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CHAPITRE PREMIER

Comment on recrute le soldat. — Le racolage et ses misères. — Les ruses des racoleurs. — Les passe-volants. — La compagnie au compte du capitaine. — La réforme de Choiseul. — La compagnie au compte du roi. — Difficultés du recrutement à la fin du wm' siècle. — Les vieux soldats. — Le métier de soldat devant l'opinion.

Dans ses « Mémoires sur Fart de la guerre » le maréchal de Saxe résume en deux lignes les moyens employés sous l'ancien régime pour recruter des soldats : « On lève des troupes par engagement avec capitulation, sans capitulation, par force quelquefois, et, le plus souvent, par ruse. » La capitulation est le contrat qui règle les conditions d'enrôlement des Suisses ou des troupes étrangères. En France, l'engagement s'est fait au compte du capitaine jusqu'au ministère Choiseul, au compte du roi jusqu'à la Révolution.

Longtemps même, et surtout à la faveur des guerres civiles, on levait « deniers et gens de guerre » sans l'intervention du roi, à son insu et quelquefois contre lui. On ne compte plus les ordonnances qui, jusqu'au milieu du xvif siècle, renouvellent la défense toujours violée « à tous sujets de quelque estât, qualité et condition qu'ils soyent d'assembler aucuns gens de guerre, de tenir campagne sans

avoir commission expresse du roy ». Et quand le capitaine s'est enfin soumis à cette première obligation, il est resté longtemps le maître de pourvoir, à sa fantaisie et à ses risques, au recrutement de sa compagnie. Ce n'est qu'avec le temps, par une suite d'efforts continus, que du droit d'ordonner la levée, de la charge de subvenir à l'entretien du soldat, la royauté a fait sortir le droit d'intervenir par ses règlements dans le racolage jusqu'au moment où elle a pu le prendre à son compte.

Comment se pratiquait ce racolage dont les abus ont exercé la verve de la satire, du théâtre, de l'imagerie et de la chanson populaires ?

Dans les villes, surtout dans les grandes villes, le capitaine est un véritable marchand d'hommes qui enrôle à bureau ouvert tous ceux que la misère, le vagabondage, l'amour des aventures ont jetés sur le pavé des rues.

Tantôt il sollicite directement la clientèle par des affiches ou des placards dans le genre de celui-ci, que conserve la Bibliothèque nationale :

De par le Roy Et plus bas De par moy Grivois de bonne volonté Qui voulez aller à la guerre^ \enez à 77101, vous ne sauriez mieux faire, Vous ne serez point affronté.

Je suis un brave capitaine Dans le régiment de Froulay.

Ne craignez pas le coup d'essai, La victoire avec moi sera toujours certaine. Je loge auprès de la Mercy.

Ceux qui m' amèneront du monde A uront de moi la pièce ronde Accompagné d'un grand merci.

Pareille affiche est sur ma porte.

Tilly est le nom que je porte.

Rue du Piastre, dans le Marais, Vous y trouverez du vi?i frais.

Tantôt le capitaine a recours à des intermédiaires et les plus qualifiés sont naturellement d'anciens soldats, devenus bas-officiers, qui font, à leur tour, la chasse à l'homme pour le compte du chasseur.

C'est en brillant uniforme que le recruteur et ses acolytes parcourent les rues et paradent sur les carrefours. Aux roulements du tambour, il fait appel aux jeunes gens « de plus de seize ans de quelque qualité et condition qu'ils soient ». Pour rendre ses promesses plus alléchantes, il agite sous les yeux des badauds ébahis une bourse de soie où tintent des pièces d'or et d'argent. Quelquefois, les soldats de l'escorte portent sur l'épaule une pique à laquelle sont embrochés des pains blancs, des gâteaux, des volailles rôties. Et, pour n'oublier aucune amorce, ils sont souvent à travers les marchés, les foires ou les promenades publiques escorter de quelques jolies filles. Quel supplice de Tantale pour les bourses plates et les ventres vides! Il y a à Paris, sur les quais voisins du Pont-Neuf et dans toutes les grandes villes de province, des cabarets spéciaux, « des fours » où les pourvoyeurs ordinaires du capitaine rabattent la clientèle. C'est là que, moitié par persuasion, moitié par force, le pauvre diable signe ou fait semblant de signer l'engagement qui le lie pour quatre ans au service du roi.

Dans quel milieu social ces pratiques d'embauchage ontelles quelque chance de réussir? Dans la cohue des vauriens, des meurt-de-faim des villes, des batteurs d'estrade, des maraudeurs des campagnes, aux guenilles lamentables, en quête d'un morceau de pain, tout fiers d'échanger leurs souquenilles contre un brillant uniforme, séduits par les

risques mêmes du métier et par l'appât de quelque bon

Maurice Comte de Saxe d'après une estampe de la Bibliothèque nationale.

coup à faire. Paresseux, mendiants, vagabonds, paysans foulés, gibiers de potence, rebuts des ateliers, échappés des

prisons, on reçoit tout en temps de presse. Que dis-je? Ce sont ces déchets sociaux qu'on recherche le plus parce

Le recruteur moderne d après un dessin conservé au Cabinet des Estampes. (Bibliothèque nationale.)

qu'en les ramassant, on en débarrasse les villes et les campagnes, parce qu'en remplissant les cadres de l'armée on fait en même temps œuvre de salubrité publique. Une ordonnance de 1643 ordonne aux baillifs, sénéchaux et autres

officiers, gentilshommes et seigneurs d'indiquer « tous les vagabonds, gens sans aveu et fainéants capables de porter les armes qui se pourront trouver dans l'étendue de leur juridiction », et cela, dit une autre ordonnance toute semblable, « tant pour leur bien que pour celui du public ». Ceux qui refuseraient d'obéir doivent être arrêtés et mis à la chaîne pour être menés aux galères. Galériens ou soldats, on n'a que l'embarras du choix !

Parfois, sans doute, dans cette tourbe de loqueteux, se glisse ce qu'on appellerait aujourd'hui des déclassés, quelques cerveaux brûlés que grise l'espoir des aventures, quelques fds de bourgeois ou d'artisans, criblés de dettes ou chassés pour un méfait quelconque de la maison paternelle. C'est la ressource des parents qui ont épuisé toutes les autres. Le fds de famille arrive au régiment comme il tomberait de chute en chute au pénitencier ou au bagne. L'armée est, à l'origine, le ruisseau où l'on pousse tous les immondices du corps social. Ceux qui réfléchissent s'étonnent parfois que cette société ramasse « ce qu'elle a de plus vil et de plus misérable pour en faire des soldats », que la sûreté des nations soit confiée à une tourbe « de vagabonds, d'étrangers, de transfuges, à la lie des hommes ». Il serait à souhaiter, écrit le comte de Saint-Germain, que l'on pût former les armées d'hommes sûrs, bien choisis et de la meilleure espèce, « mais, pour former des armées, il ne faut pas détruire une nation et ce serait la détruire que d'en enlever ce qu'elle a de meilleur. Dans l'état actuel des choses, les armées ne peuvent guère être composées que de la tourbe des nations, de tout ce qui est inutile et nuisible à la société. C'est ensuite à la discipline militaire à épurer cette masse corrompue, à la pétrir, à la rendre utile ».

Aucun mode de recrutement n'a été plus que le racolage fertile en ruses, en surprises et en fraudes. Pour établir la

validité de l'engagement, le racoleur n'est jamais à court d'arguments ni de preuves. Sans parler des menaces toujours sérieuses de la part d'hommes qui portent l'épée au côté, le faux témoignage est alors une industrie. Rappelez-vous comment dans V Histoire des Français de Monteil le sergent d'Aquitaine enrôle le prieur de Saint-Jean : « L'amant de votre maîtresse et son frère, et, si ce n'est pas encore assez, son cousin et son ami sont sûrs de vous avoir vu boire à la santé du roi et mettre sur la tête le chapeau du régiment.

Enrôlement des troupes, d'après Gallot.

Notre coutume est de nous contenter d'un seul de ces deux engagements. »

Le roi a bien auprès des capitaines un représentant chargé de protéger la recrue contre la violence ou la mauvaise foi des racoleurs. A la fin du xvif siècle, on exige que l'engagement soit signé dans les vingt-quatre heures par le commissaire des guerres et la recrue doit, en sa présence, renouveler son consentement. Mais, sans parler des injures et des bourrades qu'on ne lui ménage pas, le malheureux a souvent à ce momentlà dépensé la prime qu'il a reçue et, comme il ne peut rendre l'argent, son corps est le seul gage qui reste à son créancier.

Le roi n'est-il pas souvent intéressé tout le premier à fermer les yeux? Ne voit-on pas Louvois lui-même déclarer aux

gouverneurs de province que a S. M. trouve bon qu'on dissimule les petites tromperies et n'interdit que les violences et les enlèvements sur les foires et les marchés »? Il écrit encore à l'intendant d'Oppède : « C'est une fort mauvaise excuse à un soldat, pour appuyer sa désertion, que de dire qu'il a été pris par force et, si l'on voulait admettre des raisons de cette qualité, il ne resterait pas un seul soldat dans les troupes du roi. »

On proscrit aussi l'engagement de soldats trop jeunes ou malingres qui vont, à l'ouverture d'une campagne, encombrer les maladreries et les hôpitaux. Mais qu'il est difficile d'être fixé sur l'âge de la recrue, sa famille et son lieu de naissance ! Le soldat d'autrefois n'a pas d'état-civil. Il a perdu jusqu'à son nom pour prendre un nom de guerre qui souvent figure seul sur les rôles. Il s'appelle La Verdure, La Rose, Joli-Cœur, Lajeunesse, Beauregard, Lagrimace, Sanssouci ou encore Champagne, Picard, L'Autriche, Le Lorrain par un dernier et vagiie souvenirde son pays d'origine. Ainsi, par le nom de guerre se trouve coupé le dernier fil qui rattachait le soldat à la société. La difficulté d'établir son^^identité a été l'un des plus sérieux obstacles à l'application des ordonnances contre le passe-volant.

Car, indulgentes pour les fraudes commises au préjudice de la recrue, les ordonnances sont impitoyables quand il s'agit de réprimer celles qui blessent les intérêts du roi. Et quelle plaie plus saignante que celle du passe-volant qui appauvrit le trésor royal au profit du capitaine, qui déroute tous les calculs sur le véritable effectif des troupes ! A l'heure de la revue, « de la montre », selon le terme consacré, on fait passer les soldats d'une compagnie à une autre comme des figurants de théâtre. On fait endosser l'uniforme à des vagabonds ou à des valets afin de toucher, au lieu et place du soldat supposé, la part du roi pour la levée et l'entretien de la compagnie. Le mal existait avant Louvois. Il lui a survécu. Il a duré autant que le racolage.

Dès 1635, le roi décide que les passe-volants seront punis de mort sur le champ, les officiers complices « dégradés des armes et de noblesse, déclarés roturiers à perpétuité et soumis aux tailles ». Sous peine de vie, on interdit aux soldats de cavalerie et d'infanterie de passer d'une troupe à une autre et de quitter leurs compagnies sans congé. Ici, ce sont des chefs de garnison qui se procurent des passe-volants avec la complicité des gentilshommes et des habitants de la campagne. Et l'on enjoint aux commissaires et aux contrôleurs de tenir closes les portes des villes et de s'enfermer pendant « les montres » comme dans une place assiégée. Ailleurs, ce sont les commissaires elles contrôleurs qui partagent avec les capitaines le produit de la fraude. Les capitaines, « au lieu de remplir les rôles avec les noms des soldats des compagnies pour lesquels ils reçoivent le paiement, fournissent les rôles en blanc aux trésoriers ou à leurs commis qui, par ce moyen, les remplissent de tels noms et nombre que leur semble en sorte qu'il ne se fait ordinairement aucuns revenans-bons des deniers de Sa Majesté ».

Il est admis qu'une compagnie est une ferme et le capitaine un propriétaire. Aussi son premier soin, quand il a reçu sa commission, est-il de s'entendre avec le commissaire des guerres afin de tenir sa compagnie à l'efîectif le plus bas.

Dans le cours du xviif siècle, les secrétaires d'Etat de la guerre interviennent de plus en plus dans les opérations du racolage. Le roi règle l'âge, la taille, les conditions d'enrôlement de la recrue ; il limite le champ d'opérations du sergent racoleur. Défense de racoler dans Paris de peur de nuire au recrutement des gardes-françaises; défense d'enga-. ger dee miliciens, des matelots, des invalides; défense d'enrôler des fils de famille que les parents rachètent, ensuite à grands frais. Mais, quand la guerre est déclarée, toutes ces prohibitions s'écroulent.

La guerre de la succession d'Autriche et la guerre de Sept-ans achevèrent de mettre en lumière à la fois les \ices du racolage et les difficultés croissantes de ce mode de recrutement. Ces difficultés grandissent en raison directe de la prospérité de la nation. Les progrès de la culture, l'établissement dans le royaume de manufactures florissantes ont diminué le nombre des fainéants et des vagabonds. Sur le marché de chair à canon comme sur tous les autres marchés, la denrée renchérit quand la demande est supérieure à l'offre. Les corps eux-mêmes se font concurrence et les capitaines, en cherchant d'une compagnie à l'autre à s'enlever leurs hommes, en voient inévitablement hausser la valeur marchande.

Pendant la guerre de Sept-ans surtout, le racolage est devenu si malaisé, la désertion si grande que le roi est obligé de fermer les yeux sur les fraudes ou la violation des ordonnances. En 1758, au plus fort de la guerre, il fait payer la solde du complet aux compagnies qu'il sait être inférieures à l'effectif, à seule fin de ne pas ruiner le capitaine.

Mais, après les dures leçons de la défaite, on va mettre à profit les loisirs de la paix pour essayer de refaire une armée. Sous le ministère Choiseul, le roi entreprend de racheter les compagnies. Le soldat sera l'homme du roi et non plus l'homme du capitaine.

La levée des troupes devait être assurée désormais par trente-trois « régiments de recrues » établis à Paris et dans les généralités et provinces du royaume. On instituait ainsi une sorte de recrutement régional qui n'était pas sans analogie avec le système prussien. Au lendemain de Rosbach, nos réformateurs militaires tournent volontiers leurs yeux vers le vainqueur.

Ces régiments prenaient les noms des villes où ils étaient établis. Ils avaient la tâche de recevoir, d'équiper, d'armer.

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d'instruire les hommes que leur adressaient les recruteurs qui travailiaient dans chaque généralité.

On devait choisir ces recruteurs parmi « les gens bien famés, intelligents, solvables », autant que possible parmi les officiers, bas-officiers et soldats retirés.

Tl leur est défendu d'employer la séduction, la violence et les supercheries. Ils n'accepteront que des gens de bonne volonté de 1 7 à 40 ans pendant la paix, de 1 8 à 45 ans pendant la guerre. On admettra môme des hommes de 48 ans pourvu qu'ils aient déjà servi et, au besoin, des « invalides » qui seraient encore verts et robustes. On enrôlera de préférence des artisans qui peuvent rendre des services au corps, fourbisseurs, charpentiers, selliers, éperonniers, maréchaux.

Déjà l'idée qu'on se fait du soldat et de son rôle se relève et s'épure. On n'admet plus que l'armée soit nécessairement l'exutoire de toutes les plaies du corps social. Toutes les ordonnances rendues depuis Chaiseul recommandent de refuser les hommes qui paraîtraient suspects, les gens poursuivis ou flétris par la justice et « indignes de la profession des armes ».

Des garanties plus rigoureuses sont assurées à la recrue contre les ruses des embaucheurs. Elle doit signer son engagement ou y apposer sa marque en présence de deux témoins, déclarer à la fois son nom de guerre et son vrai nom ainsi que le lieu de sa naissance. On exige souvent — aux gardes-françaises par exemple — un extrait baptistaire ainsi qu'un certificat de bonne conduite et de domicile.

Cette organisation coûteuse qui établissait, à côté de l'armée régulière, une autre armée chargée de la recruter dura peu. En 1768, Choiseul supprime les régiments de recrues et confie aux corps le soin de se recruter eux-mêmes.

Il établit dans chaque corps d'infanterie ou de cavalerie une « masse de recrues », c'est-à-dire que le roi remet sous

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ce nom à la caisse des régiments une somme fixe allouée sur « l'Extraordinaire des guerres » pour qu'ils puissent désormais se tenir au complet. Cette masse était de 16 livres par homme et par an pour l'infanterie, de 18 livres pour les dragons, de 20 livres pour la cavalerie. Comme la recrue se fait rare, on abaisse à seize ans l'âge valable pour contracter un engagement. On décide d'admettre avec solde à partir de dix ans, « quand ils seront d'espérance », les enfants des bas-officiers et soldats nés au corps. C'est l'origine de l'institution des « enfants de troupe » qu'il n'est pas étonnant de voir apparaître au moment où l'état de soldat commence à devenir une profession.

Quand le régiment ne peut trouver lui-même les hommes dont il a besoin, il lui reste une dernière ressource : s'adresser aux quatre dépôts ouverts à Saint-Denis, à Lyon, à Toulouse et à Tours. Ces dépôts sont en réalité de véritables marchés d'hommes, affermés à d'anciens officiers qui se chargent de fournir des recrues à forfait.

Depuis 1703, on exige des recrues une sorte de serment professionnel. Elles s'engagent à être fidèles au roi, à obéir à leurs officiers et bas-officiers en tout ce qu'ils ordonneront pour le service, à n'abandonner jamais leur poste « pour quelque danger que ce puisse être », à ne pas quitter leur rang pendant la marche, pendant le combat ni en toute autre occasion, pour s'écarter ou pour piller, enfin à ne pas déserter.

Les successeurs de Choiseul ne font que régler et préciser les détails du racolage qui s'opère désormais au compte du roi. En 1776, chaque régiment est pourvu d'une compagnie auxiliaire de bas-officiers qui parcourt, en temps de paix, les villes du royaume, en temps de guerre, les frontières où affluent les déserteurs. On jette le fdet là où il y a du poisson. Avant de commencer, les recruteurs se présentent au commandant de la place et au commissaire des guerres.

Revêtus de leur uniforme et précédés d'un tambour, ils parcourent la ville et font connaître aux intéressés le nom du régiment pour lequel ils engagent et les prix fixés par le roi.

Le prix des recrues s'est sensiblement élevé pendant la seconde moitié du xviir siècle. En 1776, il est monté à 92 livres pour un soldat d'infanterie française, à 111 livres pour un bussard, à 120 livres pour l'infanterie étrangère, à 132 livres pour la cavalerie. Mais ces prix sont loin d'être fixes. Dans une même région et dans une même année, nous les voyons s'élever à 101 livres pour le régiment de Cambrésis, à 125 livres pour le régiment d'Auvergne, à 151 livres pour le régiment d'Agénois. On ne peut rien contre la concurrence que se font les corps, et, dans ces enchères, les prix fixés par les ordonnances sont toujours dépassés, quelquefois doublés.

On continue de faire figurer dans le prix de la recrue « le pourboire » ou «. cabaret » qui rappelle les vieilles traditions du racolage. Mais ce supplément, en nature à l'origine, est devenu un supplément en argent.

Que faire alors pour triompher des difficultés d'un recrutement qui semble tarir à sa source ? A défaut des jeunes gens qui se font rares, on conservera le plus possible au régiment les vieux soldats. On s'efforce de les y attacher par des hautes paies ou des récompenses et l'on s'engage d'autant plus volontiers dans cette voie que la plupart des hommes de guerre du temps croient, avec Turenne et Louvois, que les armées de vieux soldats sont toujours les meilleures. Il n'est pas rare de trouver dans les régiments des hommes qui y ont vécu pendant vingt-cinq ou trente ans. On accorde même une prime à ceux qui consentent à signer un nouvel engagement après trente-deux ans de services. La monarchie, avant l'empire, a eu ses vieux grognards.

Quant au racolage, en dépit de tous les remèdes palliatifs,

il a gardé jusqu'à la fin presque tous les vices de son origine. Aux approches de 1 789 comme au temps de Louvois, on réédite les mesures de rigueur contre les supercheries des embaucheurs et les ruses des passe-volants. La répétition de ces mesures atteste la répétition des abus.

Et, alors même que la qualité et la condition du soldat s'améliorent, le discrédit qui s'attache à son état est toujours aussi vivace. L'opinion se partage entre le mépris, la crainte et la pitié. A l'approche du régiment qui passe le paysan ferme ses portes. Devant ces brillants uniformes qui défilent, il lui revient comme une image effacée des vieilles bandes d'autrefois et il voit toujours dans le soldat un reste du bandit. On a peine, disait Descartes, à ranger le métier de soldat parmi les métiers honorables. Les écrivains du XYiii'' siècle n'en ont guère une opinion meilleure. Ils demandent qu'on purge « cette classe du militaire » des hommes qui la font regarder avec mépris par le reste de la nation : « Pourquoi des hommes qui seraient dédaignés de toutes les professions honnêtes sont-ils admis dans celle où l'honneur doit régner plus que dans aucune autre?... Tant que fétatde soldat sera le plus pauvre de tous et le plus dur, il ne s'y présentera que des hommes qui, par leur indignité, seront exclus de toute autre profession. »

Ce n'est qu'à la veille de la Révolution qu'on enlève des jardins publics cet écriteau qui résume tous les préjugés de l'ancien temps : « Ni chiens, ni tilles, ni laquais, ni soldats. » Les soldats après les laquais, les filles et les chiens !

Origine de la milice. — L'opinion des liommes de robe et des hommes de guerre.

— Services de la milice sous Louis XIV et sous Louis XV. — Le recrutement. — Le tirage au sort. — Le billet noir et la mise au chapeau. — Terreur qu'inspire la milice. — Les exemptions. — Inégalité des charges. — Les levées et les assemblées.

— Le régime des incorporations. — La milice h la veille de la Révolution.

Dès la fin du xvif siècle, à côté ou plutôt au-dessous de de l'armée régulière, l'ancien régime a essayé de constituer une armée nationale. Certes, les milices ne sont pas sorties tout armées du sol à l'appel de Louvois, et, sans remonter au moyen âge, il est aisé de retrouver dans les gardes bourgeoises et dans les francs-archers de Charles VII les linéaments de l'institution.

Jamais les rois n'ont laissé prescrire chez nous le principe de l'obligation du service militaire et jamais peut-être ce pîincipe n'était plus hautement affirmé qu'au temps où on ne l'appliquait pas.

« La milice, lisons-nous dans un mémoire des intendants, parait être au premier coup d'œil la contribution la plus juste que le roi puisse exiger de ses peuples. Il semble naturel que les citoyens, qui trouvent leur sûreté personnelle et celle de leurs propriétés dans la protection que la puis-

sance souveraine leur accorde, achètent ces avantages en fournissant un des plus puissants moyens de pourvoir à la défense de l'État. »

Les hommes de guerre renchérissent encore sur l'opinion

Officier de Milice, d'après Marbot.

des hommes de rohe: « La milice est un devoir auquel le citoyen n'est pas le maître de se soustraire et si le roi, pour diminuer l'effet de cette obligation générale, n'exige le service militaire que de quelques-uns, tous ne sont pas moins obligés. » Rien n'égale pourtant la répugnance de la monarchie à imposer cette charge aux populations si ce n'est la

terreur des populations toutes les fois qu'elles sont menacées de la subir. Aussi, en temps de guerre, n'a-t-on jamais recours à la milice que dans les circonstances les plus critiques. En temps de paix, les plus belles ordonnances restent presque toujours lettre morte ou elles ne sont qu'un moyen détourné d'ajouter un impôt à tous ceux qui pèsent déjà sur le pays.

C'est en 1688 qu'on lève pour la première fois des miliciens. On réunit une vingtaine de bataillons, mal vêtus, mal équipés, mal commandés, qui sont employés en Catalogne ou en Italie à des services auxiliaires. On voit pourtant par exception à StatTarde un petit corps de milices prendre part à l'action.

Pendant la guerre de la succession d'Espagne, l'effectif des levées de miliciens croît avec la détresse des armées. On les envoie en 1 704 à l'armée de Bavière où ils remplissent surtout les hôpitaux, et aussi à l'armée d'Italie d'où, au dire de Saint-Simon, il n'en revint jamais un seul.

Au xviii' siècle, on eut recours à trois reprises aux services des miliciens.

Pendant la guerre de la succession de Pologne, on les répartit dans les places frontières. Quand Berwick assiège Philippsbourg, ils restent en Alsace et en Champagne; ils n'occupent cette place que quand elle- est prise. En Italie, on les distribue dans les garnisons où ils relèvent les troupes régulières employées aux opérations actives.

La guerre de la succession d'Autriche provoque une levée de 150 000 hommes des milices, soit pour réparer les pertes des armées, soit pour tenir garnison dans les villes conquises. En 1742, huit bataillons de miliciens sont adjoints à l'armée de Bohême où ils fondent presque aussitôt par les désertions et les maladies. On trouve aussi des miliciens dans les Pays- Bas à l'armée du maréchal de Saxe, mais ils n'entrent pas en ligne de bataille. On les tient en réserve pour escorter

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Fartillerie et les vivres, garder les communications, aider à rinvestissement des places.

Le nombre des miliciens levés au cours de la guerre de Sept-Ans dépasse quelque peu cent mille hommes. En 1 758, vingt et un bataillons sont mis à la suite des troupes et employés à des services accessoires. On chercherait en vain dans le détail des opérations ou des sièges quelques actions de guerre dignes d'êtres notées. Cent miliciens échouent avec Cheverten 1758 dans un coup de main sur le pont de Rees. La même année, quelques volontaires occupent le château de Bentheim, mais ils capitulent presque aussitôt. En 1 700,Clèves se rend avec le bataillon de milices de Nancy. Un autre bataillon assiste, d'assez loin, au combat de Glostercamp et il n'est même pas signalé dans l'état des perles. Le rôle des milices sur les champs de bataille se réduit, en somme, à bien peu de chose et ne mérite pas de retenir un instant l'attention de l'historien.

Faisons toutefois une place à part à cette élite, à cette fleur de la milice qu'on appelle « le corps des grenadiersroyaux ». Formés en compagnies et en régiments, les grenadiers-royaux par la solidité de leurs cadres, leur constitution, leur discipline et le choix des officiers, ne se distinguent en. rien de l'armée régulière. On les emploie pendant la guerre de Sept-Ans à la défense des côtes. A Minden, on les place en première ligne à la droite de l'armée où ils essuient bravement une canonnade très meurtrière. Ils sont employés en 1760 à l'occupation de la Hesse. Ils s'illustrent au siège de Fritzlar et au combat de Fillighausen. Ils tirent leurs dernières cartouches en 1 762 aux combats de Wilhemstadt et de Johannisberg.

Les services des grenadiers-royaux ont la valeur d'une démonstration. On voit ce qu'on aurait pu tirer des milices si on leur avait donné une organisation vraiment militaire. Mais, écartées de parti pris des champs de bataille, embarras

pour les uns, quantité négligeable pour les autres, les milices n'apparaissent que comme une ressource extrême destinée à combler les vides du racolage et de la désertion. L'officier se croit amoindri quand on lui donne à commander ces fantômes de soldats. Les généraux rejettent sur les miliciens la responsabilité des échecs ou des capitulations. « Comme troupes de garnison, dit le maréchal de Noailles, les miliciens ne sont bons qu'à ouvrir et qu'à fermer les portes. » Le soldat les accable de ses sarcasmes. Il les appelle « vauriens, paysans » et aussi « culs-blancs », tout étonné et heureux à la fois de trouver au-dessous de lui plus misérable que lui !

Ce n'est qu'à regret et par fraude qu'on les incorpore dans les rangs des troupes réglées, car les ordonnances le défendent. On ne doit les employer que comme troupes de seconde ligne, pour garder les équipages, le canon, les munitions, les prisonniers. On leur fait remuer la terre, creuser des tranchées autour des places assiégées ou tenir garnison dans les places conquises. Les contemporains ne tarissent pas du reste sur le délabrement de leur équipement et de leur uniforme. « Les malheureux sont absolument tout nus » écrit le maréchal de Broglie à Belle-Isle pendant la guerre de Sept-Ans. «Les deux bataillons de milices qui sont avec moi, écrit Saint-Germain vers le même temps, n'ont pas encore reçu leurs marmites et les malheureux tombent malades parce qu'ils n'ont pas le temps de faire ordinaire. » Si les ravages causés dans les rangs de la milice justifient la frayeur des populations, ces ravages ne peuvent être attribuées au feu de l'ennemi mais aux mauvais traitements, aux maladies et à la misère.

Et pourtant, à parcourir les nombreuses ordonnances rendues sur les milices, on a comme l'illusion de se trouver en présence d'une des forces vives de notre état militaire. Comment expliquer ce trompe-l'œil, cette disproportion

flagrante entre la puissance de Teffort et la pauvreté des résultats?

Par les vices de son organisation la milice a été le plus redouté, le plus mal réparti des impôts, impôt proportionnel à rebours dont le poids allait s'alourdissant sur les épaules des plus misérables.

D'après l'ordonnance de création du 29 novembre 1688, chaque paroisse avait à fournir, par 2000 livres de taille, un milicien recruté parmi les gens non mariés de vingt à quarante ans. Ce milicien devait être habillé et armé aux frais de la paroisse. Il était primitivement désigné par les habitants, mais bientôt la désignation se fit par voie de tirage au sort. Longtemps cette charge n'accabla que les petites gens des campagnes. C'était une réunion de paysans armés, conduits par des officiers en réforme ou sans emploi, et cette troupe par les disparates de l'efi'ectif, de l'équipement, de l'armement et du costume, n'avait rien d'un corps militaire.

Ce n'est qu'au milieu du xviif siècle qu'on voit étendre aux villes les charges de la milice. Encore sont-elles fort inégalement traitées. Les unes fournissent des miliciensrecrutés à prix d'argent; d'autres jouissent de l'exemption complète en compensation des charges similaires qu'elles supportent déjà, la milice des gardes-côtes par exemple. D'autres enfin sont soumises au régime du tirage au sort et des substitutions. Les généralités de Flandre et d'Artois avaient môme remplacé le tirage au sort par les enrôlements volontaires.

La répartition du contingent fixé par les ordonnances variait beaucoup d'une généralité k une autre et même entre les paroisses d'une généralité. D'après un tableau qui représente la proportion des hommes tirés de différentes provinces dans les années 1766, 1767, 1768, on voit que, dans certaines provinces, on prenait un homme sur dix, sur six et quelquefois sur cinq. On ne tenait aucun compte de la

différence de population entre les diverses paroisses. La paroisse était au surplus une unité bien faible et l'idée de grouper plusieurs paroisses en une seule ne se fait jour qu'à la fm du xviif siècle. Mais quand, frappés de ces injustices, les secrétaires d'Etat de la guerre s'efforcent d'établir un peu plus d'équité dans la répartition, ils se heurtent aux protestations des assemblés provinciales et des parlements.

Le tirage au sort est toujours une opération émouvante. Il est confié aux soins des intendants ou de leurs subdélégués. On ne convoquait d'abord que les célibataires. Plus tard, on fit tirer les hommes mariés, de préférence ceux qui n'avaient pas d'enfants.

Sous les yeux de l'intendant ou de son représentant, on place dans une urne ou dans un chapeau des billets de même papier et de même grandeur. Les uns sont entièrement blancs; les autres portent écrits les mots « milicien » ou «. soldat provincial » . Les billets redoutables, les billets écrits, ce sont les « billets noirs ». On place le chapeau à la hauteur de la tête de celui qui doit tirer. Chacun vient à l'appel de son nom prendre un billet et le remet à l'intendant. Après l'opération, on déplie tous les billets qui restent pour bien montrer qu'il n'y a pas eu de fraude. Car l'état du milicien est si misérable qu'on accuse parfois l'autorité de guider la main du hasard en faisant échoir le billet noir au mauvais sujet d'une paroisse.

On a souvent décrit les scènes d'effroi et de désolation qui accompagnaient le tirage. « Un subdélégué d'intendant entouré de maréchaussée, des jeunes gens consternés à la vue du billet qui les met au rang des défenseurs de la patrie comme ils le seraient à l'aspect des supplices, des parents qui percent l'air de cris de désespoir, quel pernicieux tableau pour un peuple ! » Souvent de véritables émeutes ont troublé les opérations. On les remettait alors à une autre date. On arrêtait les perturbateurs et on les incorporait dans les régiments.

La commisération qu'inspire le milicien tombé au sort est telle que les hommes appelés au tirage se cotisent d'avance pour lui faire une bourse. Cette coutume, c'est « la mise au chapeau », toujours pratiquée bien que toujours interdite

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Régiment Provincial-Milice, d'après Marbot.

parce qu'elle conduisait tout naturellement au remplacement à prix d'argent. Il ne manquait pas d'arriver, en effet, que le malheureux tombé au sort fût désolé de partir alors qu'un autre, séduit par l'appàtdelabourse, était prôtàprendre sa place. Cette « mise au chapeau » et le remplacement à prix d'argent ont pour partisans lesintendants, les économistes, Turgot en tête, tandis que les hommes de guerre y sont presque

toujours hostiles. C'est que les premiers n'ont en vue que l'intérêt des populations rurales que ce mode d'exonération soulage en rejetant le fardeau de la milice sur ceux-là seulement qui consentent à le porter.

Pour les militaires au contraire, l'homme qui accepte à prix d'argent du service dans la milice, c'est d'abord une recrue de moins pour les racoleurs et les troupes régulières. Et comme le prix d'un milicien atteint et souvent dépasse trois cents livres, cette substitution a sur le marché sa répercussion naturelle. Elle rend plus rares et plus chères les recrues de l'armée. Aussi se garde-t-on bien de combler le fossé qui sépare le milicien du soldat. « La milice, dit Choiseul, est un corps à part et qui serait sans utilité si les troupes s'accoutumaient à le regarder comme une pépinière de recrues. » C'est pourquoi les ordonnances défendent aux racoleurs d'engager le milicien. Le milicien qui s'engage dans un régiment n'est « qu'un vagabond sans feu ni lieu » qui, après avoir tiré l'argent d'une communauté, cherche à se vendre encore pour se rengager ailleurs. Cette facilité à passer d'un corps à l'autre a perpétué jusqu'à la Révolution l'abus des passe-volants.

L'inégalité dans la répartition de la milice s'aggrave encore par l'abus des exemptions qui en fait un véritable impôt sur la misère. Il pouvait sembler naturel, à une époque qui avait gardé la notion, sinon le respect des distinctions sociales, que cette taille corporelle épargnât la noblesse et le clergé. Mais elle épargne aussi leur clientèle, toute la population aisée, éclairée des villes, tout ce qui compte dans l'industrie, dans le commerce ou le travail des champs. « Il y aurait de la cruauté, écrivent les intendants, à soumettre à la milice ceux qu'un peu d'aisance et une instruction plus relevée, un état honnête ont tirés de la classe des hommes qui fournit constamment le soldat. 11 est évident qu'on ré-

duirait au désespoir un négociant, un marchand, un médecin en les forçant de vivre en chambrée, de coucher trois à trois dans un lit de caserne et qu'on en ferait en même temps des hommes très malheureux et de très mauvais soldats. »

On exempte donc de la milice tous ceux qui ont des charges fmancières ou judiciaires, les magistrats des villes, consuls ou trésoriers, les syndics des paroisses, les avocats, procureurs, médecins, chirurgiens et apothicaires, les étudiants des Universités ou des collèges du royaume, les employés des fermes, les collecteurs des tailles, les employés des ponts et chaussées, les directeurs des postes et les postillons.

Pour protéger les manufactures, on exempte les directeurs de forges, les fabricants de papier, les concessionnaires des entreprises de métaux, faïences et verreries, les filateurs, les imprimeurs, les marchands et artisans payant au moins quarante livres de taille, les protes et les ouvriers d'imprimerie ayant au moins six cents livres d'appointements.

Pour protéger l'agriculture, on exempte le fils aîné du laboureur, le célibataire ayant plusieurs domestiques et payant trente livres de taille, le berger commun d'une paroisse, le berger d'un troupeau ayant au moins cent têtes, le maréchal et le charron quand ils sont seuls dans la paroisse, les bâtiers ou bourreliers dans la montagne. Puis c'est le tour des maîtres-jardiniers, des concierges des châteaux, des serviteurs des gentilshommes, des maîtres charretiers, des ecclésiastiques.

Car les exemptions sont tantôt attachées à la personne, tantôt à la profession qu'on exerce, et si longue que puisse être la liste des exemptés, elle est toujours incomplète si l'on songe que les intendants restent libres de fixer dans leurs provinces « le taux de la taille, capitation ou subvention qui peut procurer exemption aux différents particuliers ».

Rien ne paraît avoir plus profondément blessé les populations que cet arbitraire dans la répartition des charges. (( Dans les tirages qui se font pour la milice, écrit un contemporain, il s'élève toujours des cris amers contre le trop grand nombre d'exempts et les abus que l'on fait à ce sujet. Dans une grande ville de Bretagne, j'ai été témoin, d'une de ces émeutes où il y a eu des cavaliers de la maréchaussée grièvement blessés et quelques garçons tués. Ces derniers demandaient à ce qu'on fit tirer par paroisses et non par corps de métiers, parce que, dans ce dernier cas, les enfants des bourgeois qui n'avaient aucune profession n'étaient pas obligés de comparaître. Les magistrats n'ayant pas jugé à propos de se rendre à cette demande, voulurent employer la force et il y eut un combat dans la maison de ville. »

Turgot nous montre ces malheureux paysans fuyant d'une commune à l'autre pour échapper au tirage et traqués dans les bois comme des bêtes fauves soit par la maréchaussée, soit par leurs compagnons d'infortune qui ne voulaient pas partir à leur place.

Que reste-t-il, en effet, pour la milice quand on en a écarté l'une après l'autre toutes les forces vives de la nation ? On a dit qu'elle ne frappait guère que le quarantième de la population. Mais ceux qu'elle frappait c'étaient les plus misérables, qui n'avaient ni appui, ni entours ; c'étaient ceux qui n'avaient pu trouver d'abri dans l'étude d'un procureur, dans l'atelier d'un riche industriel, derrière les murs d'un couvent ou dans la valetaille d'un grand seigneur ; c'était l'obscur troupeau des pauvres diables qui n'avaient pour vivre que le travail de leurs mains.

La durée du service du milicien a varié de deux à six ans sur le papier. En temps de guerre, on ne tient aucun compte de cette limite et l'on garde le milicien jusqu'à la fin des opérations. On n'en tenait pas plus compte en temps de paix où

les régiments étaient assez rarement réunis. L'effectif total variait de 60.000 à 75.000 hommes et le contingent annuel de dix à douze mille hommes avec le service de six ans. Mais

TuRGOT, d'après une gravure du Cabinet des Estampes.

on ne fait pas de levées de 1737 à 1741, de 1759 à 1765, de 1770 à 1774. De 1726 à 1789, l'historien des milices, M. Gébelin, a compté en tout quarante-trois levées.

Si les levées sont irrégulières, les assemblées d'exercices ne le sont pas moins. Elles devaient durer de neuf à quinze jours. Comment dans un si court espace donner à des

paysans mal dégrossis une éducation militaire ? Le temps se passait à former les compagnies, à habiller et à déshabiller les hommes et à les licencier. Et chaque assemblée coûtait au roi plus d'un million.

Toujours aux termes des ordonnances, les miliciens devaient avoir un uniforme assez semblable à celui de l'infanterie, l'habit de drap bleu, la veste et la culotte de même couleur avec des revers bleus, le chapeau à trois cornes bordé d'argent pour les soldats et d'or pour les officiers. Mais quand on parcourt les rapports des inspecteurs des milices, on voit combien les ordonnances étaient peu respectées. Il n'est pas rare de trouver des bataillons entiers sans uniformes, vêtus diversement selon l'usage et les ressources des paroisses, ou encore avec des sarreaux de toile blanche qui les exposent à tous les brocards du soldat. Souvent les officiers et les bas-officiers portaient seuls l'habit militaire.

Ces hommes, irrégulièrement convoqués, à peine habillés, mal armés, mal équipés, ont des chefs en rapport avec l'estime où on les tient. En principe, on doit leur donner pour les commander des officiers de l'armée régulière. Mais les vrais militaires se dérobent à cette tâche qui leur semble indigne d'eux. Il faut que les intendants aient recours à de vieux hobereaux, confinés dans leurs terres, ou à des bourgeois aisés, tout fiers d'endosser l'uniforme pour jouer au soldat et devenir, pendant quelques jours, officiers de rencontre et de parade.

Les dépenses de la milice pèsent à la fois sur le Trésor royal, les paroisses et les provinces. Le roi prend à son compte l'armement, le grand équipement, la solde des officiers, des états-majors, les frais d'assemblée et l'entretien des troupes quand elles sont à son service. Aux paroisses incombe la dépense du petit équipement, — chapeau, veste, chemise, souliers, — ainsi que tous les frais de levée.

Le roi arrête en Conseil la part contributive qui revient à

chaque province. Cet impôt pèse, comme la taille, exclusivement sur l'ordre du tiers. Les pays d'État y sont soumis aussi bien que les pays d'élection. Quand ils réclament, au nom de leurs franchises, le droit de voter eux-mêmes cet impôt, la Cour passe outre et annule leurs délibérations.

Ces impositions auraient été assez légères, en somme, si elles avaient exactement répondu aux dépenses réelles. Mais qu'on lève ou qu'on licencie les milices, qu'on réunisse ou non leurs assemblées, l'imposition annuelle reste à peu près la même. En 1776, aux réclamations très pressantes des États de Bourgogne, la Cour répond que la réduction dans les dépenses ne doit pas occasionner la réduction dans les recettes et que l'imposition sur les milices «. sert à l'acquittement des dettes que l'État a contractées pendant la guerre pour le soulagement de ses peuples ». Ainsi la contribution des milices a fini par devenir un simple prétexte pour augmenter la taille.

Et pourtant, sur la fin du xviii" siècle, on cherche à donner aux milices une constitution plus militaire. En 1771 et en 1773, on adopte pour le recrutement le système régional. On crée quarante-sept régiments qui doivent porter le nom des pays d'où ils sont tirés. On veut que, pour l'habillement, la solde, les récompenses, les punitions, les retraites et les invalides, ils aient une constitution analogue à celle de l'infanterie. A ce nom décrié de « milicien » on substitue celui de « soldat provincial ». Mais l'ordonnance ne reçoit pas même un commencement d'exécution. « Aucun pays, dit Fontanieu, où les lois soient aussi parfaites qu'en France. Aucun où l'observation en soit plus négligée. » Le comte de Saint-Germain, devenu secrétaire d'État de la guerre, s'empresse de supprimer ces régiments provinciaux qui n'avaient jamais existé que sur le papier.

Partisan des armées composées de vieux soldats, rompus

par des exercices journaliers à toutes les difficultés du métier, Saint-Germain partage sur les milices l'opinion des militaires de son temps : « C'est former, dit-il, et entretenir une double armée sans en tirer des avantages proportionnés à la dépense... Les milices ne devraient être autre chose que des classes de cinq cents hommes par autant de régiments qu'il y en a. S'il survient une guerre considérable ou dangereuse qui exige une augmentation de forces, on peut d'abord former au fort une compagnie de cent hommes dans chaque classe, leur donner des officiers et les mettre en garnison pour les exercer. Si les armées régulières faisaient des pertes que l'on ne pût réparer que parle moyen des milices, on pourrait prendre alors proportionnellement sur ces différentes compagnies le nombre d'hommes nécessaires pour les incorporer dans les régiments et tout de suite recompléter ces compagnies par d'autres miliciens. L'artillerie et la cavalerie pourraient également tirer de ces compagnies les hommes qui leur seraient propres. »

Ainsi le comte de Saint-Germain est favorable au système de l'incorporation et encore comme pis-aller, à défaut des recrues fournies par le racolage ! Le prince de Montbarey, partisan lui aussi de l'incorporation, rétablit — sur le papier toujours — les régiments provinciaux en 1778. Il les rétablit comme troupes de soutien pour l'artillerie et les convois, comme troupes de garnison et dépôts de recrues pour suppléer à l'absence ou à l'insuffisance des troupes réglées. Organisation toute platonique, du reste, puisque les milices ne furent plus ni équipées, ni armées, ni réunies jusqu'à la Révolution.

En somme, les hommes de guerre du xviif siècle, malgré leur peu d'estime pour la milice, sont partagés entre le désir de conserver une aussi précieuse réser.ve et la crainte de tarir, en lui donnant une constitution régulière, le recrutement de la véritable armée. Mais devant les abus criants

du racolage et l'impuissance de se procurer des hommes à prix d'argent, ils finissent par se rallier au système des incorporations. Or ce système, c'est la transition, le lien visible qui relie le racolage à la conscription. Turgot luimême n'a jamais rêvé autre chose. Pour lui, le meilleur mode de recrutement de la milice, c'est la conscription tempérée, au profit des classes moyennes, par le remplacement à prix d'argent.

Déjà cependant quelques écrivains militaires se faisaient des devoirs envers la patrie une idée plus haute et plus juste : « Ne vaudrait-il pas mieux, écrivait le maréchal de Saxe, établir par une loi que tout homme, de quelque condition qu'il fut, serait obligé de servir son prince et sa patrie pendant cinq ans ? Cette loi ne saurait être désapprouvée parce qu'il est naturel et juste que les citoyens s'emploient pour la défense de l'État. Le pauvre bourgeois serait consolé par l'exemple du riche et celui-ci n'oserait se plaindre en voyant servir le noble. » Guibert, partisan lui aussi des armées nationales, évoque le temps « où la bourgeoisie ne regardera plus l'état de soldat comme un opprobre, où la jeunesse des campagnes ne craindra plus de tomber* à la milice ».

Et pourtant il a fallu près d'un siècle encore après la Révolution pour arriver à ce que Napoléon appelait « la milice sans privilèges ».

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