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CHAPITRE XII

Influence du progrès des armes à feu sur la stratégie et la tactique. — Les réformes de Gustave-Adolphe. — Les victoires de Frédéric. — L'opinion du maréchal de Saxe. — Les ordonnances de 1755. — Effet produit parles victoires de la Prusse.

— L'esprit d'imitation et l'ordre oblique. — Les tacticiens de cabinet: Folard, Maizeroy, de Mesnil-Durand et Guibert. — La querelle entre l'ordre mince et l'ordre profond. — L'abus des systèmes. — La constitution des troupes en temps de paix.

— Les divisions et les grandes manœuvres.

Les progrès des armes à feu n'ont pas seulement transformé Fart de fortifier les places. Ils ont fait tomber les armes défensives, heaumes, pots-en-tête, cuirasses, brassards et cuissards. Pour combler les brèches faites par le canon, les armées deviennent plus nombreuses. La nécessité de se protéger contre le feu modifie les plans d'attaque et de défense, la marche des troupes, le choix des positions, des retranchements, des lignes de retraite. D'où une double révolution dans l'art des grandes opérations militaires qui est la stratégie, etdans l'art de disposer et de mouvoir les troupes sur le champ de bataille qui est le propre de la tactique.

Cette révolution a été lente, et, dans ce que nous appelons progrès, les hommes de guerre d'autrefois ne voyaient que la décadence et la ruine de la profession des armes : « C'est temps perdu, dit Montluc, de s'amuser à ces escopeteries. Il faut se joindre. » Et il n'a pas assez d'indignation contre Far-

quebuse : « Maudit soit rinstrument qiiifit périr tantdebraves gens de la main souvent des plus lâches qui n'oseraient regarder au visage celui qu'ils renversent de loin de leurs balles. »

Et pourtant, au commencement du xvif siècle, « les escopeteries » n'ont pas encore sensiblement modifié la physionomie de la guerre. On ne cherche pas à manœuvrer sur le champ de bataille. Après une courte canonnade, on s'attaque de front en masses profondes et à la française : « Les deux antagonistes, dit le commandant Rousset, se trouvaient face à face, chacun dans un ordre invariable et inflexible, habituellement sur deux lignes rigides et massives. Elles s'abordaient dans un mouvement général et la bataille, engagée tout d'une pièce, dégénérait en une série de combats partiels extrêmement meurtriers. » Dans les sièges, quand la brèche est ouverte, on s'y précipite au petit bonheur sans aucune des précautions que Vauban devait imposer plus tard.

Les réformes de Gustave-Adolphe ne pouvaient manquer d'avoir leur retentissement dans toutes les armées de l'Europe. Le roi de Suède, qui avait perfectionné le mousquet, augmenté la rapidité du tir, allégé l'infanterie et la cavalerie en sacrifiant les armes défensives, créé le canon de bataille, a mis la marque de son génie sur toutes les parties de l'art de la guerre. S'il s'est attaché surtout à transformer l'armement, à donner plus de légèreté et de souplesse à ses corps, s'il s'est attardé quelquefois à faire une guerre de postes et à conquérir des villes, il n'est pas resté étranger aux grandes conceptions de la stratégie. Il cherche à s'assurer les hauteurs, le cours des rivières, les régions riches où pousse le blé. La science militaire se lie pour lui à la connaissance intime du terrain, de ses accidents et de ses ressources : « Les régions sont conquises, dit-il, par le même principe qui les a peuplées au commencement. »

Sur le champ de bataille, bien que l'ordre diffère selon la nature du lieu, son armée est généralement disposée en

deux lignes, plus une ligne de réserve. Il place au centre l'infanterie avec ses pièces de canon mobiles, ses pièces « à la Suédoise », qu'elle déploie sur tout son front. La seconde ligne est disposée en échiquier par rapport à la première.

Gustave-Adolphe (Roi de Suède).

c'est-à-dire que les pleins d'une ligne correspondent aux vides de l'autre. La profondeur se réduit au profit de la mobilité. Au xvi" siècle, les troupes se présentaient sur le terrain, à l'exemple de la phalange macédonienne, en masses compactes et serrées qui comprenaient quelquefois seize rangs de profondeur. Sous Henri IV, quand le mousquet a remplacé l'arquebuse, la troupe se forme sur dix rangs. Avec

Gustave-Adolphe, la profondeur est réduite à six rangs et quelquefois même à trois.

La cavalerie se place sur les ailes. Elle ne doit que rarement faire usage de son feu. Gustave-Adolphe mettait pour la soutenir des compagnies de mousquetaires entre les escadrons. Elle charge à Farme blanche et au trot et, comme ses lignes sont aussi plus minces, elle rachète la profondeur qui lui manque par la succession et la rapidité de ses attaques.

Le bataillon, ainsi que l'escadron, a été longtemps l'unité tactique des armées. Dans l'infanterie, pendant tout le cours du xvii' siècle, il est formé en réalité de deux sortes de combattants : les uns armés de la pique, les autres du mousquet. Au centre du bataillon se tiennent les piquiers ; sur les côtés, sur « les manches », comme on disait alors, les mousquetaires. Le maniement du mousquet est lent, compliqué, difficile. Quand, après le coup de feu, les mousquetaires n'ont pas arrêté la cavalerie, ils n'ont plus qu'à se retirer derrière les piquiers.

L'insuffisance de cet armement explique l'action prépondérante de la cavalerie sur les champs de bataille. Et cette infériorité de l'homme de pied a duré jusqu'au jour où l'arme à feu et l'arme blanche se sont trouvées réunies dans les mêmes mains.

L'invention de la baïonnette à douille, « l'arme la plus complète qu'il y ait eu jamais, » dit Jomini, a été une révolution aussi grosse en conséquences que l'invention du mousquet lui-même. C'est la baïonnette qui a permis à l'infanterie de prendre dans les combats la place que l'artillerie encombrante n'est pas encore en état de lui disputer, qui en a fait, comme on l'a dit, la reine des batailles.

Longtemps, pour la stratégie comme pour la tactique, les armées de l'Europe ont vécu sur les traditions de Gustave-Adolphe. Sans doute, Condé, au lieu de se cantonner dans les places fortes, livra assez souvent bataille et tenta de

ces coups d'audace « où les vieillards expérimentés ne purent atteindre ». Mais il suit son génie propre plus qu'il ne

Le vicomte de Turenne, gravure d'après un tableau de Champaigne.

modifie l'art de combattre. « Son infanterie, dit le duc d'Aumale, manque de mobilité et de souplesse et exagère les formations compactes. »

Turenne, le disciple le plus complet de Bernard de Saxe- Weimar et de Gustave-Adolphe, fait un judicieux emploi de toutes ses ressources. Supérieur à ses contemporains « par ses conceptions stratégiques, surprenantes d'adresse, exécutées avec une remarquable rapidité », il n'a rien changé, lui non plus, à la façon dont on entendait laguerre de son temps.

Il fallut le coup de canon de Molwitz pour réveiller, au xviii' siècle, les hommes de guerre de leur demi-sommeil. La Prusse, sous deux rois aidés par des généraux habiles, avait, pendant quarante ans, rajeuni et renouvelé toutes les parties de l'art de laguerre. Les premières victoires de Frédéric furent une révélation.

En 1750, le maréchal de Saxe, consulté par le ministre d'Argenson, ne se laissait pas égarer par le souvenir des lauriers de Fontenoy. Courageusement il constatait l'infériorité où nous avait réduits près d'un demi-siècle d'inertie.

« Mon devoir, écrit-il au ministre de la guerre le 27 février 1750, m'oblige à ne pas flatter dans une chose d'une si grande conséquence. Je me trouve obligé de dire que notre infanterie, quoique la plus valeureuse de l'Europe, n'est point en état de soutenir un choc dans un lieu où elle peut être abordée par de l'infanterie, moins valeureuse qu'elle mais mieux exercée et mieux disposée pour une charge. » A ceux qui lui opposaient ses récentes victoires, il répondait : « Les succès que nous avons eus dans les batailles ne doivent s'attribuer qu'au hasard ou à l'habileté que nos généraux ont de réduire le combat à des points ou à des affaires de postes où la valeur des troupes et leur opiniâtreté l'emportent ordinairement. »

Et il le rappelait avec autant d'autorité que de modestie : A Fontenoy, les troupes postées avaient fait bonne contenance, ce qui était en plaine avait plié. Raucoux n'avait été qu'un combat de poste et Lawfeld, affaire de plaine au début, s'était trouvée réduite parle général à des attaques de postes.

tdan broj Tm^crurj vwujruujc, fTu àcuau L parTrrurc en fïlarj,

=Z ayant jaa mcart au rana Jej 3)iuLX, C'n a-il peu Jniu la l?aiaij

J^mcracrc (jraïuuj, tu. iuy Joli vn cnaraai^, S^ùMe Joù éqaL' l^TuundMe Cauranc f

Le prince de Gondé.

A ceux qui, à huit ans de Rosbach, lui reprochaient ses

complaisances pour la Prusse et Faccusaient d'être un servile imitateur de l'étranger il répondait : « Annibal n'a réussi qu'en donnant à ses troupes la légion, les armes et les façons de combattre des Romains. »

Dans la rédaction des ordonnances de 1755 sur les manœuvres de l'infanterie et de la cavalerie, on tient le plus grand compte de ces avertissements et de ces critiques. Elles n'ont que le malheur d'arriver trop tard.

En ligne de bataille l'infanterie doit se former sur trois rangs. Le premier rang tire à genoux, le second debout, le troisième s'efface pour placer son arme entre les intervalles du second rang. La charge est à seize temps et le feu simultané pour les trois rangs. La colonne d'attaque est formée par deux bataillons sur six de profondeur.

La cavalerie, restée lourde et peu manœuvrière, n'avait quitté qu'à regret les armes défensives. Elle se formait autrefois sur cinq et six rangs, rarement sur trois. L'ordonnance de 1755 prescrit la formation sur trois et sur deux rangs, avec une préférence marquée pour la formation sur deux rangs en bataille. Mais elle conservait, et avec raison, l'ordre en muraille sur cinq ou six rangs pour la charge.

On n'eut pas le temps de voir l'effet de ces ordonnances. La guerre de Sept-Ans nous surprit avant leur application et, plus encore que l'impéritie des chefs, les vices de notre organisation militaire nous conduisirent à Rosbach. Et alors, au lendemain de nos revers, ce fut un irrésistible engouement pour la Prusse.

Comme il arrive souvent après de pareilles épreuves, au lieu de s'élever aux causes générales qui expliquaient ces victoires, on se complut dans la recherche des causes secondes. Les uns attribuaient les succès de Frédéric à la création de l'artillerie à cheval, d'autres à la substitution de la baguette de fer à la baguette en bois, celui-ci au pas cadencé, cet autre à la cavalerie légère, le plus grand nom-

Monument de Turenne (Chapelle des Invalides).

bre à ses formations nouvelles sur le champ de bataille, aux déploiements et à « Tordre obliq.ue ». C'était ne tenir en main que quelques-uns des fds qui reliaient nos défaites à leurs causes premières.

Sans doute Frédéric formait sur trois rangs son infanterie en bataille et sa cavalerie sur deux. C'est ainsi qu'il les avait fait manœuvrer à Strigau, à Sohr, à Kesseldorf et à Zorndorf. Sans doute il tirait un merveilleux parti des déploiements, mais, en dehors des parades de Potsdam, avaitil jamais songé à enfermer dans ce cercle étroit toutes ses conceptions militaires ? Ne demandait-il pas, par exemple, à la cavalerie les services les plus divers selon le terrain, les nécessités, les circonstances? S'il avait sa cavalerie légère pour couvrir au loin le pays, éclairer sa marche, assurer ses communications et inquiéter celles de l'ennemi, est-ce qu'il ne savait pas, au besoin, la ramasser en colonnes pour les actions de choc, pour la déchaîner comme un ouragan sur des troupes ébranlées par le feu ? Est-ce que son grand art ne consistait pas enfin à chercher, dans une campagne, la bataille décisive et, dans une bataille, le point vulnérable pour y porter, comme dit le commandant Roussel, toutes ses forces d'un seul bond?

C'est cependant la seule question des déploiements et de « l'ordre oblique » qui mit aux prises, à la fin du xviir siècle, les écrivains militaires les plus distingués qui se partagèrent alors entre « l'ordre mince » et « l'ordre profond ».

Au premier rang des partisans de l'ordre mince, se distingue Guibert, esprit ingénieux et systématique, écrivain de mérite, tacticien de cabinet, qui groupe autour de lui, avec les partisans de l'artillerie nouvelle, les jeunes officiers revenus enthousiasmés des manœuvres de Postdam.

Les partisans de l'ordre profond sont plus ou moins directement les élèves du chevalier Folard. Grand admirateur des anciens, remarquable archéologue militaire, Folard,

en nous rendant les plans de bataille de l'antiquité, s'est passionné pour son sujet au point qu'après les Grecs et les Macédoniens il ne voit plus qu'anarchie et décadence. Il

Comte de Guibert.

n'hésite pas à donner aux machines de guerre la supériorité sur le canon. « Qui peut douter, s'écrie-t-il, j'entends de ceux qui font quelque usage de leur raison, que les catapultes ne fussent d'une plus grande utilité que les mortiers pour le jet des pierres et des boulets ? » La force des arba-

lètes, dit-il ailleurs, égale celle des fusils. Et cette opinion n'était pas aussi ridicule qu'elle le paraît aujourd'hui si l'on songe qu'au temps de Folard, et même encore après lui, les canons paralytiques restaient embourbés dans les chemins et que le l'eu de la mousqueterie n'avait pas d'effet sérieux au delà d'une soixantaine de toises.

Maizeroy ne croit pas non plus que l'invention de la poudre ait eu beaucoup d'influence sur la tactique. Il déplore qu'on multiplie les bouches à feu et qu'on renonce aux armes défensives. Mais, tandis que Folard s'en tient à la phalange, il descendrait volontiers jusqu'à la légion romaine et il préconise les colonnes à huit de hauteur.

De Mesnil-Durand, autre partisan de l'ordre profond, estime lui aussi qu'on exagère l'action du feu. « Sa prépondérance cesse, dit-il, si l'on s'avise d'aller tout de bon à la charge et de décider l'affaire en quelques minutes. » Il vante dans ses livres la vertu de ses colonnes qu'il appelle des « plésions ». Son plésion est une véritable phalange ayant trente-deux fdes et vingt-quatre hommes de front, armés de piques et disposés de manière à pouvoir faire face des quatre côtés. Il voit dans l'ordre mince, « l'ordre prussien » comme il l'appelle dédaigneusement, l'affaiblissement de l'infanterie et la décadence de la tactique. Il déplore avec Montluc cette évolution de l'art militaire qui oblige les armées « à se battre de loin et à se canarder des jours entiers sans pouvoir s'aborder ». Que vont devenir désormais les vieilles qualités françaises, la bravoure, la fougue et l'audace?

C'est dans la marche en colonnes et non dans l'action du feu qu'il met sa confiance et son espoir. La solidité d'une troupe, dit-il, dépend de la confiance réciproque des rangs qui se soutiennent et doublent à la fois leur force morale et physique. Et il devient lyrique sur la chargea la baïonnette: « La course comme la profondeur a plus encore de force morale que de force physique. Elle ne multiplie pas la masse

par la vitesse, mais, d'un côté, l'aiidace par l'ivresse et, do l'autre la frayeur par l'épouvante. »

Réduite à sa plus simple expression, la querelle porte en définitive sur l'action du feu que défendent les partisans du déploiement contre l'action du choc que vantent les partisans de la colonne.

— L'ordre profond, disaient les Guibertistes, était pour les anciens l'ordre primitif et habituel parce qu'il s'adaptait le mieux à leurs armes et à leurs moyens d'action. Toute leur force était dansle choc. Aujourd'hui, on évite le choc, on évite les plaines ; on cherche avant tout à se poster. Presque tout devient poste pour l'infanterie : un rivage, un ravin, un pli de terrain, un bois suffisent pour se mettre en état de résister à un ennemi supérieur. Sur cent combats d'infanterie en ce siècle, il y a eu quatre-vingt-dix affaires de poste. Avec les appuis et les retranchements, l'action du feu devient la principale et la plus fréquente. La puissance décuplée du tir, l'apparition sur les champs de bataille de l'artillerie légère rendent le terrain intenable pour les troupes les plus solides. La force de l'infanterie est désormais dans le feu et dans la célérité de ses déploiements.

Et ils raillaient les conversions lentes, solennelles, compassées de l'ancienne tactique qui faisaient si bel effet dans les revues d'apparat. N'avait-on pas vu un jour Chevert, major du régiment de Béarn, dessiner avec ses compagnies les mots : « Vive le Roi ! » et faire exécuter un feu de réjouissance à cet alphabet vivant ? Quelle pouvait être sur les champs de bataille l'utilité de ces jeux de patience?

Pénétrés de la supériorité des manœuvres rapides, des déploiements à la prussienne, en tiroir ou en éventail, les Guibertistes attribuaient volontiers les victoires de Frédéric à cet ordre oblique qui a fait, au xviii' siècle, couler plus d'encre encore que de sang.

Qu'est-ce en définitive que l'ordre oblique ? Ecoutons un

des admirateurs de Frédéric: L'ordre oblique consiste à disposer sur le terrain ses troupes de façon à refuser une aile en utilisant de ce côté quelque accident du sol, bois,ra\'in, ruisseau, marais. Par là, on tient en réserve une partie de ses forces et, si possible, la meilleure. On porte alors toutes ces forces sur l'aile ennemie que l'on veut prendre en flanc. La première colonne en marche doit s'avancer plus que celle qui la suit, la seconde plus que la troisième de façon que ces colonnes s'allongent comme des tuyaux d'orgue. Quand elles ont ainsi gagné le flanc de l'adversaire, elles se développent si rapidement qu'elles déconcertent les prévisions et paralysent toute résistance. Par la méthode du roi de Prusse à former son oblique, il est impossible à l'ennemi déjuger son dessein ni sur quelle partie il se portera. Lorsque la menace commence à se faire, elle s'exécute avec tant de rapidité qu'il n'y a pas de remède.

— Était-ce donc là ime manœuvre si nouvelle, répondaient les partisans de l'ordre profond ? S'assurer la supériorité à un moment donné, sur un point donné, en y portant le gros de ses forces, c'est la manœuvre d'Alexandre à Arbelles, de Scipion à Magnésie, de César à Pharsale, de Gustave-Adolphe à Lutzen et de Luxembourg à Fleurus.

Mais il arrivait aux champions de l'ordre profond ou de l'ordre mince ce qui arrive toujours aux faiseurs de systèmes qui défendent surtout ce que ces systèmes ont d'exclusif et qui veulent, bon gré mal gré, faire rentrer tous les cas possibles dans le cadre étroit de leurs théories.

Certes, les tenants de l'ordre mince avaient raison d'affirmer l'importance de ces marches de flanc où Frédéric II déployait tant de maîtrise. Ils avaient raison de soutenir que la mobilité de l'artillerie, les feux plus rapides et plus puissants de la mousqueterie devaient faire renoncer souvent aux formations anciennes. Ils avaient la partie belle pour railler les lourdes colonnes de de Mesnil-Durand et soutenir qu'avant

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d'arriver sur la ligne ennemie elles seraient inévitablement écrasées sous les boulets. Tronson du Coudray avait même démontré, par un calcul très précis, que ces colonnes devraient perdre quelques hommes de plus qu'elles n'en contenaient 1

Mais les partisans de Tordre profond n'avaient pas tort de soutenir qu'on ne pouvait marcher en ligne déployée, que la mousqueterie ne supprimait pas les actions de choc, et que chaque nation devait s'attacher surtout aux formations les mieux appropriées à son caractère. Les peuples flegmatiques ont une inclination naturelle vers la défensive. L'attaque en masse à la baïonnette est la plus conforme à notre génie national. N'était-ce pas renier toutes nos traditions militaires que de renoncer désormais à cette « furia francese » qui nous avait assuré tant de victoires ?

La querelle, engagée au cours même de la Guerre de Septans, se ralluma plus ardente vers 1775 au moment où le comte de Saint-Germain remaniait de fond en comble notre constitution militaire. Dans ce conflit d'opinions Saint-Germain n'avait pas pris parti. 11 disait qu'il ne connaissait ni ordre profond ni ordre mince, mais un ordre général de situation, de circonstances et que « quand les troupes avaient acquis l'aptitude nécessaire pour se rompre, se reformer, se diviser, se subdiviser de toutes les manières, elles étaient parvenues au degré de perfection que l'on pouvait désirer ».

L'ordonnance de 1776, sans renoncer à la colonne, faisait une large part à l'ordre mince et aux déploiements. Elle fut assez vivement combattue par le maréchal de Broglie, qui prêtait ostensiblement son appui à de Mesnil-Durand, et son intervention fit de cette querelle « la plus formidable affaire qui pût s'élever dans le militaire ».

On mit aux prises sur le terrain les deux formations rivales aux manœuvres du camp de Vaussieux, près de Courseulles. Rochambeau qui fut chargé de diriger ces manœuvres for-

mule ainsi sonjugement surla colonne de de Mesnil-Durand que le maréchal de Broglie avait voulu conduire lui-même: « C'est une bonne manœuvre à placer dans l'ordonnance pour

Duc DE Broglie Victor-François, maréchal de France.

l'occasion, mais l'ordre mince est le premier pour déployer son feu et être moins exposé à l'artillerie quadruplée qui existe actuellement dans les armées de l'Europe. »

Aux prises avec l'expérience, les tacticiens de cabinet avaient corrigé eux-mêmes ce qu'il y avait d'excessif dans leurs affirmations. De Mesnil-Durand avait fini par reconnaî-

tre qu'il serait aussi déraisonnable de se mettre en colonnes pour tirer ou pour essuyer des coups de fusil que d'aller à la charge en ligne sur trois rangs. Il avait compris sur le terrain la nécessité de démonter sa lourde machine, de la subdiviser en sections, « en tiroirs, » de la faire éclairer par des voltigeurs et soutenir par le canon, en un mot, de la plier, à l'occasion, aux exigences de l'ordre mince.

De son côté, Guibert — tout en reprochant à ses adversaires de s'approprier ce qu'ils appelaient l'ordre prussien — fut amené à déclarer à son tour que l'ordre en colonnes était très propre aux attaques, particulièrement aux attaques de poste, qu'en conséquence les troupes devaient être fréquemment exercées à passer de l'ordre déployé à l'ordre en colonnes et de l'ordre en colonnes à l'ordre déployé . Et il ajoute : « Ma tactique peu exclusive sait se plier aux terrains et aux circonstances et s'écarter dans quelques occasions des règles établies. » N'était-ce pas avouer que chaque ordre avait ses avantages et qu'il appartenait au commandant en chef d'en faire l'application suivant les temps, les circonstances, les projets d'attaque, la nature du terrain et l'espèce d'ennemis qu'on peut avoir à combattre?

Jomini déclare, lui aussi, que dans la tactique il y a peu de principes fondamentaux. Il conteste que la guerre soit « une science positive dont toutes les opérations puissent être réduites à des calculs infaillibles. » Il y voit un grand drame « dans lequel mille causes morales ou physiques agissent plus ou moins fortement » et qu'on ne peut résumer en formules à l'usage des médiocrités. Le succès ne dépend pas « des mécaniques des mouvements particuliers, » mais du coup d'a>il du général en chef qui saisit en grand et à propos l'instant favorable et les vrais moyens d'exécution. L'ordre mince et l'ordre profond doivent être dans sa tête. C'est à son génie, à l'heure décisive, d'en décider l'emploi. « La guerre, dit Napoléon, est un art simple, tout d'exécution, sans rien

de vague parce que tout y est de bon sens. On ne peut et on ne doit prescrire rien d'absolu. »

Et le général Favé tire de cette longue querelle la conclusion suivante : « L'ordre mince étant le seul qui pût donner au feu de l'infanterie toute sa puissance demeura l'ordre de bataille normal, mais néanmoins l'ordre en colonnes fut recommandé pour le combat offensif comme étant le plus efficace à un moment décisif, celui qui se prête le mieux à donner aux troupes, quand elles chargent l'ennemi, l'élan et la rapidité favorables au succès. » C'est ainsi que la tactique moderne, sans rien perdre des formations du passé, y introduit progressivement plus de variété et de souplesse. Le règlement le plus complet et le meilleur est celui qui facilite le plus les moyens de passer d'un ordre à l'autre.

Attaquer, comme le veut Montecuculli, successivement l'ennemi par toutes les armes à mesure qu'elles peuvent l'atteindre, porter le gros de ses forces sur le point faible de l'adversaire et l'engager contre des fractions de l'armée ennemie avec une supériorité telle que la victoire ne puisse être douteuse, ainsi que le recommandent Jomini et Carnot, ce sont là des principes qui étaient bons avant Frédéric et Gustave-Adolphe, qui n'ont pas cessé de l'être avec Napoléon et les hommes de guerre, nos contemporains, et qui le seront vraisemblablement encore pour leurs successeurs.

Aux progrès delà tactique se rattache une importante réforme sur la constitution du militaire en temps de paix.

Ce qui frappe dans l'histoire des guerres du xviii" siècle, c'est la difficulté qu'on éprouve à mettre les armées sur pied. Rien n'est prêt au jour de l'entrée en campagne. Et si la mobilisation est lente, la concentration difficile, c'est qu'au début des hostilités, non seulement les cadres sont vides mais un grand nombre de corps ont disparu pendant la paix. Alors il faut tout créer d'un coup de baguette, compa-

gnies régiments, vivres, munitions, fourrages, hôpitaux.

Et qui commandera ces soldats levés à la hâte ? Pendant que les débris des régiments disloqués se morfondent sous les ordres de subalternes dans les oisivetés de la vie de garnison, les colonels, les officiers-généraux, sans contact avec les troupes, se rouillent à la Cour ou dans leurs domaines, absorbés par leurs affaires, leurs intrigues ou leurs plaisirs.

On s'étonne que le hasard ou la faveur président au choix du commandement. Comment choisir entre des officiers depuis longtemps éloignés du service et qui ont perdu pendant la paix lefruitde l'expérience acquise à la guerre? Tel lieutenant général, très apte à manœuvrer les régiments de cavalerie, affecte d'ignorer l'infanterie, l'artillerie, le génie. Comment serait-il en mesure de bien diriger un corps d'armée ?

Et quand on s'avisait par exception d'ordonner quelques manœuvresd'ensemble, ces réunionsdégénéraient bien vite en parades, devenaient prétexte à toilettes et à'collations. On manœuvrait pour les dames. « C'est à qui y paraîtra, dit Guibert, avec les armes les plus brillantes. C'est à qui y surprendra plus adroitementde petits suffrages et de grosses pensions. »

Seuls, pendant la paix, les gouverneurs de province avaient quelque commerce avec les troupes, mais, quand la guerre éclatait, ils restaient dans leurs gouvernements et laissaient à d'autres le soin de les commander. «L'ancienne erreur, écrivait Saint-Germain, qui prive les troupes en temps de paix des officiers destinés à les conduire en temps de guerre a été de tout temps la première et la principale cause des revers de la nation. »

Si la Prusse, après Molwitz, s'était placée au premier plan des puissances militaires, c'est que la paix avait été pour elle une école et la guerre une pratique. Tous les États de l'Europe comprirent la leçon ; bien peu en profitèrent. On conçut bien chez nous en 1744 le projet d'une organisation meilleure en temps de paix. Mais on n'alla pas plus loin que le projet. En

1770, Choiseiil ébaucha une réforme qui tomba avec lui. Saint-Germain la reprit en 1776.

Il partagea la France en « Divisions » qui comprenaient chacune les éléments d'une armée. Chaque division renfermait des troupes de toute arme, cavalerie, infanterie, artillerie, génie. Le lieutenant-général qui la commandait ne devait ignorer aucune des parties du service puisqu'il avait sous la main les troupes qu'il aurait à conduire en temps de guerre. En même temps qu'il faisait exécuter les ordonnances, il pénétrait à fond tous les détails de l'armement, de l'équipement, des munitions et des vivres.

Le ministre n'acceptait que comme pis-aller la vie de garnison qui favorisait, disait-il, l'oisiveté, le jeu, le libertinage. Les troupes ne devaient y passer que l'hiver. A la belle saison, elles vivraient en plein air, « sous la toile », équipées et pourvues de tous leurs effets de campagne comme elles le sont en temps de guerre. Les chefs de corps les exerceraient à des manœuvres partielles ou à des mouvements d'ensemble qui donneraient aux officiers supérieurs une idée des grandes évolutions des armées.

Bien que cette réforme, si propre à donner aux troupes la cohésion, l'endurance, la mobilité indispensables aux armées, fût sans contredit une des plus importantes de notre constitution militaire, elle fit moins de bruit en son temps que la suppression des Mousquetaires ou des Chevau-légers de la Maison du Roi.

Quand, après les guerres de la Révolution et de l'Empire, on rétablit les « Divisions, » on garda le mot mais on oublia la chose. Les Divisions nouvelles n'étaient plus que des circonscriptions militaires qui relevaient de la géographie administrative comme les Académies ou les Cours d'appel. Il a fallu les désastres de 1870 pour faire revivre, après un siècle, une des innovations les plus heureuses de l'armée d'autrefois.

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