‹ L'Armée de l'ancien régimeChapitre 16 sur 25 · LE GÉNIE · texte numérisé non relu

LE GÉNIE

s'exposait-on pas, en cas de conflits, à voir les tranchées sans batteries ou les batteries sans tranchées ?

En 1755, Vallière, qui était, moins le titre, un véritable grand maître de Fartillerie, fit décider la réunion des deux armes en confondant à dessein les fonctions de l'ingénieur et de l'artilleur. Le corps devait s'appeler désormais « Corps Royal de l'artillerie et du Génie ».

Cette date est, à un autre point de vue, mémorable pour les deux armes. C'est à cette époque que tous les titres civils qui subsistaient encore, commissaires provinciaux, ordinaires, extraordinaires, officiers-pointeurs, sont remplacés par les dénominations militaires en usage dans les autres armes. Les ingénieurs prenaient désormais l'uniforme de l'artillerie. La France était partagée en un certain nombre de divisions qui n'avaieiit plus qu'un chef pour diriger les deux services. Il devait y avoir à LaFère une école unique pour ingénieurs et artilleurs. On y entretiendrait une compagnie de cinquante élèves, admis avec le grade de sous-lieutenant après avoir subi un examen sur l'arithmétique, la géométrie, la mécanique et la statique.

Cette fusion dura peu. OEuvre d'un artilleur passionné, exécutée sans tempéraments par un esprit systématique et prévenu, elle fut moins une fusion que l'absorption du génie par l'artillerie. Mais le génie ne se laissa pas absorber sans résistance. Il trouva en 1759 un très ardent défenseur dans le maréchal de Belle-Isle, ennemi personnel de Vallière. Le nouveau ministre rendit à l'artillerie et au génie leur existence propre et distincte. On revenait à l'ordonnance de 1744. Les ingénieurs restaient des officiers sans troupes, directement placés sous l'autorité du secrétaire d'état de la guerre.

La France était alors divisée en vingt directions du génie. Les directeurs avaient sous leurs ordres quatre-vingt-dix ingénieurs en chef, au-dessous cent quatre-vingt-dix ingé-

nieurs ordinaires. L'école de Mézières restait la seule et la vraie pépinière du corps tout entier.

Pour entrer à l'école de Mézières il fallait avoir quinze an& au moins, être né noble ou fds d'un officier ayant un grade supérieur, colonel, lieutenant-colonel ou capitaine avec la croix de Saint-Louis. Lorsque Carnot se présenta en 1771, il dut produire devant le généalogiste Chérin les titres de noblesse de sa famille qui établissaient, paraît-il, une fdiation non interrompue depuis le treizième siècle. Monge, fils d'un rémouleur de Beaune, qui devait devenir un des professeurs les plus éminents de l'école, n'avait pu y être admis d'abord que comme « appareilleur ». Mais on ne rencontrait pas toujours dans la noblesse des jeunes gens suffisamment instruits et c'était le sujet d'interminables querelles entre Bossut, l'examinateur,, et Chérin, le généalogiste. Chérin ne trouvait jamais les candidats trop bien nés. Bossut ne trouvait jamais les jeunes nobles assez instruits. Sur cent jeunes gens qui se présentaient, quatre ou cinq au plusréunissaientlanaissance ou la capacité. On finissait le plus souvent par se contenter du témoignage de quatre notables qui attestaient que la famille du candidat vivait (( noblement «.C'estpar là, c'est par les « corps à talents » que l'élite intellectuelle du tiers état s'est poussée dans l'armée.

Quand on avait, au préalable, établi qu'on savait écrire et chiffrer, qu'on n'était ni myope ni sourd, on était invité à se présenter chez Bossut, « examinateur de Sa Majesté ». L'examen était alors réduit à la plus simple expression. Bossut interrogeait les candidats chez lui sur son cours de mathématiques, arithmétique, algèbre, géométrie, mécanique, hydrodynamique. Il leur faisait en outre dessiner à la plume le paysage et l'ornement. Après quoi il décidait à lui tout seul s'ils devaient être admis ou refusés. Admis, le candidat avait à établir encore que sa famille pouvait lui assurer une pension dedeux cents livres par an, « ni moindre, ni plus forte, »jus-

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qu'au grade de lieutenant en premier. Dès Tentrée à Mézières, Félève-ingénieur recevait un brevet de sous-lieutenant et 720 livres d'appointements.

Au sortir de Fécole, ces jeunes gens servaient deux ans dans l'artillerie, attachés au corps des mineurs et des sapeurs, deux ans à la suite des brigades du génie, deux ans dans un régiment d'infanterie, « pour étendre et varier leurs connaissances ». Ce n'est qu'après ces diverses étapes, après un nouvel examen subi cette fois devant les officiers supérieurs de l'armée qu'ils obtenaient leur incorporation définitive. Très fiers du reste de ces épreuves multipliées et difficiles, les ingénieurs avaient une haute idée de leur supériorité. Ils affectaient, vis-à-vis des troupes et des chefs de corps, une indépendance ombrageuse qui faisait naître à chaque instant des conflits.

L'ordonnance de 1776 achève de donner au Corps-Royal du génie « toute la consistance qu'il doit avoir, » mais elle les soumet, en même temps, au point de vue de la hiérarchie, de la subordination, de la discipline, à toutes les lois qui régissent l'armée. Jusqu'au grade de major, il n'y a plus aucune distinction entre les officiers de génie et les officiers d'infanterie. Ils sont même, le plus possible, rapprochés par l'uniforme. Pour les grades supérieurs, le chef de brigade du génie avait rang et commission de colonel ; les directeurs rang de brigadiers d'infanterie. Dans le génie comme dans l'artillerie, tous les emplois étaient donnés au mérite et au talent sans aucun égard pour l'ancienneté.

Tous les ans, la moitié des officiers du génie étaient occupés à des reconnaissances militaires et enrichissaient ainsi le Dépôt de la guerre de mémoires et de plans de campagne qui pouvaient servir aux armées. Vers la fin du xviif siècle, on avait même créé des ingénieurs militaires chargés, en temps de paix, de lever les plans des frontières,

en temps de guerre, d'arrêter l'ordre des marches, de fixer l'emplacement des camps, de concourir enfin, sous l'autorité, du général en chef, à la préparation de plans de campagne. Ces ingénieurs militaires furent en 1791 fondus avec les autres officiers du génie qui participaient du reste, depuis 1 776, aux fonctions de l'Etat-major.

Le comte de Saint-Germain avait, en efi'et, en très grande estime les officiers de cette arme. 11 leur reconnaît « toutes les lumières et tous les talents réunis au plus haut degré avec la plus scrupuleuse probité. Si j'avais eu plus de force, ajoute-t-il, j'aurais prononcé le mot et j'aurais assigné aux officiers du génie, exclusivement à tous les autres, les fonctions des états-majors des armées... Par là, je parvenais à écarter, en cas de guerre, toutes les prétentions des gens de la Cour, si peu propres à des fonctions où l'instruction est nécessaire et où la valeur n'est pas la première ni la plus essentielle des qualités. »

S'il est vrai que les officiers du génie sont restés sous l'ancien régime des officiers sans troupes, on trouve pourtant, au xviii" siècle, les éléments qui ont servi plus tard à les former. Les sapeurs, les mineurs, les compagnies d'ouvriers existent. Ils ont l'uniforme, ils ont des officiers, ils sont soumis à la discipline militaire et le plus souvent rattachés, comme auxiliaires, au Corps-Royal d'artillerie. En 1776 on crée un régiment de pionniers pour être employés, en temps de paix, aux travauxpublicsetpour servir, en temps de guerre, à la suite de l'état-major. On leur donne un uniforme, habit croisé de drap bleu, collet et doublure blanche, culotte blanche, chapeau bordé d'un galon blanc. On leur donne des officiers. On les arme comme les soldats du fusil et de la baïonnette. Il suffira plus tard de rassembler ces corps épars pour en former « le régiment de la tranchée » que rêvait Vauban et qui n'a reçu qu'en 1 826 son organisation définitive.

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