CHAPITRE VIII
LA VÉNALITÉ DANS l'aRMÉE. — LE LUXE ET LES LOIS SOMPTUAIRES
La propriété militaire. — L'offre et la demande. — Conséquences de la vénalité des charges, — Le rachat de l'armée par le roi. — L'ordonnance de 1776 sur l'extinction de la finance des emplois. — Le luxe dans les camps et dans les villes de garnison. — Ordonnances contre la profusion des équipages et la somptuosité des tables. — Le jeu et les dettes. — La noblesse ruinée par le service militaire. — L'invasion de la roture.
On s'étonne parfois du luxe excessif d'officiers de tous grades dans les cadres et hors des cadres de l'armée. La nécessité d'occuper la noblesse ou de l'amuser par des hochets et des titres ne suffirait pas seule à expliquer cette surabondance. La vénalité des charges militaires, y est pour quelque chose. Elle n'a pas seulement empêché l'extinction des emplois inutiles. Elle a été une continuelle provocation à des créations nouvelles. Ce n'est pas en un jour ni même en un siècle qu'on a pu rompre avec les traditions des armées mercenaires.
L'ancienne armée n'appartient pas au roi. Les héritiers des grands féodaux lui apportent des contingents levés par eux et relevant d'eux seuls. Quand le roi en vient à se réserver exclusivement, le droit de lever des troupes, il s'en dessaisit presque aussitôt, tantôt à titre gracieux en faveur de
ceux qui l'ont bien servi, tantôt en vendant, à deniers comptants, des brevets de capitaine ou de colonel. Un régiment, une compagnie sont alors des valeurs marchandes comme aujourd'hui des études de notaire ou des parts d'agent de change.
Et, par une suite naturelle de cet état de choses, longtemps, dans une compagnie ou dans un régiment, les grades inférieurs ont été à la discrétion du capitaine ou du colonel sous réserve de « l'attache » délivrée par le colonel-général. Même au xviii" siècle, cette vénalité des grades inférieurs n'a pas complètement disparu. Sans doute elle est interdite parles ordonnances et les injonctions réitérées des secrétaires d'Etat. Mais, quand on veut obtenir une place occupée par un officier peu fortuné, on lui offre une certaine somme pour le décider à se retirer. Ces négociations s'appelaient des (( concordats ». Elles ont contribué à écarter des régiments la noblesse trop pauvre pour y tenir son rang et à faire disparaître avant l'heure les officiers qui avaient souvent le plus d'expérience et de savoir.
La valeur de la propriété militaire a beaucoup varié selon les lois de l'offre et de la demande, selon l'éclat de certaines charges, selon les avantages qu'elles pouvaient offrir à leurs possesseurs. La guerre ou la paix ont aussi leur contre-coup sur le marché. La guerre qui offre mille occasions de se distinguer et d'arriver aux grades d'offîciers-généraux fait infailliblement hausser le prix des régiments et des compagnies. Dans la Maison militaire où se pousse la haute noblesse, les plus petits emplois atteignent des prix fort élevés. On ne peut payer trop cher l'avantage de vivre à la Cour. La Cour est le domaine des grâces et ceux qui emploient ainsi leurs capitaux espèrent bien en toucher les intérêts sous forme de titres, pensions, bénéfices pour eux ou pour leurs familles. On ne pouvait mieux placer son argent. Les charges de la Gendarmerie et de la cavalerie étaient aussi
fort estimées. Nous avons vu quels prix élevés elles atteignaient dans la Maison du roi. Ajoutons que, dans l'infanterie même, les régiments avaient leur hiérarchie et différaient de prix selon leur rang. L'ancienneté leur confère une sorte de noblesse qui leur donne dans les marches et les parades le pas sur les autres corps. Le régiment des Gardesfrançaises, par exemple, qui venait en tête de toutes les troupes de pied, avait une valeur beaucoup plus grande qu'un régiment de création récente.
Sans doute ces charges militaires ne sont pas héréditaires comme les charges de justice. En cas de mort, le prix de la charge est perdu pour la famille et doit être vendu au profit du Trésor royal. Mais il est avec le roi des accommodements. La propriété militaire partageait le sort de toutes les propriétés. Elle pouvait être grevée de charges dont il fallait la débarrasser avant d'investir un nouveau titulaire. Les « brevets de retenue, » les « brevets d'assurance » ne sont pas autre chose que des hypothèques, prises sur la valeur marchande des charges, et qui en rendent souvent la transmission fort difficile. Rien n'empêche, au surplus, un colonel qui se retire de bonne heure ou qui devient officier-général de chercher, de son vivant, à assurer de préférence à quelqu'un des siens le régiment dont il est propriétaire.
La vénalité a été longtemps un des plus sérieux obstacles à l'établissement de la hiérarchie et des règles de l'avancement. Si parles « concordats » et.(( les tontines », elle cause souvent, par ricochet, le trafic des grades subalternes, elle a aussi son choc en retour sur les emplois supérieurs. Sans doute les grades d'officiers-généraux, nous l'avons dit, ne s'achetaient pas, et il n'était pas absolument nécessaire de choisir les brigadiers parmi les colonels. Mais les exceptions sont rares. Si tous les brigadiers n'ont pas été colonels, tous ou presque tous les colonels se croient destinés à être brigadiers. Les grades supérieurs avaient fini, eux aussi, par subir
les inconvénients de la vénalité parce que les charges vénales étaient les échelons qui menaient le plus sûrement au généralat.
Innombrables sont les ordonnances par lesquelles le pouvoir royal cherche à pallier le mal ou à tourner l'obstacle, soit en imposant aux acquéreurs de charges un stage obligatoire dans les grades inférieurs, soit en fixant officiellement le prix des compagnies et des régiments.
On n'a pas tardé à remarquer combien ces palliatifs étaient vains et l'on en est venu au xviii' siècle au seul remède efficace : le remboursement. Il a donc fallu que le roi rachetât pièce à pièce son armée. Mais ça été une œuvre de longue haleine et les ressources disponibles étaient toujours bien faibles pour une si grosse entreprise.
Pour accélérer un peu ce remboursement, une ordonnance décide, en 1776, que tous les régiments d'infanterie, de cavalerie, de dragons, de hussards, de troupes légères ainsi que les compagnies de ces différents corps auxquels était attachée une finance quelconque, perdront le jour où ils deviendront vacants par mort, démission ou autrement, un quart du prix de leur finance, un autre quart à la vacance suivante et ainsi de suite si bien qu'à la quatrième mutation tous ces emplois devaient se trouver libérés. Ainsi, un régiment estimé quarante mille francs, n'en valait plus que trente mille en passant par les mains d'un second colonel, vingt mille avec le troisième, dix mille avec le quatrième, après quoi, il redevenait la propriété du roi.
Bien que cette mesure n'atteignît ni les corps de la Maison du roi ni les compagnies d'ordonnance, elle souleva dans le camp des intéressés les plus violentes réclamations. La propriété militaire n'était-elle pas une propriété, et, à ce titre, tout aussi sacrée qu'une autre ? Ceux qui voyaient ainsi leur bien se réduire et s'éteindre dans leurs mains crièrent à la confiscation. L'édit fut appliqué néanmoins et
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en 1791 la Constituante n'eut qu'à achever l'œuvre entreprise par la monarchie et déjà fort avancée.
Presque tous les régiments d'infanterie française étaient à ce moment la propriété du roi ainsi qu'une partie des régiments à cheval. Il restait encore à reprendre aux particuliers seize régiments de cavalerie, sept régiments de dragons et cinq de hussards. Leur rachat coûta moins cher que les charges du seul régiment des Gardes-françaises. Voici, du reste, la carte à payer présentée à l'Assemblée par le baron de Wimpfen pour le remboursement de toutes les charges militaires :
Maréchaux des logis des camps et armées 810.833 I.
Charges de l'état-major de la cavalerie 2.778.000
Régiments d'infanterie 824.937.10
Cavalerie, hussards, dragons 6.677.450
Gardes-françaises 6.684.000
Gendarmerie 2.464.625
Gendarmerie de la garde 1.975.000
Chevau-légers de la garde 1,774.000
Officiers du point d'honneur 4.492.500
Connétablie 515 .000
Prévôté 876.200
Gardes de la Porte 1.480.000
Cent-Suisses 2.290.000
Maréchaussée de Bourges et de Brest 126.485.14
Ecuyers et commissaires des guerres 15.820.000
Quelques régiments étrangers Salm, Dillon, Lamarck.. 157.680
Ces derniers étaient des régiments levés aux frais dés familles et dont, par exception, les charges n'étaient pas seulement vénales, mais héréditaires, à ce point même qu'à défaut d'héritiers mâles ils passaient aux femmes.
La vénalité a très largement contribué au xvif et au xviii^ siècle à ouvrir aux classes moyennes l'accès des grades et à en écarter la noblesse. « Dans l'état actuel, écrit le comte de Saint-Germain à Pàris-Duverney, on ne peut plus recevoir d'officiers qu'ils n'achètent leurs emplois et n'aient des pensions de chez eux. Toute la pauvre noblesse
LA VÉxXALITÉ DANS L'ARMÉE 141
qui faisait la force des armées en est absolument exclue. » Le préambule de l'ordonnance de 1776 qui supprima la finance de tous les emplois, en condamnant un abus si préjudiciable « au bien du service, à la discipline et à l'esprit d'émulation » déplore l'impossibilité où se trouve le roi « de faire jouir la noblesse dénuée de fortune des récompenses qu'elle peut mériter par des services distingués. » Plus d'un quart des officiers, remarque Sénac de Meilhan aux approches de 1789, ne sont pas nobles ou sont anoblis. C'est par la vénalité des charges militaires que la riche bourgeoisie a fait sa trouée dans l'armée, et de l'armée dans la noblesse.
Nobles d'origine ou anoblis par la finance, les officiers déploient dans les camps ou pendant leurs courts séjours dans les villes de garnison un luxe qui a provoqué de nombreuses lois somptuaires. L'abus est venu du roi lui-môme qui traînait à sa suite dans les camps, dans les sièges ou dans les revues de parade, toute une armée de princes, de princesses, de courtisans, de dames d'honneur avec leurs gardes et leurs valets, leurs chevaux et leurs équipages. Turenne, qui mangeait des viandes communes dans des assiettes de fer, s'est élevé plus d'une fois contre ces habitudes si contraires à l'esprit militaire et à la mobilité des armées.
Une ordonnance de 1641 signale déjà cette folle émulation entre les officiers qui occupent les grandes charges et s'y ruinent et ceux qui « étant moins accommodés ne laissent pas de vouloir, par générosité, traiter aussi splendidement que ceux qui ont plus de moyens ».
La table du moindre officier-général en campagne est servie et décorée avec la délicatesse et la magnificence d'un festin d'apparat. A la tranchée devant Arras, le maréchal d'Humières donne l'exemple de faire servir des ragoûts et des entremets dans de la vaisselle plate. Un capitaine de
Chevau-légers a un équipage de trente chevaux, de vingt ou vingt-cinq valets, et des voitures en conséquence. De simples mousquetaires portent des perles et des diamants dans leurs broderies. Un lieutenant-général a une soixantaine de chevaux et se fait suivre, pour ses réceptions, d'un nombreux bagage de vaisselle de porcelaine et de cristaux.
Le maréchal de Saxe, justement inquietde ces folles dépenses et des « impedimenta » qui en sont la suite inévitable, compare les armées de son temps aux armées des Perses que nous décrit Quinte-Curce. Tous les généraux se croient tenus d'avoir table ouverte. Ils traînent à leur suite plusieurs carrosses, trente ou quarante chevaux, presque autant de valets et des voitures de transport à proportion. Ces convois couvrent les routes et paralysent les mouvements des troupes. << Un officier riche veut avoir un équipage leste et brillant pour entrer en campagne. Il lui faut une berline, un vis-à-vis, un carrosse coupé, de beaux mulets richement caparaçonnés, une multitude de laquais et de palefreniers tout chamarrés, une batterie de cuisine et une table à trois services. »
Ces prodigalités sont devenues si naturelles qu'on a fini par accorder aux officiers-généraux des appointements dits « de table » pour atténuer un peu les dépenses qui les accablent. Le général en chef tient quelquefois une table de deux cents couverts « où les jeunes officiers d'état-major viennent retenir leur place en retournant leur assiette comme à l'auberge ».
A maintes reprises, par des ordonnances somptuaires, on a tenté de réprimer ces excès. Celle de 1641 veut qu'il n'y ait plus désormais qu'un service de viandes, de quelque sorte que ce soit, et « un de fruits qui sera le second et le dernier ». En 1672, défense aux officiers en campagne de faire paraître sur leurs tables plus de deux services de viandes et un de fruits, ordre de réduire en même temps le nombre des bagages. En 1690 défense d'emporter de la
vaisselle d'argent dans ses équipages. En 1707, nouvelle défense de servir des fruits dans des porcelaines, cristaux et autres vases riches. En 1776, défense à un lieutenant-général, commandant une province, d'avoir à sa table plus de vingt couverts. Quinze couverts seulement sont accordés au commandant d'une division, douze au maréchal de camp, huit auxcolonels.Ettoutesces tables sans distinction, doivent être servies « militairement ». Convaincue que « le luxe est un principe de corruption », Sa Majesté exige que les chefs de corps veillent à ce que « leurs subordonnés n'excèdent pas en dépense le montant de leurs appointements » et défend aux riches « d'humilier leurs camarades ».
Mais ces ordonnances sont si peu respectées qu'en 1788, après le nombre des couverts, Brienne en vient à fixer par règlement le nombre des plats. Les officiers-généraux ne pourront avoir plus de dix plats en un ou deux services, « potage non compris ». Les colonels et les majors sont réduits à six plats. Et comme les supercheries sont faciles, comme, pour se moquer agréablement des ordonnances, les officiers ont imaginé de servir plusieurs viandes en un seul plat ingénieusement machiné, l'ordonnance proscrit désormais, avec un grand sérieux, l'usage des « plats à compartiments ».
Quoi d'étonnant si les plus belles fortunes fondent comme cire entre les mains de ces officiers qui se ruinent en dépenses magnifiques pour soutenir le prestige du militaire ? Après le luxe des tables, il faut que les ordonnances ou les arrêts du Conseil répriment le jeu, punissent d'amende et de prison ceux qui se laissent aller aux douceurs du pharaon ou de la bassette et qui en sont réduits ensuite à faire des billets d'honneur à des marchands ou à des usuriers.
Il est vrai qu'après avoir vainement cherché à les empêcher de faire des dettes, on les autorise souvent à ne pas les payer. La loi militaire ne reconnaît pas les dettes de jeu. Elle
condamne uniformément aux arrêts et ceux qui perdent et ceux qui gagnent. Il n'est pas rare non plus de voir les chefs de corps interdire aux juifs l'accès des cafés fréquentés par les officiers. Il est, en outre, très difficile de saisir pour dettes les biens meubles ou immeubles des gens de guerre. Par la seule raison « qu'ils ont exposé leur sang et leur vie pour le service du prince », ils obtiennent facilement des « arrêts de surséance, » arrêts renouvelables qui leur permettent de tenir pendant des années leurs créanciers en échec.
C'est en vain que, pour garder son rang, l'officier jette ses revenus et ses appointements dans la fournaise. II lui faut recourir à des ressources extraordinaires. L'ennemi en campagne en fait alors tous les frais. Pendant la guerre, on tolère de l'officier comme du soldat ce qu'on appelle un « demi-pillage ». Feuquières écrit à Louvois qu'il a gagné cent mille livres à travers le pays ennemi. Louvois répond simplement : « Je voudrais qu'il y en eût davantage. » A Luxembourg qui, après une campagne, réclame une grâce du roi le même Louvois écrit : « Quoique le roi soit persuadé que vous l'avez bien volé dans le pays dont vous revenez, Sa Majesté a trouvé bon de vous donner encore 2000 écus. » Villars trouve tout naturel « d'engraisser son Vaux ». Et Richelieu, le père la Maraude, consacre ostensiblement le fruit de ses rapines à élever le pavillon de Hanovre.
Quand on parcourt la feuille des pensions, on est toujours tenté de la trouver trop longue. Mais comme les ordonnances n'assignaient pas alors une pension régulière à l'officier retiré, il lui fallait bien recourir « aux grâces du roi ». Cette pension qui le fait vivre ne lui rend pas la fortune qu'il a le plus souvent dépensée au service. Aussi la pauvre noblesse finit-elle par se détourner de l'état militaire où elle ne peut plus lutter contre les bourgeois enrichis dont le luxe criard insulte à sa misère. Et c'est le privilège dont elle était le plus fière qui aie plus sûrement contribué à l'appauvrir.