‹ L'Armée de l'ancien régimeChapitre 13 sur 25 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Comment l'artillerie devient un corps militaire. — Canonniers et bombardiers. — La grande ordonnance de 1720. — Le Royal-Artillerie. — Le matériel. — Les six calibres de France. — Le système de Vallicre et l'uniformité des calibres. — Progrès de l'artillerie au xviu* siècle. — Le ministère Ghoiseul. — Gribeauval et ses réformes. — L'artillerie de campagne. — La querelle des bleus et des rouges.

— Réaction. — La culbute de l'artillerie.— L'arrivée du comte de Saint-Germain.

— Gribeauval reprend la direction de l'arme. — L'artillerie à la veille de la Révolution.

L'artillerie a été longtemps un service civil concédé à des particuliers sous le régime « de l'entreprise ». A l'origine, la charge de grand-maître n'implique aucune dignité militaire pas plus que le titre d'officier qui ne signifie pas autre chose que (( pourvu d'un office ». C'est en ce sens que le grandmaître est un des grands officiers de la couronne. Absolument indépendant du secrétaire d'Etat de la guerre, il pourvoit seul à toutes les nécessités du service, veille à l'entretien, à la réfection du matériel, visite les places fortes, fait l'inventaire des pièces et des munitions, a le monopole des poudres et des salpêtres. Il a môme sa justice particulière : le bailliage de l'Arsenal rendait des arrêts en son nom.

Les « officiers » placés sous ses ordres ont acheté leurs

charges à deniers comptants et n'ont souvent que peu ou point de rapports avec les troupes. Pendant les campagnes et les sièges, comme ils n'ont pas d'ouvriers, ils sont autorisés à requérir des troupes d'infanterie pour les travaux, de cavalerie pour les escortes. Mais les soldats comme les chefs ne se prêtent qu'avec répugnance aux corvées de ce genre. Ce n'est qu'à la fin du xvii' siècle que l'artillerie commence à devenir un corps militaire. En 1669, à la mort du duc de Mazarin, la charge de grand-maître échoit aucomtede Lude.

Canon offert au roi Louis XIV par la Province de Franciie-Comté après la SECONDE CONQUÊTE EN 1674 ET SON ANNEXION A LA France. (Muséc d'artillerie.)

Mais une honne part de ses attributions passent au secrétaire d'Etat de la guerre. Sous Louvois, Vauban et Dumetz furent les véritables maîtres de l'arme.

La première compagnie de canonniers fut créée en 1671. En 1676, Louvois établit deux compagnies de bombardiers. Successivement augmentées dans les années suivantes, elles forment en 1684 le premier régiment de bombardiers. On installe d'abord ces compagnies sur les frontières, à Douai, à Metz, à Strasbourg. En 1720, le régiment des bombardiers devient le Royal-Artillerie et prend rang dans l'infanterie d'après la date de sa création.

L'artillerie réunit alors des services qui ont été séparés depuis par suite de la création des troupes du génie et des

pontonniers. Au service des bouches à feu s'ajoutent les travaux nécessaires pour l'attaque ou la défense des places, l'établissement des tranchées et des parallèles, la construction des pontons et le passage des rivières. Le Royal- Artillerie comprend des compagnies de canonniers, des compagnies de mineurs, des compagnies d'ouvriers ou de sapeurs.

Bien que rangé dans l'infanterie, ce régiment en garnison ne fait pas le service de place avec les autres corps. 11 reste encore entre les officiers d'artillerie et ceux des troupes une certaine distance. Sans doute, on a fait un grand pas vers l'assimilation des grades. Les commissaires provinciaux sont capitaines en premier; les commissaires ordinaires, capitaines en second ; les commissaires extraordinaires, lieutenants et les officiers-pointeurs, sous-lieutenants. C'est la dernière étape avant la fusion définitive. « On ne devait arriver que par un long détour, dit le général Favé, à la réalisation des projets de Vauban qui avait voulu donner aux officiers tous les grades existant dans les cadres de l'armée. »

L'artillerie était au début confinée dans les villes de Strasbourg, Metz, Douai. L'ordonnance de 1720 y ajoute La Fère, Grenoble et Perpignan. Chacune de ces villes avait un bataillon du Royal-Artillerie ainsi qu'une « école de canons de bombes et de sape », c'est-à-dire qu'on y donnait un enseignement à la fois théorique et pratique aux officiers aussi bien qu'aux soldats. Si l'artillerie, à peine militarisée, n'a pas tardé à affirmer sa supériorité, c'est qu'au lieu de végéter en temps de paix dans l'oisiveté de la vie de garnison, elle était journellement entraînée par des exercices et des manœuvres.

Aucune charge vénale dans le Royal-Artillerie. On exige bien du futur officier quatre générations de noblesse, mais il lui suffit de prouver que ses ascendants « vivaient noble-

ment » et Ton n'exige pas ces preuves des fils d'officiers. Avant d'arriver au grade, il faut, du reste, passer par les écoles et l'on n'y peut être admis si l'on ne prouve par un examen qu'on est « instruit dans les mathématiques ». Dans ces écoles les officiers sont initiés aux principes de la géométrie, de la mécanique, des fortifications, des sapes, des mines et de tous les détails relatifs à la fabrication et aux effets de la poudre. Et après la théorie, la pratique : officiers et soldats font sur les champs de manœuvres l'apprentissage des travaux de la guerre et des sièges.

La faveur qui dans les autres corps décide si souvent des hauts emplois est inconnue dans les troupes d'artillerie. L'avancement est réglé par des ordonnances qui en font la récompense de la science et du mérite. « Aucun subalterne, dit l'ordonnance de 1729, quelque ancienneté qu'il ait, ne pourra espérer de monter à un nouveau grade qu'il n'ait l'intelligence et la capacité convenables aux différents exercices et pratiques pour le service de l'artillerie. »

L'artillerie sur les champs de bataille a fait longtemps plus de bruit que de mal tant elle était d'abord lourde et encombrante. Henri IV n'avait que six canons à la bataille d'Ivry. Sous Louis Xllf, pour conduire six pièces d'artillerie à la frontière italienne, il ne faut pas réquisitionner moins de cent vingt chevaux. Il faut en ajouter deux cents pour soulager les premiers dans les passages difficiles. On annonce à Turenne, la veille de la bataille des Dunes, que le canon n'est pas arrivé. Et cela ne l'empêche pas de s'endormir profondément, tant le canon un jour de bataille avait peu d'importance à ses yeux.

A l'origine, le matériel était fourni par des entrepreneurs. Le roi réglait avec eux le prix de la mise en batterie et du service des pièces. Les entrepreneurs, à leur tour, payaient au prix convenu et à la journée les soldats embau-

chés.Mais, pendant tout le xvif siècle, le secrétaire d'Etat de la guerre intervient de plus en plus dans les marchés. Les entrepreneurs sont liés par des obligations de toutes sortes, soumis à la surveillance de nombreux officiers royaux, commissaires ordinaires, extraoi'dinaires, commissaires généraux qui contrôlent Forigine et la qualité du métal, la fonte des pièces et la fabrication des poudres. Longtemps, les divers arsenaux d'artillerie eurent leur organisation distincte et en quelque sorte leur autonomie. Pourtant, sous les règnes de François 1" et de Henri II, on travailla à donner à l'artillerie une sorte d'unité en déterminant les calibres, dont le nombre fut alors réduit à six.

Ce système, connu sous le nom des « six calibres de France », subsista seul jusqu'à la fin du règne de Louis XIII. Mais comme, dans l'espace d'un siècle, l'artillerie avait progressé chez nos voisins, surtout en Allemagne et dans les Provinces-Unies, on fit aux étrangers de nouveaux emprunts. Ainsi s'accrut le nombre des calibres; ainsi s'introduisirent de nouveaux engins tels que les mortiers à bombes et les obusiers. On ne comptait pas moins de dix-sept calibres variés en 1663.

Ce ne fut qu'en 1732 que le lieutenant-général Vallière, premier inspecteur-général de l'artillerie, entreprit une réforme justement mémorable dans l'histoire des progrès de l'arme. L'ordonnance royale du 7 octobre régla minutieusement toutes les dimensions des bouches à feu et fixa pour les canons les cinq calibres de 24, de 16, de 12, de 8 et de 4. A ces cinq calibres correspondaient cinq sortes d'affûts dont toutes les parties étaient minutieusement réglées par des tables de construction. Les essieux étaient en bois, les crosses très longues afin d'amortir le recul. En fixant l'uniformité des calibres, Vallière avait déterminé avec tant de précision l'épaisseur et le poids des pièces par rapport à leurs boulets et à leurs charges que ces rapports n'ont pas été sen-

siblement modifiés jusqu'à l'apparition des canons rayés. En 1733, la réforme d'abord appliquée seulement aux pièces d'artillerie, s'étendit à toutes les armes à feu. L'uniformité des calibres devint la loi pour les fusils, les mousquetons et les pistolets.

Les services rendus par Vallière avaient contribué à l'élévation de son fils au grade d'inspecteur-général de l'artillerie. Il était assez dans les habitudes de l'ancien régime de laisser les mêmes dignités dans les mêmes familles.

Canon de 12. Système Vallière. (Musée d'artillerie.)

Quelle qu'ait été cependant la portée des réformes de Yallière, il arriva ce qui arrive à tous ceux qui s'attardent avec complaisance dans l'admiration des réformes qu'ils ont faites. Le génie de Frédéric II venait de renouveler l'art de la guerre. Il avait créé l'artillerie à cheval, allégé les pièces et les affûts, considérablement augmenté le canon de bataille, et ces innovations avaient par contre-coup transformé la tactique. Engourdis et comme figés dans la tradition, nous étions depuis longtemps dépassés. Ce n'est que sur les champs de bataille que nous prîmes conscience de notre infériorité. Nous traînions péniblement à la suite des armées un matériel lourd et encombrant, quelques pièces paralytiques qui restaient là où on les avait une fois placées. Qui perdait la bataille perdait son canon.

Pourtant les réformateurs ne nous avaient pas manqué. Un des plus inventifs, Bélidor, savant officier d'artillerie, professeur à l'école deLaFère, s'étaitlivré, dès 1739, à d'intéressantes expériences sur les explosifs. Bien a^ant la guerre de Sept-Ans, il avait dans son livre « Le Bombardier français » signalé les défauts des pièces lourdes et des puissants calibres. Il avait battu en brèche le préjugé qui faisait croire que la portée d'une pièce dépendait de la quantité de poudre qu'on y brûlait. Les critiques de Bélidor furent mal accueillies. On lui enleva sa place de professeur et il dut quitter la France pour aller servir en Bavière et en Bohême.

Pourtant, sous le ministère d'Argenson, ses idées reprirent faveur. Gribeauval fut chargé d'aller étudier en Prusse les progrès de l'artillerie. Mais la guerre de Sept-Ans nous surprit dans la période des tâtonnements et des essais. En vain le maréchal de Belle-Isle essaya d'armer les troupes de canons légers « à la suédoise ». En vain le maréchal de Broglie tenta, lui aussi, de rendre son artillerie plus mobile. On ne refait pas un matériel au cours d'une campagne. On n'improvise pas des artilleurs.

Pendant cette guerre, la réputation de Gribeauval avait été grandir à l'étranger. Au service de l'Impératrice-reine, il avait donné au roi de Prusse la plus haute idée de ses talents. La ville de Schweidnitz, qui s'était rendue sans coup férir aux Autrichiens, soutint soixante-trois jours de tranchée ouverte en présence de Frédéric et ne succomba qu'après l'explosion d'une poudrière qui avait fait sauter tout un bastion, «llnousfaut employer dix semaines, écrivait Frédéric au marquis d'Argens, à reprendre une place que nous avons perdue en deux heures. Je ne veux plus être prophète ni vous annoncer le jour de la réduction. Le génie de Gribeauval défend la place plus que la valeur des Autrichiens. »

Rentré en France avec le grade de lieutenant-général,

Gribeauval, au lendemain de nos revers, reçut de Choiseul la mission de mettre l'artillerie au niveau des progrès qui venaient d'étonner l'Europe.

Ses réformes portent à la fois sur le matériel et sur le personnel. Le principe qui les domine, c'est qu'il faut désormais varier les engins selon la nature des services qu'ils doivent rendre. Vallière ne fait point de différence entre le canon de bataille et le canon de siège. Pour suivre les évolutions

Canon de 8 de campagne. Système Gribeauval. (Musée d'artillerie.)

des armées, battre en brèche les forteresses ou protéger les côtes, ce sont toujours les mêmes canons qui servent. Cette confusion cesse avec Gribeauval.

Il crée l'artillerie de campagne en faisant adopter les calibres de 8 et de 4 pour le canon de bataille, de 12 pour le canon de réserve, un obusier de 6 pouces et un mortieréprouvette de 7.

A l'artillerie de siège il donne les canons de 24 et de 16, les mortiers de 12, de 10 et de 8.

L'artillerie de place utilisera désormais les canons de 24, de 16, de 12 et de 8 et les mêmes mortiers que pour les sièges.

Enfin l'artillerie de côtes aura les canons de 36, de 24, de 16 et de 12, en fonte de fer, les mortiers en bronze de 12 et de 10.

A la pièce elle-même Gribeauval apporte des modifications importantes. Les moulures inutiles et les ornements ciselés disparaissent ; le fût se raccourcit et s'amincit en

même temps. La longueur des pièces de campagne est réduite et ramenée à dix-sept fois le calibre. L'âme du canon, autrefois percée dans le bronze, se détériorait souvent par

Canon de 12 de place. (Musée d'artillerie.)

suite de la fusion du métal. On y substitue le « grain de lumière » en cuivre qu'on visse à froid dans la pièce et qui peut être facilement remplacé en cas de dommage. On

Canon de 2i sur affût. (Musée d'artillerie.)

supprime aussi la « chambre à feu » qui formait à l'intérieur du canon des cavités inaccessibles àl'écouvillon. Il s'y logeait quelquefois des parcelles enflammées qui causaient des explosions quand on rechargeait la pièce.

Appliquant les théories de Bélidor sur les explosifs, Gribeauval réduit la charge de la poudre au tiers du poids des projectiles. Et la pièce de 4, ainsi chargée, porte aussi loin que les plus gros calibres d'autrefois. Il invente, pour le contrôle des pièces nouvelles, « l'étoile mobile » et « la lunette ». L'étoile mobile permet de vérifier désormais avec rigueur mathématique les dimensions et les formes des âmes, et, par « la lunette » dans laquelle on fait passer les boulets après la fonte, on arrive à établir une porportion exacte entre l'àme de la pièce et le diamètre du boulet. Ainsi se trouvait réduit à sa plus simple expression le « vent du boulet », c'est-àdire l'écart entre son diamètre et celui du canon lui-même, au grand profit delà précision, de la justesse et de la portée.

Le tir ne pouvait guère, avant Gribeauval, dépasser la distance du but en blanc. Au delà de deux cents toises, le canonnier tirait un peu au hasard. Gribeauval rétablit la ligne de mire. Il y joint la « hausse de pointage » qui permet au canonnier de rectifier lui-même son tir quand ses coups portent trop loin ou trop court. L'introduction de cet instrument si simple, dit le général Favé, a eu pour effet de donner plus d'étendue à Faction de l'artillerie sur le champ de bataille.

On a eu longtemps la fâcheuse coutume de transporter sur le terrain les projectiles et la poudre dans des voitures distinctes. Il suffisait d'une simple erreur de direction pour qu'on eût, d'un côté, de la poudre sans boulets, de l'autre, des boulets sans poudre. Gribeauval fait adopter les gargousses, cartouches à boulets, ou cartouches à mitraille avec balles en fer. On se servait jusque-là de balles en plomb qui pelotonnaient, se « mettaient en gâteau » et ne pouvaient ricocher. La rapidité du tir, si lent quand il fallait successivement introduire la poudre, la bourre et le boulet, est triplée quand un seul coup de refouloir suffit à enfoncer la gargousse dans l'àme de la pièce.

Les changements apportés à la disposition des affûts, des

caissons, des attelages, n'ont pas eu moins d'importance. Toutes les parties du matériel sont, comme les bouches à feu, allégées et appropriées à la nature des services qu'elles doivent rendre. Les voitures sont munies d'essieux en fer. Les caissons, plus mobiles, sont bien fermés, abrités contre l'humidité, et les munitions solidement maintenues dans les cases par un bourrage d'étoupes.

D'heureuses dispositions permettent

Canon de 16 avec affût et avant-train de siège. (Musée d'artillerie.)

de donner à la pièce une plus solide assiette sur l'affût, de diminuer les effets du recul, de mieux répartir le poids entre les roues de l'avant et de l'arrière-train et enfin de placer en une minute le canon dans la position de tir ou dans la position de route. Comme les canons et les affûts sont plus légers, on réduit le nombre des chevaux qui les traînent. Quatre chevaux suffisent pour le canon de 4 et six pour le canon de 12. Au lieu d'atteler,comme autrefois, les chevaux l'un derrière l'autre, à la file indienne, ce qui allonge indéfiniment les convois, on mettra désormais deux chevaux de front. Cette réforme si simple raccourcit de moitié l'attelage et diminue d'autant la longueur des colonnes.

On doit enfin à Gribeauval l'invention de la prolonge, « une des innovations les plus im])ortantes que l'artillerie

ait vues». La prolonge, en permettant d'éloigner Tavanttrain de la crosse, empêche que cet avant-train ne soit brisé

Corps royal d'artillerie.

Uniforme. - Habit de drap bleu de roi garni d'une bande pour les boutonnières, parements, collet et doublure rouge, la doublure de la veste seulement est blanche, les pattes ordinaires et garnies de 4 boutons jaunes, 4 boutons sur le parement, boutons sur l'tiabil et la veste jusqu'à la poche avec le n° 47. Veste du même drap que l'habit garnie d'un seul rang de boutons, le collet du justaucorps de 3 pouces apparents de largeur. Epaulettes de drap bleu. Culotte de drap bleu. Chapeau bordé de galon blanc.

par le recul et fournit le moyen de faire feu sans dételer. Enfin, par le moyen de « la bricole )),il suffit de huit hommes, munis de bretelles, pour manœuvrer la pièce de 4, pour la déplacer

sur le terrain même, pour la traîner dans les passages difficiles et inaccessibles aux chevaux.

D'heureuses modifications avaient été apportées en même temps, aux diverses parties du matériel de siège et de côtes. Grâce à d'ingénieuses dispositions, les atTùts de place peuvent être élevés de cinq pieds au-dessus de la plate-forme. La manœuvre de la pièce est rendue plus facile et l'on conserve ainsi au tir, pendant la nuit, les positions reconnues bonnes pendant le jour. Les pièces de côtes, ayant à viser un but mobile, ont besoin d'affûts qui se manœuvrent avec facilité dans tous les sens. Gribeauval imagine un système de châssis qui facilite de droite à gauche le déplacement de la pièce et le pointage latéral.

Déjà Vallière, en assurant l'uniformité des calibres, avait fait cesser la coutume de fabriquer différemment, d'une province à une autre, les pièces d'artillerie destinées aux mêmes services. En effaçant ces frontières intérieures, il avait créé en quelque sorte l'unité de l'armement. Gribeauval alla plus loin. Plusieurs années avant la Révolution, il donnait à toutes les parties de l'artillerie les bienfaits de l'unité des poids et mesures. Il faisait graver et imprimer les tables et dessins qui portent son nom. On adressa ces tables à tous les arsenaux avec des instructions pour la réception et le contrôle des ouvrages. Par là, se trouvèrent déterminées dans les plus minces détails toutes les dimensions d'un matériel immense. Affûts, caissons, voitures, attelages sont désormais construits sur les mômes plans. Tous les charrois avaient autrefois des voies différentes. Désormais, un équipage construit à Metz roulera sur les mômes voies qu'un équipage construit à Douai. Une vis fabriquée à Strasbourg trouvera à Auxerre l'écrou auquel elle doit s'adapter, inappréciables avantages pour toutes les réparations et radoubs à faire au parc de campagne dans les marches et dans les retraites, et qui, faute de pouvoir être exécutées à temps,

nous obligeaient souvent d'abandonner tout le matériel à l'ennemi!

Ces réformes, ou plutôt cette révolution se heurta aux plus vives résistances. Sous la dynastie des Vallière, qui avait régné un demi-siècle, tout un personnel s'était établi, plié à certaines formes et très naïvement convaincu, comme tous les corps fermés, de l'infaillibilité de ses doctrines. A l'origine, c'est le progrès qu'ils défendent; mais comme ils s'entêtent dans l'immobilité et se complaisent dans l'admiration d'eux-mêmes, ce qui était progrès devient bientôt routine. C'est la véritable origine de la querelle qui mit aux prises l'artillerie ancienne et l'artillerie nouvelle, les officiers (( rouges » et les officiers « bleus ». Et cette querelle a duré plus de dix ans.

Les partisans de l'artillerie ancienne qui sont aussi, par une logique naturelle, les partisans de l'ordre profond en tactique, contestent la solidité et la portée des pièces légères. Plus une pièce est lourde, plus on y met de poudre, plus elle doit porter loin son projectile. L'allégement des pièces doit avoir pour conséquences la diminution de la justesse, de la solidité et l'augmentation du recul. Et ces critiques étaient fondées, en effet, appliquées aux pièces dites u à la suédoise », par lesquelles d'Argenson et Belle-lslè avaient essayé de remplacer les canons de Vallière. Mais ces pièces, Gribeauval, le premier, les avait proscrites après une décisive épreuve. On n'en avait gardé qu'un petit nombre pour escorter les munitions et les vivres.

— Au surplus,répondaient les officiers bleus, la portée d'une arme et sa justesse ne dépendent pas exclusivement de son poids ou de la quantité de poudre qu'on y brûle, nviis de la précision avec laquelle le mobile s'implante dans l'àme. Nos pièces sont plus courtes, il est vrai, et moins épaisses, mais la réduction du vent du boulet, en diminuant les battements

du projectile, permet à la fois de diminuer l'épaisseur et de dépasser les anciennes portées. Quant au recul, quatre coups de pioche sous la crosse et sous les roues suffiront pour le rendre aussi court qu'on voudra. Par nos réformes, les calibres des bouches à feu sont adaptés aux services variés qu'elles doivent rendre. L'artillerie sur les champs de bataille peut suivre toutes les évolutions des autres armes, se déplacer sur le terrain sans dételer, galoper au secours d'une aile ou couvrir une retraite. Et n'est-ce pas l'idéal d'une troupe en marche que d'avoir un matériel capable « de s'engager par tous les chemins, de franchir les fossés, de gravir les collines, de passer partout où peut passer un cavalier » ?

La cause du parti bleu semblait gagnée sous le ministère de Ghoiseul. Dans cette période d'activité fiévreuse qui suivit la guerre de Sept-Ans, les arsenaux fournirent douze cents canons de 12, de 8 et de 4, treize cents affûts et plus de cinq millions de boulets.

Mais deux événements rendirent courage et confiance au parti rouge, la disgrâce de Ghoiseul et le procès des Invalides dans lequel on tâcha de compromettre les principaux champions de l'artillerie nouvelle.

Monteynard, qui devint secrétaire d'État de la guerre, rendit à Vallière, sinon son prestige, du moins toute son autorité. Vallière, piqué au jeu, avait porté la querelle devant l'Académie des sciences où l'on entendit Buffon, égaré par des rapports inexacts, critiquer, lui aussi, la vertu des pièces légères. Les expériences qu'on invoquait étaient dirigées par des officiers incompétents ou partisans déclarés de la routine. Sur une centaine d'officiers qui assistaient à des épreuves faites à Strasbourg, on ne comptait qu'un seul officier d'artillerie, encore était-il partisan des anciens !

Sous Monteynard, l'activité des arsenaux se ralentit et le personnel subit de graves atteintes. On ferme l'École des mineurs de Verdun. On supprime les chefs de brigade,

l'élite du corps! On met à la retraite les lieutenants de fortune, 270 officiers et 1.600 canonniers ou bombardiers. C'est cette réaction que les contemporains ont appelée « la culbute de l'artillerie ».

Après avoir décimé les partisans de l'artillerie nouvelle, on voulut les déshonorer. Le « procès des Invalides »> faisait

J.-B. DE Gribeauval, lieutenant-général des armées du Roi, inspecteur général DE l'Artillerie, d'après un médaillon du Musée d'artillerie.

peser sur les amis de Gribeauval et, par ricochet, sur luimême, une grave accusation de concussion. Plus de 300.000 fusils avaient été tirés des arsenaux et vendus à bas prix. Cette opération s'était faite avec l'assentiment de Choiseul, assentiment clandestin, il est vrai, car la réforme des vieux fusils lui fournissait l'occasion d'envoyer secrètement des armes aux insurgents d'Amérique.

Un Conseil de guerre, réuni aux Invalides, sous la présidence du maréchal de Gontaut-Biron, condamna le lieute-

nant-colonel de Bellegarde, Finspecteur de l'artillerie qui avait ordonné la réforme, à la perte de son grade et à vingt ans de prison comme « coupable d'abus et de prévarications ». Le même jugement ordonnait le bris des armes nouvellement fabriquées, du modèle léger de 1766. Pour les fusils comme pour les canons, on revenait aux anciens calibres et à l'ordonnance de 1732.

Cet arrêt eut un épilogue tragique. Le 30 septembre 1773, un neveu du lieutenant-colonel de Bellegarde, le baron de Chargey, rencontrant M. de Saint- Auban, un des partisans de l'artillerie ancienne les plus acharnés contre son oncle, lui tira deux coups de pistolet et le poursuivit sabre au clair. Le baron de Chargey fut condamné à être rompu vif.

Mais, en 1778, un arrêt du Parlement de Nancy relevait Bellegarde et ses compagnons de toutes les accusations portées contre eux. Un arrêt du Conseil déclara « injurieux, faux, calomnieux et diffamatoire » le libelle publié par les ennemis de Gribeauval : « Considérations sur la réforme des armes jugée au Conseil de guerre assemblé à l'hôtel des Inva ■ lides » et en ordonna la suppression.

La chute de Monteynard, l'avènement du comte de Saint- Germain relevèrent les espérances du parti bleu et lui rendirent tous ses avantages.

Dès 1774, les maréchaux de Broglie, de Soubise et de Contades avaient affirmé publiquement la supériorité de l'artillerie nouvelle. Mais aigri et découragé, Gribeauval, depuis la chute de Choiseul, s'était retiré auprès d'Amiens, dans sa terre de Beauvel où il s'occupait de bâtisse et de culture.

Très entier dans ses opinions et endurci dans ses rancunes, il résista longtemps aux avances qui lui furent faites. Pourtant, en 1776, il finit par céder aux instances d'un des plus brillants défenseurs de l'artillerie nouvelle^ son élève

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Tronson du Coudray, et il reprit la place de premier inspecteur qu'il devait garder jusqu'à sa mort.

Saint-Germain, dans ses Mémoires, reconnaît que la constitution de l'artillerie a été tout entière l'œuvre de Gribeauval : « J'ai donné, dit-il, la préférence à celui qui réunissait la pluralité des suffrages. Ce n'est pas que je ne sois persuadé que M. de Saint-Auban n'ait des talents et de l'expérience, mais il m'a paru, par tous les mémoires qu'il m'a donnés, qu'il avait le défaut de tous les vieux officiers, c'est d'être trop servilement attaché aux anciens usages sans examiner les progrès qu'un art peut avoir faits pour se perfectionner. »

Pour le matériel, le retour de Gribeauval c'est le retour pur et simple à l'ordonnance de 1765. Pour le personnel, l'ordonnance du 3 novembre 1776 restaure ou complète l'œuvre entreprise sous Choiseul.

Le « Corps Royal » comprendra désormais sept régiments à deux bataillons, plus neuf compagnies d'ouvriers. Audessus du capitaine, t®us les grades sont donnés au mérite et aux talents, sans aucune considération de l'ancienneté, encore moins de la protection : « Il faut, écrivait Gribeauval dans un mémoire à Choiseul, donner toute faveur aux talents supérieurs et les initier dans le commencement, avant l'âge où le corps commence à perdre et où l'esprit cesse d'acquérir. » Les lieutenants en troisième pouvaient être choisis parmi les sergents-majors, par conséquent, sans aucune considération de naissance. Les bas-officiers d'artillerie étaient, du reste, par une tradition aussi ancienne que le corps lui-même, choisis sur une liste de présentation dressée par leurs supérieurs immédiats, les sergents-majors par les lieutenants, les sergents par les sergents-majors, les caporaux par les sergents.

Les neuf compagnies d'ouvriers étaient, pendant la paix,

distribuées dans les arsenaux de construction. Gribeauval leur donne un uniforme, des grades, des officiers, en fait, en un mot, des soldats.

Longtemps tiraillé entre le génie et l'artillerie, le corps des mineurs, qui compte six compagnies en 1776, garde une situation assez indécise encore. Subordonnés aux ingénieurs pour les travaux des places, ils relèvent du Corps royal pour l'administration et l'avancement.

En 1705, une École spéciale d'artillerie pour former les officiers avait été établie à Bapaume. La durée des cours était de deux ans. On y était admis après un examen que faisait passer le mathématicien Le Camus et, après lui, Bezout. Verdun avait une école de mineurs. Ces deux écoles disparurent dans la « culbute de l'artillerie ». A la fin du xviif siècle, les jeunes gens qui se destinaient à l'artillerie étaient, au sortir des écoles militaires, envoyés dans un régiment ou plutôt dans les différentes écoles instituées dans les villes où les régiments tenaient garnison.

Il y avait, par suite, sept écoles, à la fois théoriques et pratiques, établies dans les villes d'Auxonne, Douai, La Fère, Grenoble, Metz, Strasbourg et Valence. Ces écoles d'instruction, placées à proximité des frontières, étaient en même temps des arsenaux et des centres d'approvisionnements. Les commandants d'écoles avaient une autorité supérieure à celle des colonels du Corps-royal. Ils étaient les véritables chefs du service de l'artillerie dans les provinces.

Les cours théoriques étaient surtout destinés aux officiers. Depuis l'ordonnance du 8 avril 1779, on avait établi dans chaque école six places d'élèves à quarante livres d'appointements par mois. Élèves et officiers se trouvaient partagés en deux groupes : aux moins instruits, à ceux qui avaient besoin (( d'être raffermis dans les premiers principes » on enseignait le calcul littéral et l'application de l'algèbre à la géométrie. Au second groupe on apprenait la mécanique,

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riiydraulique, la physique et la chimie, les fortifications et le dessin. On donnait même des répétitions de mathématiques aux. sergents les plus distingués ainsi qu'aux soldats qui avaient « Tambition de parvenir à ce grade ». Chaque semaine, les commandants des écoles réunissaient tous les capitaines et les chargeaient de faire à tour de rôle des conférences techniques sur les constructions, les fonderies, les poudres, les équipages, les mines et la tactique de l'arme. Les travaux les plus remarquables étaient envoyés au secrétaire d'État de la guerre.

Chaque école était munie d'un parc d'artillerie pour les exercices pratiques qui avaient lieu tous les deux jours. Les sapeurs veillaient à l'établissement des batteries. Les canonniers servaient les pièces, s'exerçaient aux manœuvres et au tir avec les canons de divers calibres. Les bombardiers avaient le service des mortiers, des obusiers et des pièces d'artifice.

Vers \ 789, l'artillerie comptait donc sept régiments auxquels s'ajoutaient le corps des mineurs et le corps des ouvriers, soit un total de 909 officiers et environ 12,000 hommes. Les idées de Gribeauval avaient triomphé : il avait formé un corps d'officiers incomparable et créé un matériel prêt à répondre à toutes les exigences des guerres futures.

Le dernier argument en faveur de ces réformes — et le meilleur, — ses partisans n'étaient pas en mesure de le fournir. Les événements y ont pourvu.

Les guerres de la Révolution et de l'Empire ont ouvert devant l'artillerie nouvelle un champ d'expériences que Gribeauval n'aurait jamais osé rêver. Ses adversaires contestaient la solidité de ses canons, leur justesse et leur durée. Ils prétendaient qu'ils ne résisteraient pas aux épreuves d'une première bataille et ses défenseurs hasardaient timidement qu'ils pourraient tirer au moins quinze ou seize cents coups sans fatigue. Les événements ont réduit à néant

les craintes des uns et singulièrement dépassé les espérances des autres.

Sauf quelques modifications sans importance, cette artillerie a duré jusqu'en 1825. Elle a parcouru tous les champs de bataille de l'Europe et, si l'on songe combien de fois elle a décidé la victoire, on reconnaîtra que sa destinée ne pouvait être plus étonnante ni plus glorieuse.

A ce titre, Gribeauval a été, lui aussi, un organisateur des futures victoires. Les succès de la République et les conquêtes de l'Empire, n'auraient pas été possibles sans la mobilité de son matériel, sans la solidité de ses constructions, sans la facilité de ses rechanges. « Si pendant ces guerres, dit le général Favé, l'artillerie française exerça sur le sort des batailles une influence nouvelle et décisive, elle le doit au grand homme qu'elle ne saurait trop honorer. »

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