commis, ainsi que des moifs qui l'ont fait commettre.
Procédure monstrueuse !... Il me serait encore égal d'être cou limné par des juges doués de quelque intelligence; mais par de pareils idiots, c'est bien humiliant.
A qui fera-t-on comprendre pourquoi c'est M. Zola qui passe en cour d'assises, quand c'est le sire de Rochefort qui a signé ces outrages?
Il faut bien convenir, toutefois, que tous les procès militaires connus ne justifient pas mal l'invective du vieux Boul)ouroche.
La. condamnation par ordre du duc d'Enghien en est le type. Les sieurs Hulin, général commandant les grenadiers de la garde consulaire, Guitlon, colonel du 1"'' régiment de cuirassiers, Bazancourt, colonel du 4" d'infanterie légère. Ravier, colonel du 18' de ligne, Barrois, colonel du 96% Rabbe, colonel du 2° régiment de la garde de Paris, Dautancourt, capitaine rapporteur, Molin, capitaine greffier, étaient sans doute des braves aussi authentiques et des guerriers aussi sérieux que nos vagues Ravary en uniforme. Ils furent cependant de parfaits valets de bourreau. Sur l'ordre de leur maître, ils assassinèrent la victime en un tour de
main. Ils signèrent un procès-verbal de la chose qui se terminait par ces mots caractéristiques : <• Fait, clos el jugé sans désemparer. »
Pendant l'opération, le général Savary, général de police, s'était tenu derrière le fauteuil du général Hulin, président, exactement comme le général de Pellieux se tenait derrière le fauteuil du général de Luxer, présidant le conseil de guerre pour Esterhazy.
En 1807, la police avait manqué Fauche-Borel, agent des Bourbons; de rage, elle avait arrêté son neveu, sur qui ne pesait aucune charge. Le 22 mars. Napoléon écrit à Cambacérès :
Un exemple est nécei-saire. Faites appeler le général •Junot et faites rédiger la sentence en règle par M. Treilhard, ou rédigez-la vous-même. 11 faut que le misérable soit jugé dans les vingt-quatre lieures.
Le 24, il écrit à Fouché :
Traduire devant une commission militaire et faire fusiller ce misérable agent de Fauche-Borel.
La même année, au mois de juin, un pêcheur de Saint-Valery est traduit devant une comm-ission militaire. Les juges Tacquittent. Le 20, Napoléon écrit à Fouché:
De qui était composée cette commission militaire? Il faut que ces gens-là soient bien bêtes, pour ne i ien dire de plus.
Retenez le pêcheur (acquitlé) en prison ; envoyez-le à . Feneslrelle, etc.
Le 56 février 1814, Psapoléon écrit, de Troyes, au maréchal Augereau :
J"ai fait fusiller ici un nommé Gau, ancien émigré, qui s'ét.iit avisé de porter la croix de saint Louis.
Si, à Mâcou et autres lieux, il est des indi-idus qui ont fait la même faute et portent la cocarde blanche et d'aiities signes de rébellion, que ti'ois heures après votre arrivée, il> soient arrêtés, traduits à une commission milit ire et fusilles. Sous quelque prf texte que ce soit, vous ne devez pas rester vingt-quatre heures dans un endroit sans que cette opération soit faite.
Ouvrez les Mémoires du général Thiébault. En Espagne, il reçoit l'ordre de présider à Rodrigo un conseil de revision, pour recondaniner un soldat déjà condamné à mort; et le général Leclerc lui signifie la nccessilé de confirmer la première sentence :
Ne sachant que répondre, ni comment dissimuler les sentiments que m'inspirait cet ordre de condumnatxon ainsi donné à mots couverts, tout ce que je pus faire fut de dire que « si le condamné avait mérité le jugement rendu, ce jugement serait confirmé ». Mais loin de là et malgré les effo ts d'un membre du conseil, le soldat fut acquitlé. Une scène vive entre le général et moi fut la conséquence de ce jut^ement...
Peu de temps après, nouvel incident, identique.
Ordre de condamner. Fureur du chef, l'innocence étant manifeste. Et sa vengeance:
Passant peu de jours après une revue de cette division, il fit arrêter un soldat de ma brigade, je ne sais plus pour quelle misère, assembla sur le-champ une commission militaire, la rompom d'officiers dont il était sûr et, sans que je pusse rien opposer à cette atrocité, il fit condamner et fusiller ce malheureux sur place. Ma justice pour deux innocents en fit donc assassiner un troisième.
Dans une ville d'Allemagne, le maréchal Davout ordonne au colonel Âchard de condamner à mort un marchand « inculpé d'on ne sait quoi », et de venir ensuite dîner chez lui. Au dessert, il demande :
Eh bien, vous avez condamné cet homme? — Non, monse gneur, il n'a pu être condamné. — Il n'a pu être condamné ! reprit le maréchal en criant de toutes ses forces, et vous osez vous présenter chez moi! — Il n'a pas été condamné, parce qu'il n'était pas coupab'e et je me suis rendu chez vous, parce que Votre excellence m'en a donné Tordre. — Qu'est-ce qui m'af... un colonel de cette espère et à l'empereur un sujet comme vous?... Je ne reçois pas ceux qui n'ont pas le feu sacré qu'il faut pour servir. Sortez de chez moi h. l'instant.
Pour quelques honnêtes gens qui résistaient, combien de milliers de « vrais militaires » ont assassiné par ordre les victimes désignées à leurs coups ?
Notre camarade Henri Varennes a publié ce dossier du lieutenant Fabry, où Ton voit le Conseil d'Etat constatant solennellement une condamnation par ordre, attendu que :
Convoqués par le ministre de la Guerre, leur chef suprême, pour juger un homme que le ministre luimême accusait, et qu'il affirmait coupable — comme en décembre 1894 le général Mercier — les officiers ont pu croire qu'ils n'étaient appelés que pour appliquer la peine.
A Madagascar, on a vu les patriotes hovas condamnés par ordre du général Gallieni dans une comédie de conseil de guerre :
Le lundi matin, 12 octobre, dépose Jean Carol, le directeur du Journal Officid de Tananarive reçut des mains d'un officier d'état-major les deux textes (français et malgache) du communiqué et de la proclamation qui devaient être insérés au prochain numéro de VOfficiel. Cette copie relatait : Tarreslation qui avait eu lieu la veille, le jugement du conseil de guerre i^in' a//rtt7 Hcger, le pourvoi en grâce que les deux condamnés formeraient le lendemain, le rejet du pourvoi par le conseil de revision à la date du I i, et la mise à mort du jeudi 15.
Voici enfin ce qui est arrivé celle année même à Montmédy.
Dans cette ville est cantonné un détachement du \& de ligne. Au mois de juillet, un soldat
nommé Vandenbosse est rentré à la caserne en état d'ivresse. Le colonel a décidé de le faire passer en conseil, avec le désir avoué de l'envoyer à Biribi. Le conseil, composé de o officiers, n'a pas voulu livrer aux compagnies de discipline un malheureux enfant, pour une faute si légère. Par 3 voix contre 2, il a prononcé l'acquittement.
Le 25 juillet 1898, le coloneldu 145'' de ligne, par la voie du rapport, a exprimé sa fureur en ces termes :
Le colonel ne peut s'eœpliqver la déchlon prise par le conseil de discipline du détachement de Monlmédy, dans, l'affaire du soldat Vandenbosse qui est un détestable sujet à tous les points de vue, et dont les nombreuses et graves punitions attestent l'incorrigibilité.
Le vote des trois membres du conseil semblerait indiquer de leur pari un esprit d'opposition que le chef de corps ne saurait tolérer et — sans vouloir en rien peser sur la conscience de ses subordonnés (si") — le colonel est absolument décidé à faire, au i3esoin par sa manière d être à leur égard, supporter à qui de droit les conséquences d'une conduite qui semblerait vouloir se mettre en opposition avec les décisittns certainement impartiales et raisonnées du commandant du détachement.
Les officiers intéressés voudront bien se le tenir pour dit une fois pour toutes.
Ainsi le soldat traduit en conseil était considéré
^62 I/AHMKK contre la INATIOJN
comme condamne d'avance. Les juges n'avaient qu'à enregistrer. Parce qu'ils n'ont pas condamné par ordre, parce qu'ils ont obéi à leur conscience, le colonel, qui tient leur carrière à sa discrétion, les insulte et les menace. Il les avertit « une fois pour toutes » qu'ils ne doivent pas se conduire comme des honnêtes gens, mais comme des valets, ou qu'ils seront brisés.
L'histoire des conseils de guerre n'étant qu'une collection de condamnations par ordre, les juges militaires ne devraient pas s'indigner d'être soupçonnés, pour une fois, d'une absolution ^jor ordre. Il eût été moins infamant pour eux d'acquitter par ordre un bandit de l'espèce d'Esterhazy que de l'innocenter spontanément.
ENJUIVKS
17 juin.
« Innocent ou coupable, nous entendons que riiomme jugé par nous au fond d'une cave et condamné en violation de toutes les garanties légales reste au bagne jusqu'à la mort. » Telle est la thèse de Boxon d'Ormescheville et de Pellieux, de l'étatniajor et de ses uhlans.
u Fùl-il coupable^ nous entendons qu'aucun homme ne puisse être attiré dans un guet-apens, jugé sans preuves, condamné sans défense. » Telle est la thèse des Français, en petit nombre, qui gardent le sens de la dignité humaine, le respect de la justice, ou simplement Tinstinct de la conservation.
Certes, si jamais la culpabilité de Dreyfus était établie, je serais le premier à m'en réjouir. Je me ferais un devoir de dénoncer au pays comme des
204 i/ahmée contre la .nation
quasi-complices de la trahison les chefs et les juges militaires qui n'auraient pas envoyé un traître avéré au poteau d'exécution, quand ils ont la fusillade si facile pour de malheureux soldats coupables d'une gaminerie. J'inscrii'ais avec une vive satisfaction le nom de Dreyfus, capitaine, officier d'état-major, sur la liste déjà si longue des traîtres militaires.
Car ces documents-là sont précieux. Il faut y recourir tous les jours. Non pas que les malfaiteurs soient rares dans l'armée professionnelle ; ils y pullulent en proportion au moins aussi forte que dans la société civile. Des histoires authentiques de vol, de meurtre, d'escroquerie, d'adultère malpropre, de débauche infâme, de lâche séduction, de basse délation, de tricheries au jeu, de menues filouteries, nous en connaissons mille. Seulement, il est impossible d'en faire usage dans la discussion. La loi protectrice des coquins l'interdit.
Nous devons nous limiter aux dossiers en quelque sorte officiels et classiques : c'est pourquoi les mêmes noms reviennent souvent sous notre plume. Les cas du lieutenant assassin Ânastay, du lieutenant avorteur Ravigneaux, des capitaines voleurs dénoncés par le commandant Allaire et par le commandant Myszkowsky, du lieutenant de vaisseau voleur dénoncé par le commandant Picard-Destelan, de l'amiral déserteur Duperré, de l'amiral menteur et
ENJUIVÉS 265
policier Besnard, de Fimmonde capitaine Bouïs, des généraux vendus Caffarèl et d'Andlau, sont des types, des « têtes de chapitre » sous chacune desquelles il faut ranger une riche catégorie de cas analogues.
Qu'on prouve donc au grand jour la culpabilité de Dreyfus, et je dirai : « Bravo I Ça ne m'étonne pas ; ils sont comme ça des tas dans la maison. » Seulement, nous voulons la preuve. Jusqu'à la preuve, nous sommes obligés de croire à l'innocence avec Zola. Le mot innocent ou coupable ne nous satisfait pas ; il nous répugne et nous révolte ; nous le déclarons abominable
Or, parce que l'homme égorgé dans Tombre et Je mystère est un juif, et que nous protestons contre l'assassinat, les auteurs de la chose assurent que nous sommes vendus aux juifs ! Ayant été des premiers à l'attaque contre les accapareurs de capitaux, ayant été des premiers à réclamer contre les grands voleurs juifs une répression qui devait logiquement atteindre les grands voleurs chrétiens, je trouve, en ce qui me concerne, l'accusation par trop bouffonne. Elle est drôle surtout quand on considère les accusateurs.
Les poltrons, d'abord, qui sont devenus antisémites fervents depuis qu'on crie « Mort aux juifs ! » dans les rues et qu'on pille les boutiques juives.
Ensuite les faméliques déçus, qui n'ont'pas pu
découvrir l'adresse du Syndicat-Fantôme : toute la basse Boulange, toujours à louer sur la place, et qu'on voit tantôt en boites éculées, dans les périodes calmes, tantôt en pelisses de loutre et d'astrakan, lorsqu'une duchesse d'Uzès, une Compagnie de Panama, un Max Lebaudy a lâché quelques millions. Ces gueux espéraient rançonner Rothschild à l'occasion de Dreyfus ; ils s'en pourléchaient d'avance ; comme Rothschild, économe et prudent, est bon esterhazyste, ils se sont rabattus au seul guichet ouvert, à la rue Saint-Dominique.
Antisémite aussi, M. de Rochefort. Il paye ses dettes. A Sydney, au lendemain de son évasion, il vécut des subsides des protestants Scheurer- Kestner et des juifs Bloch. A Genève, en 1874, alors qu'il ne soutirait pas encore à ses actionnaires des appointements annuels de 150,000 francs, ni à la Compagnie de Panama des chèques de loP), 000 francs, il fut entretenu par les aumônes des juifs allemands de Francfort. Pour quelques louis de plus, à cette époque, il était prêt à se faire circoncire. Maintenant, il annonce qu'il ne peut pas soufirir les juifs, et que s'il en trouvait un dans sa maison, u il le balayerait aussitôt ». Bon vieillard! Il n'a pas bien cherché.
Vingt journaux aboient après nous, qui défendons la justice outragée dans la personne d'un juif; ils nous livrent à la réprobation de leurs lec-
ENJUIVÉS 26T
teurs, comme entachés de juiverie. Le Gaulois de M. le juif Meyer, le Soir de M. le juif Pollonnais, h- Voltaire de M. le juif Klotz, le Petit Journal de MM. les juifs Ellissen etJudet {Ju dœu s] ne &on\. pas seuls à nous reprocher de judaïser. Les autres feuilles bien pensantes suivent le mouvement.
On escompte la délicatesse de notre camaraderie. On sait que nous n'aurons pas la méchanceté de publier la liste des juifs qui rédigent en partie ces organes monarchistes, catholiques, antisémites. On abuse. Et l'impudence des chrétiens qui fulminent contre la juiverie, tout en exploitant le travail des juifs, paraît égale à la lâcheté des juifs qui continuent de vivre et de travailler avec leurs insulteurs.
Antisémites enfin, Tétat-major et les militaires du beau monde. Mais pour tripoter sur les gros marchés de fournitures, l'élat-major juge tout de même que les grands juifs sont les meilleurs compères. Dans les forêts nationales où les barons juifs donnent à chasser, dans les châteaux royaux où les barons juifs donnent à danser, la fleur des garnisons voisines se dispute les invitations ; le soir, devant les petites juives millionnaires, paradent et font la roue tous les très catholiques et nobles officiers que le père juif a vus depuis le matin galoper à la queue de ses chiens.
Quand ces divers parasites de la juiverie mil-
268 L'AKMÉE CONTRK LA NATION
liardaire déclament contre les juifs, ils nous font le même effet que les bandes de patriotes qui braillent : « Vive Tarmée ! » en crachant sur l'uniforme du colonel Demassieux.