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INSULTE A L'ARMEE

24 juin.

En audience correctionnelle, un comparse du guignol judiciaire a dit que nous insultions quotidiennement Farmée. D'autres imbéciles, déjà, l'avaient dit. D'autres le répéteront, qui ne sont pas des imbéciles, mais des pourvoyeurs de bagne. Ils savent ce qu'ils font, et quelles conclusions ils préparent à ces prémisses pour le jour du Pronunciamiento.

Les attentats dont l'Italie est aujourd'hui le théâtre présagent ceux que nous subirons bientôt. Après avoir « tiré fort, visé juste », sur le peuple dont le labeur les entretient, après avoir fait massacrer quelques centaines de malheureux par leurs propres enfants, les guerriers italiens achèvent « juridiquement » la sanglante besogne. Ils poursuivent le cours des glorieuses victoires àl'in-

lérieur, qui sontrhabituelle revanche des capitulalions et des fuites devant Tennemi, de Lissa et de Cuslozza comme de Metz et de Sedan.

Succédant aux batteries d'artillerie, les tribunaux militaires font merveille... Dans les villes soumises à l'état de siège, la police arrête qui bon lui semble ; elle traîne des hommes, des femmes, des enfants, des étudiants, des ouvriers, des journalistes, devant les conseils de guerre ; et sans débats, sans preuves, sans défense, les militaires italiens condamnent les citoyens à la prison, au bagne, bientôt peut-être à la fusillade.

Nous verrons ici les mêmes crimes, que l'audace croissante des uns, que les funestes divisions et la pusillanimité des autres vont rendre inévitables. Les hommes dont on veut se débarrasser seront alors livrés à la soldatesque furieuse sous l'inculpation d'avoir, comme dit le président Martinet, insulté l'armée. Avant qu'on ne les bâillonne, ils doivent encore s'expliquer.

On n'insulte plus l'armée, on ne peut plus insulter l'armée depuis qu'elle comprend toute la nation sous les armes. Aucun citoyen ne peut avoir la pensée de lancer un outrage collectif contre l'armée dont il fait partie, avec ses frères, ses parents, ses amis. L'armée, ce n'est pas les vingt à vingtcinq mille fonctionnaires en costume, que la nation rétribue pour enseigner le maniement d'armes et

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pour veiller sur le matériel de guerre. L'armée, ce n'est pas même les quatre ceut mille petits jeunes gens qui reçoivent à cette heure, au régiment, une vague instruction militaire. L'armée, c'est les trois millions de citoyens qui marcheront en armes à la frontière quand ellesera menacée. Restent seuls en dehors de l'armée les exemptés, les réformés, les adolescents et les quinquagénaires où se recrute, comme par hasard, l'élément militariste le plus échauffé.

Cependant, admettons, pour la commodité de la discussion, qu'il faut entendre sous le nom d'armée la réunion des militaires professionnels. En quoi les a-t-on jamais offensés ?

On leur dit, un jour, à propos d'une certaine affaire, et sur les révélations de plusieurs d'entre eux : <' N'avez-vouspas, par mégarde,à votre insu, violé la loi ? N'auriez-vous pas, avec les meilleures intentions, commis une erreur ? »

Que devaient-ils faire ? Se justifier. Fonctionnaires salariés de la nation, ils ont à lui rendre compte de leurs actes. Ils sont justiciables du public pour tous les détails de leur administration militaire, comme les fonctionnaires des Postes, ou de l'Enseignement, ou des Travaux pul)lics. Et comme ils sont Français, interrogés par d'autres Français, ils devaient répondre avec calme, avec courtoisie, avec déférence.

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Tout au contraire, ils ont eu recours immédiatement à la violence. lisse sont emportés avec la dernière brutalité. Hors d'eux-mêmes, secouant leur ferraille et levant les poings, ils ont crié qu'ils n'avaient pas de comptes à rendre, qu'ils ne relevaient de personne, qu'ils étaient infaillibles, insoupçonnables, intangibles. Habitués à terroriser de malheureux enfants par la menace des pénalités sauvages du code militaire, ils ont supposé qu'ils épouvanteraient de la même façon tout le peuple. Ils ont, à la vérité, terrifié cette partie du peuple, encore en enfance, qui garde le pli de l'antique servitude. Mais ils ont fait hausser les épaules aux libres citoyens.

« Tu te fâches, donc tu as tort. » Leur accès de rage était à lui seul un aveu.

, S'ils avaient voulu discuter loyalement, de bonne foi, même au point de vue étroit de « l'honneur spécial » et de la « raison d'Etat », ils auraient choisi pour défenseurs d'honnêtes gens. Dans le clan du césarisme et de la réaction, il y a des écrivains personnellement estimables, et dont le talent .se fût dévoué aux sophismesles plus pernicieux de la thèse militariste.

Mais, pour bien établir qu'il voulait seulement injurier ses adversaires, provoquer la nation, attirer dans sa propre sédition les factions séditieuses, l'état-major a confié sa cause à des malandrins. Il

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a racolé tous les résidus de la basse Boulange, du Panama, des procès de chantage, tous les journalistes de sac et de corde, et leur a donné son investiture. Il est allé chercher officiellement, solennellement, le forban le plus effronté de la presse moderne, un homme qui n'a jamais eu pour armes que le mensonge et la calomnie, qui n'a jamais connu d'autres arguments que Toutrage ordurier, un homme dont la vie publique est une suite de trahisons et dont la vie privée est un tissu de scandales, un homme qui avait cent fois couvert de boue tous les chefs militaires. Et cet homme est devenu le prolecteur de Tétat-major, à charge d'exercer son métier contre les chefs de la démocratie.

On dirait que les militaires ne croient au monde qu'à la lâcheté. Ils ont spéculé sur la lâcheté du peuple en lui faisant craindre une guerre, si leurs mystères étaient dévoilés. Ils ont spéculé sur la lâcheté de la presse, en lui faisant craindre les foudres de M. de Rochefort. Ils n'ont pas trop mal réussi. Les neuf dixièmes des Français ont eu peur de Guillaume ; et les neuf dixièmes des journalistes ont eu peur de M. de Rochefort, comme s'il y avait des ■• cadavres » dans leur existence.

Mais quel que soit le succès de la manœuvre, elle ne fera pas la gloire de ceux qui l'ont employée. Que le prisonnier de l'île du Diable soit innocent ou coupable, Esterhazy sera toujours Esterhazy,

Rochefort sera toujours Rochefort ; et M. Le Mouton de Boisdeffre restera l'acolyte de Rochefort et d'Esterhazy.

Quand on a fait, six mois durant, insulter ses adversaires par les virtuoses de l'injure, il faut du toupet pour se plaindre de quelques paroles sévères.

Encore, à quel propos nous est-il arrivé de tenir un langage si dur ? La série de nos articles est là : c'est à propos de voleurs, d'escrocs, de meurtriers, d'avorteurs, de faussaires, de concussionnaires, de déserteurs, de traîtres, nommément désignés, avec énumération des faits et des documents. ?S'ous avons donc insulté l'armée parce que nous avons réprouvé ces gens-là ?

Nous demandons au président Martinet, et à ceux qui nous accuseront encore d'avoir insulté l'armée, quelles raisons intimes ils peuvent avoir de s'intéresser à ces diverses catégories de malfaiteurs ? Et si nous insultons l'armée professionnelle en réprouvant les voleurs, faussaires, escrocs, concussionnaires, déserteurs, meurtriers et traîtres — c'est donc que l'armée professionnelle n'est qu'une collection de bandits ? Voilà ce qu'insinue le président Martinet. Nous dénonçons au ministre de la justice, en même temps qu'au ministre de la guerre, ce diffamateur de l'armée.

Le Janissaire ne marche pas sans la Marmite, dit un proverbe turc rapporté de Constantinople par Hanotaux. C'est pourquoi l'état-major a cherché d'abord des souteneurs dans les fonds sous-marins de la presse. Il y a des associations qui résultent de la nature des choses.

On a trouvé naturelle aussi la présence aux guichets de la rue Saint-Dominiqué de tous les aigrefins qui défilèrent précédemment aux guichets du Panama. Le rapport Vallé sert d'annuaire aux uhlans d'Esterhazy. Ce sont toujours les mêmes qui touchent. Quand on a fait chanter M. de Lesseps ou Max Lebaudy, on peut y aller avec Le Mouton de Boisdeffre ; et les 630 millions du budget de la guerre, dont l'armée profite si peu, ne doivent pas être perdus pour tout le monde. Ce qui manque à la gamelle des soldats garnit le râtelier de la Boulange.

Il est juste, enfin, que les privilégiés défendent aveuglément la monstrueuse idole militaire, puisqu'elle est leur dernière sauvegarde ; ou que les grands tripoteurs montent la garde autour de la plus riche mine de scandaleux profits ; ou que tous les dispensés, exemptés, réformés de la bourgeoisie payent leur dette au Pouvoir arbitraire qui les a sauvés de la caserne. Quand on dressera la liste des scribes de Tétat-major dans TafTaire Dreyfus, il sera curieux et nécessaire d'indiquer en regard de leur nom leur position militaire, ou celle de leurs fils ; alors s'expliqueront un grand nombre de défections et de lâchetés. Si le budget de GiO millions, soustrait à tout contrôle, est un immense fonds de corruption, la libre disposition de la vie des hommes, la faculté de les torturer, de les expédier au bagne, ou de les mettre en congé, de les dispenser, de les réformer, de leur attribuer un poste confortable à l'abri des coups, donne une bien autre puissance.

De tous ceux qui ont assumé la tâche de déshonorer la France aux yeux du monde et d'étouffer chez le peuple français le dernier sentiment de justice et de dignité, l'attitude s'explique donc aisément. 11 n'y a qu'un homme dont la conduite adéconcerté, pais indigné beaucoup de gens, parce qu'on n'en pouvait découvrir les motifs. C'est M. de Rocheforl.

Les socialistes parlementaires, à qui le citoyen

marquis vient de procurer quelques désastres électoraux, s'échauffent un peu tard à ce sujet. Et rétonnement qu'ils laissent voir devant les turlupinades de Brididi passe les bornes de la naïveté.

Il arrive assez souvent que les révolutionnaireSt ou prétendus tels, sont de grands enfants ; il faut que les révolutionnaires français, en particulier, soient très simples pour avoir compté comme des leurs, depuis plus de trente ans, un aristocrate qui incarne toutes les roueries, toutes les incapacités, tous les vices et tout le cynisme de sa race. M. de Rochefort appartient à la caste exploitante autant par ses instincts que par ses actes ; il ne s'y enrôle pas d'aujourd'hui : il la sert comme il l'a toujours et très efficacement servie.

Quand on observe superficiellement la vie d'un homme pulbic, on croit voir des contradictions, qui s'effacent et qui se fondent au contraire dans une parfaite logique dès qu'on approfondit davantage. Nous avons eu l'occasion de le constater à propos de M. Méline, jadis membre de la Commune, maintenant directeur de la Compagnie de Famine et du syndicat de réaction, et qui n'a cependant fait que changer de costume pour jouer le même rôle. Nous le constatons une fois de plus à propos de M. de Rochefort.

Gomment peut-on s'étonner de l'adhésion du citoyen marquis au néo-boulangisme, après qu'il a

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monté le boulangisme première manière ? N'a-t-il pas marché dix ans plus tôt comme aujourd'hui avec la Caserne et la Sacristie contre la société civile et contre la liberté? N'est-il pas Fauteur du fameux sonnet à la Vierge Marie qui a fait la joie des Jeux Floraux ? N'est-ce pas autant par piété que par... prudence qu'il faisait blinder sa culotte avec des médailles de l'Immaculée Conception, quand M. de Cassagnac réussit à le traîner sur le terrain ?

Ce n'est pas la première fois qu'il travaille avec M, de Mun ; c'est la seconde. A quoi sert donc l'expérience? N'est-il pas démontré que cet homme a la manie césarienne dans le sang? Il a raillé Napoléon 111, étant venu trop tard pour le lancer ; s'il eût déjà tenu la plume en 1848, c'est lui qui aurait fait le second Empire.

Jouisseur et lâche, stipendié de tous les Panamas, familier de tous les tripots, il a pratiqué Fart d'utiliser le crédit et d'exploiter le travail de ses amis, qui ne furent jamais que ses dupes ; il s'est toujours dérobé devant les périls qu'il avait suscités. Il n'a pas plus combattu pour la Révolution en 1871 qu'il n'avait combattu pour la France en 1870. Il à passé sa vie à fuir. Il excelle uniquement à faire mourir les autres à son profit. Insolent et despotique, il prétend imposer ses caprices à tout ce qui l'entoure. Il a menacé de ses foudres bouffonnes

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les candidats députés qui ne flétriraient pas Dreyfus, ennemi supposé de sa paix intime. Il s'obstine à confondre. le condamné de Tîle du Diable avec un homonyme, auteur de ses plus cuisantes infortunes. Et parce que Louis XIV avait fait du gros Vivonne, frère de la Montespan, un général des galères, le citoyen marquis voulait faire de M\ Vervoort le représentant des Grandes-Carrières. On n'est pas plus féodal.

Il passe pour un grand journaliste. Son œuvre de journaliste est en effet considérable : il a travaillé sans relâche à discréditer la presse d'opposition.

Les chefs militaires traquent les journaux honnêtes dans toute la France et tâchent d'intimider les marchands qui les vendent. Ils propagent Vlntransifjeant, leur organe presque officiel. Cependant, M. de Rochefort les a bombardés d'épithètes ordurières ou sanglantes pendant toute sa carrière; et nous n'avons jamais fait qu'énumérer des chiffres, des documents, des preuves, sans commentaires injurieux. Ce rapprochement éclaire tout.

Durant un quart de siècle, M. de Rochefort a débité des plaisanteries, des farces, des calembours, des coq-à-l'àne, des mensonges effrontés, mais tellement gros qu'ils ne pouvaient tromper personne. Ignorant et paresseux, l'oreille ouverte à tous les racontars saugrenus, l'imagination

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prompte aux élucubrations les plus folles, incapable de lire, de méditer, de comprendre, mais confiant dans son bagout de camelot, il amusait les sceptiques et stupéfiait les imbéciles.

Au fond, il ruinait d'avance Tautorité de toutes les critiques dirigées contre le pouvoir. Il permettait aux gouvernants politiques et aux dirigeants sociaux d'assimiler toute opposition à ses extravagances et de hausser dédaigneusement les épaules. Quand M. de Rochefort déclare que l'Egypte est un effroyable désert, ou qu'il adjure le gouvernement de réclamer Babylone dans le partage de la Chine, les Hanotaux ont beau jeu pour triompher devant le Parlement et devant le pays.

Camille Desmoulins disait à Hébert, substitut de Chaumette et rédacteur du Père Duchène avant Alphonse Humbert :

Ne sais-tu pas, malheureux, que quand les despotes de lEu'ope veulent persuader à leurs esclaves que Paris, cette ville renotnme'e par ses lumières, est plongée dans la barbarie, ce sont des lambeaux de tes gazelles qu'ils insèrent dans leurs feuilles... I Comme si tes saletés étaient celles de la nation ! Comme si ua égout de Paris était la Seine.

M. de Rochefort a joué précisément le même rôle. On a donné partout, pendant vingt-cinq ans, ses àneries pour celles de l'opposition. Il a été le €ompère du gouvernement qu'il avait l'air d'atta-

quer. Il a semé la défiance et la haine contre tous les chefs de la démocratie. Successivement, il les xlIous couverts d'outrages, accablés de calomnies. Aux heures décisives, il a toujours su produire dans le camp populaire les divisions qui assurent la victoire aux puissances de réaction. Ses trahisons sont la ressource infaillible du Pouvoir aux abois. Il est le traître par excellence. Et l'ignominie de ses passions séniles, ajoutant aux hontes de sa vie publique, a fait de cet homme le bandit le plus répugnant de la tourbe césarienne.

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