L'ARMÉE AU XVII<= SIECLE. — LOUVOLS
d'en tirer toute la substance. S'il est la terreur des importuns, s'il traite « toute la terre haut la main et même les princes», il est plein d'égards pour la supériorité vraie et sait rendre ce qu'il doit à un Vauban.
Ses qualités sont de celles qui plaisent le plus au maître, l'ordre, la méthode, l'opiniâtreté dans le travail. A ces titres, très apprécié d'un roi qui aime son métier et qui, pendant plus d'un demi siècle, travaillant de six à huit heures par jour, a voulu être le commis le plus appliqué de son royaume. Louvois supporte sans fatigue la charge d'une énorme correspondance. Il veut lire tout ce qu'il signe, reviser, annoter tous les plans qu'on lui soumet. De ses secrétaires dressés à la même école il exige la ponctualité dont il donne l'exemple. Chacun a sa tâche propre. Chacun reste jusqu'au bout chargé de l'affaire que le ministre lui a une fois confiée.
Pour l'observateur superficiel, Louvois semble, comme le roi lui-même, emporté dans le tourbillon des plaisirs et des fêtes. Il est de toutes les représentations, il suit le roi dans ses chasses et dans ses voyages. Mais, absorbé par les devoirs de sa charge, il ne laisse à l'homme de cour que ce qu'il ne peut lui prendre. A Marly comme à Versailles, à Saint-Germain comme en Flandre, Louvois se fait suivre de ses fourgons bourrés de dossiers et on peut le voir sur les routes écrivant ou lisant dans son carrosse transformé en cabinet de travail.
Amoureux de tous les détails de son administration, il veut tout voir et tout savoir. Rien n'est petit à ses yeux et il passe du détail à l'ensemble sans perdre le sens de la perspective ou de l'exacte proportion des choses. En même temps qu'il s'occupe des approvisionnements d'une armée, il vérifiera le mémoire d'un entrepreneur, il s'intéressera à la vente d'une simple lieutenance des gardes-françaises. Pour les travaux de défense des frontières, il a dans son cabinet les
plans, les profils, les modèles en relief des forteresses à construire. Il est en correspondance avec les ingénieurs de tout rang. Il en exige des rapports avec « des dessins bien clairs ». Il se préoccupe de la fabrication des briques, de la qualité de la chaux. Il se fait ])résenter l'état des ouvriers employés, discute le prix de revient des charrois, poursuit les fournisseurs infidèles et suit au jour le jour les progrès des constructions comme un général en campagne suit sur une carte les divers mouvements de ses troupes.
A la conception nette et prompte dans les desseins, Louvois joint Fesprit de suite qui les coordonne, l'obstination qui les fait réussir. 11 s'attache à l'ordre une fois donné jusqu'au moment précis où il est exécuté. Et tout ce qu'il ordonne a été délibéré en Conseil. Avec un roi exact, laborieux, méthodique, qui veut tout connaître, il faut être prêt à tout justifier. \u Conseil Louvois suggère, le roi décide. Comme les ministres ne sont que les exécuteurs de ses ordres, il leur communique volontiers sa puissance. Et si la noblesse regimbe, c'est à la volonté royale qu'elle se heurte. Quand Louvois commande, c'est au roi qu'il faut obéir.
Pourtant, avec tant d'éminentes qualités dont quelquesunes confinent au génie, fort de l'appui d'un roi qui l'a soutenu jusqu'à la fin sans défaillance, Louvois n'a pas touché à la constitution même de l'armée. Ce n'est pas un homme à principes. Il n'a pas de système qu'il cherche à imposer de toutes pièces. Il n'a rien changé au mode de recrutement des troupes, à la composition des corps, au commandement, à l'organisation fondamentale des services auxiliaires.
Avant comme après lui, l'armée se recrute par voie de racolage. Avant comme après lui, les compagnies et les régiments sont des propriétés privées. L'accès de la plupart des grades reste le privilège de la noblesse et de la fortune. Il établit bien « l'Ordre du tableau», mais cette ordonnance n'intéresse que les officiers généraux et le commandement
Louvois.
Reproduction d'un panneau de Van Schoppea, d'après le tableau de Le Febure.
(Bibliothèque nationale.)
en temps de guerre. Ce n'est que par une déduction hardie qu'on en a tiré le principe de l'avancement à l'ancienneté. La hiérarchie militaire, assise sur le mérite et les services, est encore à créer. Il supprime bien la charge de colonelgénéral de l'infanterie, mais il laisse subsister les autres grandes charges. Il y a encore après lui des colonels-généraux et des grands-maîtres de l'artillerie. L'administration des hôpitaux, du service de santé, des vivres, des fourrages, reste aux mains des particuliers, et, s'il a réprimé les fraudes des entrepreneurs, il a conservé l'entreprise.
Sans doute, quoique le vieil édifice soit debout, les changements intérieurs n'en sont pas moins considérables. S'il maintient le racolage, il essaie de supprimer les abus qui en dérivent.S'il respecte la propriété militaire, il impose aux propriétaires l'exacte notion de leurs devoirs et il les met en demeure de les remplir. Il n'a pas détruit l'entreprise, mais il accroît l'autorité des commissaires des guerres et des intendants d'armée. Il les protège contre les séductions des traitants et les mépris de la noblesse. Il favorise en sourdine leurs empiétements. Avec son armée de commis et ses montagnes de paperasses il envahit tous les services, en démonte, en étudie un à un tous les rouages. Enfin, par une série d'usurpations sagement conduites, il contribue à rendre l'action du rof partout présente et souvent efficace.
A ces titres, Louvois mérite assurément le rang qu'il tient dans l'histoire de nos institutions militaires. Mais il faut se garder de croire qu'avant lui rien n'était fait, qu'après lui rien ne restait à faire. Comme il ne s'est pas attaqué aux sources du mal, il a du souvent s'en tenir à des remèdes palliatifs et tourner les obstacles qu'il ne pouvait emporter de front. Quelques-uns des abus qu'il a voulu détruire avaient été combattus par ses prédécesseurs et léseront encore après lui. D'autres qu'il croyait extirpés à jamais ont reparu sous des successeurs moins capables, moins énergiquesou moins soutenus.
Enfin, pour achevées que soient les institutions militaires d'un pays, elles sont toujours dans un état d'équilibre instable. Elles ne durent qu'à la condition de se transformer sans cesse. Et peut-être le respect qu'inspirait l'œuvre de Louvois a-t-il égaré parfois ceux qui sont venus après lui. Excellente en son temps, on l'admire encore de confiance quand elle a vieilli. Et il n'est pas téméraire de faire entrer ce culte exclusif du passé au nombre des causes qui expliquent notre infériorité sur les champs de bataille du XVIIP siècle.
Quand on s'aperçoit du danger de cette immobilité en présence des progrès de l'art militaire en Europe, il est trop tard. La guerre nous surprend en pleine préparation, dans les tâtonnements et la confusion qui sont la suite ordinaire d'un changement de système. Ce n'est qu'après nos revers, pendant les trente années qui précèdent la Révolution, que cette transformation tardive s'accomplit, que nos institutions se rajeunissent ou se perfectionnent, que l'armée, arrachée enfin aux particuliers, devient un corps solide, homogène, prêt à obéir à l'impulsion d'un seul.
La prise de possession de l'armée par le roi, c'est-à-dire par la nation, a duré autant que la monarchie et c'est la Révolution qui l'achève.