DE PIED
La cavalerie. — Vieilles traditions féodales. — Dragons, hussards et troupes légères. — Les gardes-françaises et les gardes-suisses. — L'infanterie. — Les noms des régiments. — Les drapeaux. — Constitution intérieure des régiments. — Grenadiers et fusiliers. — Les troupes étrangères : Suisses, Allemands, Irlandais, Italiens. — Comment se recrutent les régiments étrangers. — Le pied de guerre et le pied de paix. — L'effectif en 1789.
Si la cavalerie a cessé au xvii' siècle d'être la reine des batailles, elle est restée longtemps encore la reine de l'opinion. Son prestige ne s'est efîacé que lentement avec ses privilèges. Les cavaliers ne sont pas des soldats ordinaires; ce sont des « maîtres ». Le colonel est un « mestre de camp. » Dans les marches, au camp, dans les manœuvres et dans les parades, la cavalerie a le pas sur toutes les troupes de pied. M"' de Sévigné écrit à sa fille en 1671 : « M. d'Ambre est fort content d'être hors de l'infanterie, c'est-à-dire hors de l'hôpital. » Et M. d'Ambre servait dans un corps illustre, le régiment de Champagne ! Officiers et maîtres touchent une solde plus forte que «lapédaille ». Le prix des régiments etdes compagnies est aussi plus élevé que dans l'infanterie. C'est là que la vénalité a jeté ses plus fortes racines. Les officiers y sont plus nombreux, la faveur et le caprice y tiennent
toujours*une plus grande place. En 1777, sur un régiment de 480 maîtres, on compte cent quarante-six officiers ou basofficiers. Même quand il a racheté les compagnies, le roi persiste à donner des places de capitaines à de jeunes gentilshommes qui n'ont point passé par les autres grades.
Si la cavalerie a gardé longtemps quelque chose de son prestige féodal, c'est qu'elle a gardé assez longtemps aussi sa supériorité sur les champs de bataille. En perdant son feu l'infanterie perd sa force. Avec son épée dans une main, son mousquet dans l'autre, le fantassin n'a plus que la ressource d'aller s'abriter derrière la faible barrière que lui offrent les piquiers. Les « escopeteries » ne sont que préludes et horsd'œuvre. La vraie bataille commence quand « les maîtres » entrent en scène. *
Pourtant, sur la fin du xvii' siècle, les progrès des armes à feu commencent à inquiéter les partisans les plus convaincus de la prééminence du cavalier. Vers 1680, on crut sauver les prérogatives de la cavalerie en lui assurant les avantages des gens de pied. On établit dans chaque compagnie deux carabiniers choisis parmi les plus adroits tireurs. Plus tard, on en fit des compagnies distinctes et même, en 1693, un régiment. On compta sous Louis XIV jusqu'à cent sept compagnies de carabiniers qui formaient en campagne une brigade distincte.
Mais, au xviif siècle, on cherche dans une autre voie les progrès de l'arme. Sans doute, la cavalerie vaut toujours par l'arme blanche et par le choc. Mais les actions de choc se font plus rares; la guerre se complique. On se préoccupe plus qu'autrefois d'éclairer les armées en campagne, d'étendre le cercle de leur action, d'assurer leur ravitaillement. On demande, en conséquence, aux gens de cheval des services d'un autre ordre. Par suite, le nombre des régiments de cavalerie proprement dite n'a pas cessé de décroître au profit des régiments de dragons et de hussards qui ont fini
par accaparer exclusivement ce nom de « cavalerie légère » réservé, à l'origine, à toutes les troupes de cheval qui n'étaient pas « Gendarmerie » ou « Maison du roi ».
Uniforme du régiment de colonel général en 1635, d'après Montigny,
Uniforme. — Habit bleu à la polonaise, parements, collet et revers de panne cramoisie, bordée d'un £;alon de fil jaune, doublure cramoisie, 7 boutons en revers, 3 au-dessous avec agréments, le ?alon jaune, houppes en fil jaune, buffle et culotte chamois, boutons jaunes, chapeau borde d'un galon jaune. — Equipage du cheval en drap bleu bordé d'un galon des livrées du Colonel général.— 3 étendards, 2 fond blanc et l fond rouge.
Ces régiments de cavalerie furent longtemps levés par capitulation à l'étranger et composés en grande partie de reîtres allemands. Sur ce modèle se sont formés les premiers
régiments recrutés en France et qui portaient d'abord les noms des colonels-propriétaires. A la fin du xviif siècle, à part les régiments du Roi, de la Reine, des princes, du colonel-général, du mestre de camp-général, du commissaire-général et les régiments étrangers, tous les corps de cavalerie avaient des noms de province.
On fait remonter l'origine des dragons au maréchal de Cossé-Brissac qui, faisant la guerre en Piémont, sous Henri III, imagina d'improviser cavaliers un certain nombre de fantassins qui conservaient à cheval le mousquet et la pique. Ils n'étaient montés du reste qu'afin de se porter plus rapidement là où ils devaient combattre à pied. Et, pour que la perte fut moins grande, on ne leur donnait que de mauvais chevaux.
Organisés en régiments sous Louis XIV, les dragons sont rangés dans l'infanterie par toutes les ordonnances du xvif siècle. S'ils ont le sabre à poignée et le pistolet des cavaliers, ils portent le fusil et la baïonnette, ils ont les tambours comme les fantassins et non les timbales. Le prix de la recrue n'est pas sensiblement plus élevé que dans l'infanterie. Très longtemps leurs colonels n'ont eu aucun compte à rendre au général de la cavalerie. Ainsi le dragon n'a-t-il ni le rang, ni la solde, ni le prestige du « maître ».
Les dragons sont, avant tout, troupes de soutien et d'escorte. Sur le terrain, quand ils mettent pied à terre, ils laissent quelques hommes à la garde des chevaux pendant que les autres, profitant des moindres accidents, haies, fossés, ravins, servent à protéger la ligne de bataille ou la marche de la cavalerie. Outre leurs armes, ils portent des outils, haches, pelles, pioches et serpes. On les emploie à détruire un obstacle, à réparer une route, à protéger la ligne de bataille, à éclairer la marche dans les passages difficiles, ou encore, dans les sièges, aux travaux de la tranchée. Ils
deviennent bientôt les auxiliaires indispensables de toutes
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les opérations par leur extrême mobilité et la variété de leurs services.
Il y avait deux régiments de dragons en 1669, quatorze en 1678, -vingt-quatre en 1776, alors qu'il ne restait plus que vingt-trois régiments de cavalerie. Et le fossé qui séparait la cavalerie des dragons s'était peu à peu comblé par suite de l'importance croissante des troupes légères. Officiers et soldats héritaient insensiblement de tous les avantages dont la cavalerie entendait autrefois se réserver le privilège.
Les hussards, d'origine hongroise, ont été longtemps rangés parmi les troupes irrégulières. Quelques officiers français avaient remarqué les services rendus par ces cavaliers dans les guerres contre les Turcs. Au xviii" siècle, pendant la guerre de la Succession d'Autriche,Marie-Thérèse accueillit avec reconnaissance ces bandes hongroises qui ne lui coûtaient guère parce qu'elles vivaient de pillage. Chez nous Luxembourg, en 1692, leva le premier régiment de hussards. Le maréchal de Villars en créa un autre. L'électeur de Bavière nous donna le troisième.
A l'exemple de ses ennemis, le maréchal de Saxe eut ses hulans levés en vue d'une campagne et rangés ordinairement sous la dénomination générale de «troupes légères ». De ce nombre, furent les « chasseurs de Fischer » créés au siège de Prague en 1742. Simple domestique d'officier, Fischer avait dressé quelques-uns de ses camarades à repousser les hussards autrichiens qui venaient enlever les chevaux aux abords du camp. La campagne terminée, une ordonnance régla la composition de ce corps qu'on appelait toujours « les chasseurs de Fischer». Il ne comptait alors qu'une compagnie de cavalerie et deux compagnies d'infanterie. Mais on en augmente l'effectif au cours de la guerre de Sept-Ans et il prend place alors sur l'état général des troupes sous le nom de « chasseurs de Conflans ».
Pendant cette même guerre, en 1761, les compagnies à
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LA CONSTITUTION DES CORPS pied des chasseurs de Fischer furent attachées aux régiments
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de hussards afin qu'on eût toujours sous la main de la cavalerie et de l'infanterie à opposer aux ennemis. A la même
époque, quelques officiers, entre autres Rochambeau, choisissaient dans les régiments les hommes les plus petits, les plus vigoureux et les plus agiles pour constituer une sorte d'infan-
EsTERiiAZY HUSSARD GH 17G4, d'après Montigny.
Uniforme. — Pelisse et veste de drap vert, culotte roui^'e, parements et retroussis de drap blanc, le bordé et le cordonnet pour aifréments de fil blanc; le shako de feutre noir doublé de blanc bordé d'un iralon noir, la sabretache rou^e bordée de galon blanc ornée d'une fleur de lys de même couleur, entourée de cordonnet noir.— Equipage de peau d'agneau bordée de laine gris blanc festonnée.
terie légère. Le maréchal de Belle-Isle, alors ministre, n'approuva pas cette innovation. On devait y revenir plus tard et telle est, en somme, la double origine des chasseurs à cheval et des chasseurs à pied.
LA CONSTITUTION DES CORPS V-yi
En 1776, il restait encore dans la cavalerie, sous le nom de
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« légions », quelques débris de ces corps de partisans. Ils furent alors fondus soit dans les dragons, soit dans les
hussards. Les hussards comptaient à la même époque quatre régiments qui portaient le nom de leurs colonels : Bercheny, Chamborant, Nassau, Esterhazy.
Créé par Charles IX en 1563, le régiment des gardesfrançaises a le pas sur toute l'infanterie, sur les gardessuisses et même sur lesCent-Suisses. Son colonel aie droit de porter à la cour un bâton de commandement semblable à celui des capitaines des gardes. 11 reçoit directement les ordres du roi. Tout ce qui intéresse le corps, grâces, emplois honneurs, pensions, brevets, décorations, passe directement par ses mains. Les officiers ont le droit de Commit timus et jouissent de tous les privilèges des commensaux de la Maison du roi. Les lieutenants-colonels et les capitaines en premier avaient rang d'officiers-généraux ; les autres capitaines rang de colonels.
En 1691, le prix des compagnies tout équipées et armées avec piques, fusils et corselets, varie entre 75 et 80,000 livres. Ce prix n'a pas beaucoup changé dans le cours d'un siècle. En 1776, les charges de majors et de capitaines en premier se vendent 80,000 livres, celles de capitaines en second 40,000 livres, les sous-lieutenances en premier 20,000 livres, en second 10,000 livres, les places d'enseignes 5,000 livres. Les appointements ont toujours été fort élevés dans les gardes-françaises ; le colonel en premier touchait 70,000 livres, le premier colonel en second 28,000 livres.
Le recrutement du corps devait se faire parmi les « Français de France » à l'exclusion des pays annexés. Le prix de la recrue était d'environ 120 livres. On exigeait une taille de cinq pieds quatre pouces. Ceux qui savaient lire et écrire devenaient « sujets classés » , c'est-à-dire aptes à être nommés caporaux et sergents. Ces bas-officiers étaient élus par leurs pairs. A l'époque où les châtiments corporels sont encore en usage dans l'armée, « il est interdit à un sergent débattre un
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le ^ii^jffitm/ êùf (^articîfrançmses'^cree par Clmrlcs ES. en i5t>3, est àunsc <7i S5 cûmpa^nierc^ î^e i3c fiûTtUTUj, non compris lej ûfâcterj JT u/i^orni^/ hahit vLn.^'vate et paremtnj rouges, oaniu V oijrcniùts J^ujncs, Le ceinturon, et /oumunent ae^ chanwu ptaue oç blanc , culotte bleuji,vcu rmuies. /• clxapcau Pûr{)e d'arçmt^el^ui- cvciirdc voire. Â\*iifv ariutu^ sontrfpt'eJe^/iuii^tLtlHiyofwtfc-
caporal ou un anspessade sous peine d'être mis en prison »,
L'uniforme a souvent varié, gris-blanc sous Louis XIV, bleu relevé de rouge sous Louis XV, il est sous Louis XVI entièrement bleu. Les gardes-françaises ont le tambour et les fifres. Les drapeaux sont bleus avec broderies blanches, semés de fleurs de lys. Au milieu, une grande croix blanche et aux angles quatre couronnes d'or.
Le service des gardes-françaises en campagne est celui de l'infanterie à cette différence qu'on leur donne toujours la droite. On les emploie à la garde du roi, des princes ou des maréchaux. A Versailles ils ont aussi un service d'ordre et d'honneur. Une compagnie de gardes-françaises avec drapeau accompagne le dauphin à la comédie, à la foire, à l'Opéra. Outre le service du roi, ils avaient à Paris un service de police analogue à celui que fait aujourd'hui la garde républicaine.
Comme l'effectif était très élevé , comme il a souvent dépassé trente compagnies, une partie seulement des gardes étaient logés à la caserne. Les autres vivaient chez l'habitant dans les quartiers et les faubourgs assujettis au logement des gens de guerre. Ils pouvaient d'ailleurs se marier. Les soldats et les caporaux étaient libres d'exercer des métiers en ville pourvu qu'ils ne sortissent pas en uniforme ni en armes. Le garde-française était donc une sorte de soldatcitoyen, le plus souvent recruté à Paris et en contact permanent avec le peuple. Aussi en a-t-il partagé les enthousiasmes et les colères dans les premiers jours de la Révolution.
Créé en 1616, le régiment des gardes-suisses vient immédiatement après les gardes-françaises. Toutefois, en l'absence des gardes-françaises, il ne marche qu'après le premier régiment français. Louis XIII en avait fait un corps de douze compagnies, à deux cents hommes chacune. Chaque compagnie était recrutée dans un canton particulier. Les soldats
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devaient être nés Suisses ou « reconnus tels. » Ils signaientun
engagement de quatre ans. Ils portaient un uniforme rouge relevé de bleu. Comme les corps de la Maison militaire, les Suisses ne dépendaient pas du secrétaire d'État de la guerre. Après le roi, ils avaient pour chef le colonel-général des Suisses et des Grisons. La compagnie générale avait toujours pour capitaine un prince ou un seigneur français. Les gardes-suisses ne pouvaient guère être employés qu'à l'intérieur car leurs capitulations leur défendaient de servir contre l'Allemagne, l'Italie ou l'Espagne. Ils étaient tour à tour, avec les gardes-françaises qui les jalousaient, du reste, attachés à la garde du roi. On les retrouve auprès de Louis XVI le 10 août 1792 et le monument élevé à Lucerne perpétue le souvenir de leurs services et de leur fidélité.
L'infanterie au xvii^ siècle a gagné tout le terrain perdu par la cavalerie. Elle se fortifie sous Henri IV qui réprime l'abus des levées arbitraires sans commission expresse du roi; sous Louis XIII où se dessinent les premiers linéaments de la hiérarchie, de la discipline et de la police intérieure des corps. Le nombre des troupes conservées pendant la paix suit une progression constante. On compte en 1670, cinquante et un régiments à la solde du roi qui peuvent se diviser en trois groupes : les corps royaux comme les régiments du Roi, de la Reine, de la Couronne, de Royal-Navarre ; les corps des princes et des gentilshommes Orléans, Condé, Enghien,etc.; les régiments des provinces. L'ordonnance qui, en cette même année, règle Tordre de préséance de ces régiments ne fait que se conformer à la tradition qui fixe leur rang d'après la date de leur création.
Immédiatement après les gardes-françaises et les gardessuisses marchent les débris des bandes formées sous François I", les « Vieux », ainsi appelés, dit Camille Roussel « par une de ces héroïques familiarités qui sont la consécration populaire de la gloire ». C'étaient Picardie, Piémont, Cham-
pagne, Navarre, Normandie, La Marine. Puis venaient les « petits Vieux » : Rambure, Castelnau, Auvergne, Sault, Bandeville, Saint- Vallier.
Régiment de Champagne en 15G3, d'après Montigny.
Uniforme. — Habit veste, parements, revers et collets de drap blanc, culotte de tricot de même couleur, doubles poches en long garnies de 6 boutons chacune à distance égale; dessous de la manche et du parement fermée par 0 petits boutons, 7 au revers et 3 au-dessous. Boutons jaunes. Chapeau bordé de galon blanc. Drapeau vert.
A part ces corps d'élite, la très grande majorité des régiments d'infanterie, à la fin du xvii" et au commencement du xviii' siècle, portent les noms des colonels propriétaires. Le
nom change quand la propriété passe en de nouvelles mains. Les noms de province ou de ville deviennent la règle au fur et à mesure que les régiments deviennent la propriété du roi. Le maréchal de Saxe qui, pour les petites réformes comme pour les grandes, a été souvent un précurseur, critiquait vivement l'usage de donner aux régiments le nom de leurs colonels. Ces noms changent, disait-il, et les actions s'oublient avec eux. Il n'aimait pas beaucoup les noms de province et, dans son Traité des Légions^ il propose de les désigner simplement par des numéros. « Il y a, disait-il, dans cette simplicité quelque chose de plus noble et de plus grand que dans l'usage où nous sommes des noms particuliers. » Cette opinion a fini par prévaloir et, après les noms des colonels, les noms des provinces ont à leur tour disparu sous la Révolution avec les provinces elles-mêmes.
Le drapeau ou l'étendard n'a été, à l'origine, qu'un signe de ralliement destiné à marquer à chaque bande l'emplacement qu'elle devait occuper sur le champ de bataille. La compagnie fut longtemps l'unité tactique, et l'on comptait, par suite, autant de drapeaux qu'il y avait de compagnies. Quand le bataillon et l'escadron deviennent des unités de combat, on ne supprime pas les drapeaux des compagnies ; on les place tous au centre du bataillon. Ils étaient aussi variés de couleur que de forme. Mais les troupes au service du roi avaient, outre leurs enseignes particulières, un drapeau blanc attaché à la compagnie colonelle. Faire une compagnie « drapeau blanc », c'est l'établir au compte et au service du roi.
Le nombre des drapeaux et des étendards, successivement réduit sous Louis XIV et sous Louis XV, est encore, à la veille de la Révolution, de deux par bataillon ou par escadron, sans parler des corps privilégiés de la Maison militaire qui avaient conservé tous les insignes du passé.
L'effectif et la constitution intérieure du régiment ont très souvent varié pour un même corps, à plus forte raison d'un corps à un autre. Au temps de Richelieu, un régiment ne compte guère plus de quatre à cinq cents hommes. Ce nombre a triplé et quadruplé dans le cours d'un siècle et demi. Le nombre des bataillons a varié de un à quatre. En 1749 on supprima dix-huit régiments pour les incorporer dans d'autres qui n'avaient qu'un seul bataillon. Le bataillon a compté, selon les temps, de huit à quinze compagnies et l'effectif de la compagnie elle-même a varié de quarante à cent hommes.
En 1661, on créa des « grenadiers », c'est-à-dire qu'on désigna dans chaque compagnie un certain nombre de soldats chargés de jeter des grenades contre la cavalerie ou pendant les travaux des sièges. Ces grenadiers formèrent ensuite des compagnies distinctes attachées à chaque régiment. Les premiers ils furent armés du fusil. Ils devinrent bientôt l'élite de l'infanterie, car le capitaine de grenadiers, au lieu de faire des recrues, avait le droit de choisir ses hommes dans les compagnies déjà formées en payant trente livres au capitaine à qui il les enlevait. En 1749, ils furent réunis en un régiment, le régiment des « Grenadiers de France » qui prit rang d'après la date de la création des grenadiers. On le supprima en 1771. On trouvait qu'il épuisait trop les régiments d'infanterie.
Quand, après la guerre de la succession d'Autriche et la guerre de Sept- Ans, on réunit les troupes sur le pied de paix, on fit un effort sensible vers l'unité de composition. On alla plus loin encore dans cette voie en 1775 où, sur soixantehuit régiments d'infanterie, cinquante-six sont à deux bataillons et douze à quatre. Il y avait alors neuf compagnies par bataillon, huit de fusiliers, une de grenadiers. La compagnie comptait quarante hommes, la compagnie de fusiliers soixante.
Les progrès de l'art militaire ne pouvaient se concilier
avec les disparates de l'ancienne armée. Grâce aux réformes de Choiseuletde Saint-Germain, les effectifs peuvent varier désormais : les cadres restent. C'est l'uniformité dans la constitution intérieure des corps qui a permis de simplifier leur administration et leur comptabilité, d'assurer partout l'application des ordonnances sur la discipline, la hiérarchie, l'instruction du soldat et les manœuvres.
C'est dans l'intérêt même de leurs peuples, disent les écrivains militaires, que les rois ont toujours aimé à s'entourer de troupes étrangères. Un soldat étranger en vaut trois à leurs yeux, c'est un soldat de moins pour l'ennemi, un de plus dans nos rangs, c'est un français enfin qu'on peut laisser à la culture ou à l'industrie. Les corps étrangers étaient souvent les mieux équipés et les mieux armés ; il suffisait d'y mettre le prix.
L'Allemagne et la Suisse ont été longtemps les grands marchés qui fournissaient la chair à canon à tous les états de l'Europe. La Suisse surtout fut pour la France une précieuse ressource et, de Louis XI jusqu'au 10 août 1792, son nom revient à chaque page de notre histoire militaire. Jusqu'à la Révolution, on trouve des corps suisses dans notre infanterie comme dans la Maison du roi. Ils ont à leur tôte un colonel-général qui appartient à la noblesse française. C'est sous son autorité que se passent les marchés ; c'est lui qui signe au nom du roi les capitulations, qui ratifie la nomination des officiers lesquels étaient souvent désignés par les cantons. Ces grades restaient quelquefois même la propriété des familles et se transmettaient de père en fils. D'ordinaire, les cantons de Soleure, de Berne et de Zurich ne traitaient pas directement mais affermaient cette entreprise à des particuliers qui s'engageaient en leur nom.
Aux termes de la plupart des capitulations, les officiers
s'obligent à avoir toujours leurs compagnies au complet, à les représenter en bon état au jour de la montre, à fournir au commissaire des guerres tous les certificats requis pour justifier les absences. Ils jurent de servir bien et fidèlement le roi « excepté contre leurs seigneurs et supérieurs alliés », de ne jamais quitter le service sans congé du roi ou du colonel-général.
On s'est demandé parfois comment un si petit pays a pu fournir tant d'hommes de tous les côtés à la fois. Mais le drapeau suisse est un pavillon qui a couvert souvent une marchandise d'origine et de provenance fort diverse. Quand les nationaux leur manquent, les capitaines enrôlent un peu partout. Une ordonnance de 1646 prescrit de chasser des régiments suisses nombre de soldats français, écossais, italiens, irlandais et autres qui s'y sont introduits avec la complicité des officiers. Les capitaines attiraient volontiers les étrangers qui leur coûtaient moins cher que leurs compatriotes et les étrangers cherchaient à s'introduire dans les régiments suisses où ils étaient mieux payés. Les ordonnances finissent par tolérer ces abus ou tout au moins les circonscrivent en les réglementant. L'édit du 1" décembre 1696 ordonne de ne recevoir dans ces corps que des Suisses, des Grisons, des Allemands, des Polonais, des Suédois, des Danois. Une ordonnance de 1763 défend d'y laisser entrer « aucuns sujets d'Alsace-Lorraine », mais elle ouvre la porte très large aux déserteurs de tous les pays. Peu importait qu'ils fussent Suisses, Allemands ou Polonais. Ce qu'on voulait surtout, c'est qu'ils ne fussent pas Français, car le passe-volant français avait un goût marqué pour les troupes étrangères où le service était moins rude et la solde plus élevée.
Les régiments allemands au service de la France, très nombreux autrefois et formés de reîtres et de lansquenets introduits sous François P', ont été longtemps recrutés en
Allemagne par les soins d'officiers français qui tenaient marchés d'hommes, de préférence dans les cercles de Franconie et de Souabe. Mais ces sources se sont taries au cours
Nassau allemand, en 1745.
Uniforme. — Habit de drap bleu, le parement formé par 2 petits boutons, parements, collet, revers, veste et culotte blancs, patte ordinaire garnie de 3 boutons, 8 petits au revers et 3 gros au-dessous, boutons blancs. Chapeau bordé de galon blanc. Drapeau bleu et aurore.
du xviif siècle. Les marchés fermés et la marchandise devenue fort rare, les ministres Choiseul, Monteynard et d'Aiguillon en sont réduits à traiter avec les électeurs de Bavière et de Trêves, le duc des Deux-Ponts, le prince de
Liège, le duc de Nassau et autres petits princes à court d'argent qui vivaient surtout de la traite de leurs sujets. Encore ce recrutement est-il difficile et l'espèce mau-
DlLLON IRLANDAIS, 1G89.
Uniforme. — Habit et collet de drap rouge garance, doublure, veste et culotte blanche, parements et revers dépanne noire, poches ordinaires garnies de 3 boutons, le dessous de la manche et du parement fermé par 6 petits boutons,"ï au revers et 3 gros au-dessous, boutons jaunes. Chapeau bordé de galon blanc. Drapeau noir et cramoisi.
vaise. On en est réduit à lever des hommes en Alsace, en Lorraine et dans les trois Evêchés, si bien que ces régiments n'ont plus à la fin rien d'allemand que le nom. En fait, ils étaient, en majorité, composés de Français.
Les régiments irlandais sont entrés au service de la France en 1704. Leurs capitulations leur assurent tous les droits et privilèges des Français d'origine. Mais, à l'exemple de tous les corps étrangers, ils finissent par se recruter surtout à l'intérieur au moyen de soldats débauchés à des régiments français. Seuls les officiers sont irlandais, et encore ! Descendants des familles qui ont suivi les Stuarts dans l'exil, ils ne connaissent plus d'autre patrie que la France.
Enfin deux autres régiments étrangers — le Royal-Italien et le Royal-Corse — évoquent le souvenir des bandes que les condottieri mirent jadis au service de Louis XII.
On a fait de vains eff'orts dans la seconde moitié du xviii' siècle pour assurer aux régiments étrangers un recrutement conforme à leur origine. Une ordonnance de 1763 établit un dépôt de recrues à portée des frontières. On élève en vain le prix des engagements et les avantages accessoires. Les résultats sont misérables. Tous ces corps en sont réduits à échanger entre eux le flux et le reflux dès déserteurs. S'il est déjà difficile d'établir l'état civil d'un soldat né français, l'entreprise est autrement vaine quand il s'agit d'hommes qui n'ont pas de patrie ou pour qui la patrie est partout où l'on se bat.
Quant à l'effectif général des troupes, il a d'autant plus varié autrefois qu'il était d'usage à la paix de licencier la plupart des corps qu'on avait créés pour la guerre. Reprenant une idée de Louvois, Choiseul résolut de garder à l'avenir les cadres de la compagnie et du régiment, de réduire l'effectif en congédiant des hommes et non plus en supprimant des corps. Il laissait subsister ainsi en temps de paix la charpente de l'armée. Si la guerre éclatait, on pouvait augmenter l'effectif en remplissant les cadres, et cela sans ordonnances nouvelles, sans avoir à craindre les len-
leurs, l'inexpérience, Fincohérence qu'entraîne inévitablement la création de corps nouveaux.
En 1789, pour une population de vingt-cinq millions d'habitants, la France compte une armée d'environ 272.000 hommes. L'Autriche avec la môme population pouvait en mettre sur pied 150.000. La Prusse seule en avait proportionnellement davantage puisque, pour dix millions d'hommes, elle comptait 140.000 soldats. Ajoutons que si l'émigration fut grande dans les rangs des officiers, elle laissa à peu près intacts les rangs des soldats qui servirent, dans les premières guerres contre l'Europe, à encadrer les jeunes recrues de la Révolution.