‹ L'Armée de l'ancien régimeChapitre 15 sur 25 · CG · texte numérisé non relu

CG

« le chemin couvert » où, sur une ligne parallèle à la contrescarpe, s'abritent les troupes qui préparent une sortie, protégées par une sorte de rempart qui va se perdre en pente douce dans la campagne. Ce sont les a demi-lunes » ou « ravelins » presque triangulaires et construits en avant des courtines, les « lunettes », ouvrages de même forme établis auprès des glacis ou au delà des avant-fossés, (( les cornes » qui sont destinées avec «. les couronnes » à défendre un faubourg, un pont, les deux rives d'un cours d'eau ; les « contre-gardes », ouvrages à deux faces qui doivent couvrir et protéger les bastions. Pour les ouvrages détachés comme pour ceux du corps de place, Fhabileté consiste à leur donner une disposition telle qu'ils puissent se défendre les uns par les autres sans qu'ils soient pourtant subordonnés les uns aux autres. La chute de la partie ne doit pas entraîner la chute du tout. L'idéal, c'est d'obliger l'ennemi à faire autant de sièges qu'il y a d'ouvrages avancés.

A cette transformation dans les moyens de défense répondent des dispositions nouvelles pour l'attaque. Les travaux d'approche sont de deux sortes : travaux à découvert et travaux souterrains. Car l'assaillant a imité l'assiégé et il s'enterre à son tour pour cheminer jusqu'à lui.

Pour détruire les ouvrages avancés d'une ville qu'on assiège, on élève des redoutes, on creuse des tranchées en ligne brisée qui permettent d'arriver, à l'abri du feu de l'ennemi, jusqu'au point où l'on veut établir des batteries et de s'avancer môme jusqu'au glacis. On relie les tranchées par des « parallèles » ou places d'armes qui facilitent la concentration des troupes pour un coup de main ou pour l'assaut.

Quand, à l'aide des redoutes, des galeries souterraines et des mines, on a emporté les ouvrages avancés, quand on parvient en cheminant à « couronner le glacis », il reste à battre en brèche le rempart, et à combler le fossé. Le dénouement se prépare, l'assaut est proche. Etl'assaut lui-même est une pièce

en deux actes : «■ la prise » ou escalade tentée par un petit nombre de grenadiers déterminés que soutiennent les feux convergents de l'artillerie et de la mousqueterie, et « le logement y, assuré par les travailleurs munis de tous les engins indispensables, gabions, fascines, sacs à terre, pour assurer par un retranchement improvisé la possession définitive de la place.

Tel est le système qui, imposé par l'invention de la poudre, a duré plus de deux siècles jusqu'au jour où, par les progrès de l'artillerie et l'apparition de nouveaux explosifs, il a fallu renoncer à défendre les forteresses que jugeaient imprenables Vauban et ses contemporains.

Au début du règne de Louis XIV, la direction des forteresses est encore partagée entre les secrétaires d'Etat. Louvois n'avait sous son autorité que les provinces d'Artois, du Roussillon et du Dauphiné. A Colbert revenaient les places maritimes de l'Océan et de la Méditerranée avec les anciennes frontières de Picardie, Champagne, Trois-Evêchés, Bourgogne et Languedoc. Mais Louvois garda d'abord les nouvelles conquêtes Alsace, Flandre et Franche-Comté. A la mort de Lionne, il eut la Bretagne et la Provence ; à la mort de Colbert, le reste.

Sous l'autorité de Louvois, le chevalier de Clerville exerça longtemps la charge de commissaire général des fortifications. Remarqué aux sièges de Valenciennes, de Montmédy de Dunkerque, de Lille et de Besançon, Clerville est plus connu encore pour avoir formé Vauban. Mais l'élève n'a pas tardé à surpasser le maître. Une sorte de concours engagé entre eux sous les yeux du roi pour la construction des citadelles de Lille et d'Arras assura la supériorité de Vauban qui est resté le grand ingénieur du règne.

Vauban n'a pas créé au xvii* siècle l'art de la fortification, mais il y a introduit des perfectionnements notables. Avec

Chc/irr/frr Sr/nnrunc/c Bas<)af^<- e/ nnnrs firji.r L^eu/rri.i/j/ OrnrryT/rJfj'.jJ^

F.njis

Fac-similé d'une gravure du Cabinet des Estampes.

une fécondité de ressources incomparable, il a entrepris, pour défendre nos frontières et nos côtes, une œuvre immense qui semble dépasser les forces d'un homme. Sur les frontières naturelles, il voit d'un coupd'œil sûr le point qui fait brèche, celui qu'il faut fortifier. Là où le plat pays semble n'offrir aucune ressource à l'ingénieur, il en découvre pourtant pour nous donner cette « frontière de fer » qui a barré jusqu'à la fin du premier empire l'accès des voies d'invasion qui descendent sur Paris. A Dunkerque, à Lille, à Valenciennes, à Cambrai, àMaubeuge, il tire un merveilleux parti des eaux, des rivières et des marécages. Par le jeu combiné des digues artificielles, il crée à volonté l'inondation pour empêcher tous les travaux d'approche. Sur les côtes, il utilise les sables, les rochers, les mouvements des marées pour protéger nos rades et nous donner aussi une bonne frontière maritime. Il entreprend, du nord au midi, des travaux aussi variés dans leur nature que les régions où ils s'élèvent et les différents services qu'ils doivent rendre. « Son coup d'œil saisit, démêle et fixe les rapports offensifs et défensifs du terrain, des routes, des forteresses et des armées. »

Et ses ressources sont aussi fécondes pour l'attaque que pour la défense. C'est un axiome au xvii' siècle qu'une ville défendue par Vauban est imprenable et qu'une ville attaquée par lui est une ville prise. Pour donner plus de puissance aux travaux d'attaque, plus de sécurité aux travailleurs, il fait élargir les tranchées. Au siège deMaëstricht, il imagine de les réunir entre elles par des « parallèles » qui permettent de masser et de mouvoir les troupes, si bien que, grâce à ces voies souterraines, elles vont à l'assaut comme en plaine, presque en front de bataille et avec leurs réserves au besoin.

De très anciennes traditions voulaient qu'on donnât l'assaut la nuit, d'où des confusions et de sanglantes méprises. Trompés par l'obscurité, les assaillants tiraient souvent les

MoNUMExNT DE VaUBAN, ÉRIGÉ DANS LA GhaPELLE DES INVALIDES.

uns sur les autres. Au siège de Valenciennes, malgré les maréchauxLuxembourg, Schomberg, deLorges, d'Humières et La Feuillade, malgré Louvois, malgré le roi lui-même, Vauban fait donner l'assaut en plein jour, et, comme il a des troupes fraîches à opposer aux ennemis épuisés par les veilles et les alertes, il atteint plus rapidement le but, en épargnant au roi le sang de ses soldats, aux assiégés les horreurs du pillage.

Au siège de Luxembourg, il invente les « cavaliers de tranchée » par analogie avec les « cavaliers de rempart » . Quand la tranchée est arrivée à mi-chemin du glacis, il fait élever vers ses angles saillants un retranchement de gabions, de fascines et de terre. De là, l'artillerie domine et enfde le chemin couvert où l'ennemi abritait ses forces pour la défensive ou pour les sorties.

Au siège de Philippsbourg, il imagine « le tir à ricochet ». Il a remarqué qu'un boulet lancé avec une charge plus faible et sous un angle plus grand fait une suite de bonds, comme une pierre qui rase une eau dormante, et va frapper plusieurs fois de suite tout ce qui se trouve sur sa route. Par cette innovation, les projectiles franchissent le parapet à la recherche d'un but invisible. Ils franchissent le rempart luimême derrière lequel se tiennent les assiégés et va les chercher (( dans des endroits d'où l'on ne voyait que le ciel ».

Et ce qui ne distingue pas moins ce grand homme de guerre que sa science et la fécondité de ses inventions, c'est le sentiment de profonde humanité qui ne l'abandonne jamais. Pendant que son rival Cohorn cherche à éblouir par l'audace et la rapidité de ses coups, sacrifie les moyens à la fin et jette les hommes sous le canon comme le métal en fusion dans la fournaise, Vauban se montre avare de la vie des travailleurs. Il leur défend d'aller mal à propos « se faire échiner sur la contrescarpe ». Il retarde au besoin un dévouement qui lui paraît acheté trop cher : « La préci-

pitation dans les sièges, a-t-il écrit, ne hâte point la prise des places, la recule souvent et ensanglante toujours la scène. »

Une plaisante querelle s'est engagée au xviii" siècle sur la nature des fonctions de l'ingénieur et sur le sens môme de ce mot. Le tacticien Guibert, qui s'élève contre le grand nombre des places et les prétentions de ceux qui les construisent, rappelle avec complaisance leur origine aussi modeste que peu militaire. « Ingénieur, dit-il, dans l'institut de cette'profession et dans toutes les langues de l'Europe dérive, non du mot « génie », mais du mot « engin », parce qu'autrefois les ingénieurs étaient les constructeurs et les directeurs de toutes les machines de guerre et de siège. Mais Guibert n'oublie qu'une chose qui met à néant cette logomachie, c'est que « génie » et « engin » ont une seule et même étymologie.

Les « engigneurs » ou ingénieurs nous vinrent longtemps de l'étranger, surtout de l'Italie. On finit pourtant par les recruter dans les rangs de l'armée parmi les officiers de fortune qui n'étaient ni assez nobles ni assez riches pour arriver aux hautes dignités militaires. Instruits et laborieux, ils utilisaient leurs connaissances dans ce qu'on appelait « les corps à talents ».

Cette tâche supplémentaire des officiers de fortune supposait autant de mérite que de désintéressement. Vauban les appelle « les martyrs de l'infanterie ». A d'autres, en effet, les grades, les pensions et les faveurs royales ! Pour eux, les fatigues, les dangers et l'oubli! En 1674, Vauban illustré par vingt sièges n'avait encore que le grade de capitaine. Louvois le fit brigadier sans qu'il eut jamais été colonel, plus tard maréchal de camp par assimilation. Il devint enfin lieutenantgénéral et maréchal de France sans avoir commandé un corps d'armée. Sans doute ces honneurs récompensaient à la fois les services de l'ingénieur et de l'homme de guerre; mais l'ingé-

nieiir n'avait pu devenir maréchal de France que parce qu'il avait été officier d'infanterie.

Aussi Vauban voulut-il que l'exception devînt la règle. Il fit du corps des ingénieurs un corps militaire. Il établit des « ingénieurs ordinaires » pour la construction, la réfection et l'entretien des places et des « ingénieurs extraordinaires » pour diriger, au cours des campagnes, les travaux des sièges. Les uns et les autres recevaient les appointements de capitaine augmentés d'un supplément de quatre ou cinq cents livres. On n'était nommé ingénieur qu'après avoir subi avec succès un examen devant un membre de l'Académie des sciences.

L'art d'assiéger les villes est sous Louis XIV l'art classique par excellence. Le siège a, comme la tragédie, son exposition : l'investissement; ses péripéties: les travaux d'approche; son dénouement : l'assaut. C'est le pivot de toutes les opérations militaires. Aussi le nombre des ingénieurs s'est-il considérablement accru pendant la guerre de Hollande et pendant la guerre de la ligue d'Augsbourg. On en comptait six cents àla paix de Ryswick. On en réforma la moitié, qui allèrent offrir leurs services à l'étranger.

Ce ne fut pas la faute de Vauban ni de Louvois si, après avoir fait de l'ingénieur un officier, on ne lui donna pas aussitôt des soldats à conduire. Dès 1772, Vauban parle de former, pour les travaux d'approche, « le régiment de la tranchée ».

Trois ans plus tard, il y revient en termes plus pressants encore. Il propose de créer des compagnies franches, de cent à cent vingt hommes qui seront tout à la fois canonniers, grenadiers, terrassiers, « qui sauront couper, tailler, poser le gazon, fasciner, clayonner, faire des gabions, planter des palissades et remuer la terre à propos». Il voulait même y adjoindre « des charpentiers, des charrons, des forgerons, des armuriers, quelques artificiers,

CL • h-1 -a

menuisiers, tonneliers, meneurs de partis et ménagers ».

L'institution des troupes du génie et des compagnies d'ouvriers est là en germe. Les premières compagnies de mineurs avaient été, du reste, établies par les ingénieurs après la paix de Nimègue. Mais l'artillerie, par la voix de son grand maître, le duc du Maine, ne tarda pas à les réclamer et ils prirent rang à la suite du Corps-Royal. On ne les mettait à la disposition des ingénieurs que pour les travaux des sièges.

En 1744, le comte d'Argenson rapprocha un peu plus encore le génie militaire de l'armée en réglant le rang des ingénieurs et en assimilant leurs grades à ceux des officiers des troupes. En recevant leur brevet après l'examen obligatoire, les ingénieurs recevaient en môme temps le brevet de lieutenant réformé d'infanterie. Ils pouvaient, par assimilation toujours, obtenir les autres grades militaires et même ceux de lieutenant-colonel et de colonel. Outre les travaux des fortifications, ils étaient chargés en temps de paix de la construction et de l'entretien des casernes et autres bâtiments militaires, de la garde des plans, profils, et mémoires relatifs aux fortifications, de l'étude des devis des entrepreneurs et de la réception des ouvrages.

La connexité des fonctions de l'ingénieur et de l'artilleur, les services mutuels qu'ils devaient se rendre pendant les sièges faisaient naître parfois entre eux des froissements, des rivalités, des jalousies. L'artillerie, qui prêtait au génie des travailleurs, affectait de ne voir en lui qu'un auxiliaire et presque un sous-ordre. Tant que vécut Vauban, son autorité qui dépassait beaucoup le cercle de ses attributions, suffisait à assurer l'unité des vues et du commandement. Après lui les querelles devinrent fréquentes. Les mineurs étaient en fait des soldats du génie et pourtant ils relevaient du Corps- Royal. Les travaux de la tranchée relevaient de l'ingénieur, mais la mise en batterie était l'affaire de l'artillerie. Ne

Page 1