CHAPITRE XIV
l'administration de la guerre, l'armement, l'équipement, la solde et les vivres
L'armement du soldat. — La rivalité du mousquet et du fusil. — La baïonnette à douille. — Le fusil modèle 1777 et ses services. — L'habillement dos troupes. — Les critiques contre l'uniforme. — La solde et les subsistances. — Parmentier et la question du pain. — L'entreprise et la régie. — Les mangeries des munitionnaires. — Le désarroi du service des vivres au xviii" siècle, — Mouvements de troupes en temps de guerre et en temps de paix. — Le service des étapes.
La fabrication de la poudre était si défectueuse à l'origine qu'elle a longtemps rendu à peu près nuls les services des armes à feu sur les champs de bataille. Les projectiles de petit calibre lancés avec une faible vitesse ne pouvaient percer les armures et longtemps les arquebuses firent plus de bruit que de mal.
La puissance de pénétration qu'on ne pouvait demander à l'accroissement de la vitesse, on l'obtint en augmentant la masse du projectile. C'est l'avantage que présentait le mousquet dont la balle, trois fois et demie plus pesante que la balle de l'arquebuse, portait également plus loin. Mais le mousquet primitif avait bien des imperfections. Il était fort lourd. Il exigeait l'emploi d'une « fourquine » piquée en terre qu'il fallait faire porter par un goujat. C'était en somme, une arme . assez dangereuse pour celui qui la manœuvrait et,
jusqu'à la fin du xvf siècle, l'arquebuse resta l'arme à feu par excellence. Les perfectionnements apportés au mous-
Présentez la pique a la cavalerie d'api'ôs « L'art militaire français pour l'infanterie » (169G).
quet finirent par lui assurer l'avantage et le xvii" siècle a été véritablement l'âge d'or du mousquetaire.
Pourlunt, vers 1030, les Espagnols avaient trouvé un
mécanisme nouveau pour amener la déflagration de la poudre d'amorce. « Un coin en silex tenu dans les mâchoires d'un chien choque avec force une pièce d'acier trempé mobile sur charnière qui fait couvrebassinet. Cette pièce mobile ou batterie se renverse, et, renversée, découvre la poudre d'amorce qui est enflammée ])ar les étincelles qu'a fait jaillir le choc. » Bien grossière toutefois à l'origine cette ébauche du fusil ! Le mécanisme, tout entier à l'extérieur, était exposé à la pluie et à la poussière. Les nombreux « ratés » qui en résultaient retardèrent longtemps l'adoption de la nouvelle arme et il fallut plus de temps encore au fusil pour remplacer le mousquet à mg >^ mèche ou à rouet qu'il n'en avait fallu au mousquet pour remplacer l'arquebuse.
Louis XIV et Louvois furent d'abord hostiles à linlroduction du fusil dans l'infanterie. On voit encore en 1666 les compagnies formées, pour les deux tiers, de mousquetaires et, pour un tiers de piquiers. En 1670, on parvient à grand'peine à faire armer du fusil quatre piquiers par compagnie. Encore faut-il augmenter leur solde pour qu'ils consentent à échanger leur pique contre l'arme nouvelle. En 1692 les seules compagnies de grenadiers sont armées du fusil. C'est que changer le mousquet pour le fusil c'est changer de tactique et qu'on n'entreprend pas sans hésiter une pareille révolution dans l'art de la guerre. On crée bien en 1671 un régiment de fusiliers, mais c'est à peine s'il fait figure dans l'infanterie française. On n'ose le mettre en ligne. C'est une troupe de soutien pour l'artillerie elles convois.
Pour accorder les partisans du mousquet et du fusil, Vau-
ban proposa de combiner les deux armes. On réunit le serpentin du mousquet au chien du fusil, de telle sorte que la pierre pût fonctionner à défaut de la mèche, la mèche à défaut de la pierre.
Le fusil pourtant se releva dans l'opinion 'C des gens de guerre quand on eut l'idée d'abri- ,n ter la batterie dans le bois de la crosse, quand on eut adopté une cartouche toute montée, d'une manœuvre assez rapide, quand on eut enfin, parl'invention de la baïonnette à douille, fait de l'arme nouvelle à la fois une arme blanche et une arme à feu.
Bien des tâtonnements avaient précédé cette révolution. La baïonnette primitive n'était qu'une lame assez grossière dont le manche s'enfonçait dans le canon et qui y était, du reste, assez mal fixé. Pour faire usage de la baïonnette, le soldat était obligé de renoncer aux avantages de l'arme à feu. L'infériorité du mousquet et de la pique restait encore à démontrer. Mais, vers la fin du xvii' siècle, on imagina de monter le fer coudé de la baïonnette sur une douille qui cerclait, sans l'obturer, la bouche du canon et dégageait ainsi la ligne de tir. Et pourtant, malgré cette réforme, si le fusil se défendait contre le mousquet, la pique ne résistait pas moins à la baïonnette. Jusqu'à la fin du xvii' siècle il s'est trouvé des écrivains pour appeler le fusil « la plus méprisable des armes » et la baïonnette « un instrument de parade au bout du canon ».
Ce n'est qu'au débutdu siècle suivant qu'on renonça définitivement aux piques et aux hallebardes. Encore la pique courte, connue sous le nom « d'esponton », est-elle restée assez longtemps aux mains des ofticiers ainsi que la hallebarde aux
I/ADMINISTUATION DE LA GUERUE
mains des sergents. Une ordonnance de 1710 exige encore que les colonels, lieutenants-colonels et capitaines, portent un esponton de sept à huit pieds. Les officiers subalternes devaient avoir en paix comme en guerre le fusil et la baïonnette, d'un modèle plus élégant et plus riche que le fusil des simples soldats. Une seule épée, disait-on, ne peut rassurer un officier lorsque les corps s'approchent assez pour croiser la baïonnette.
La fabrication des mousquets, fusils, épées et piques, était d'abord laissée, comme la fonte des canons, aux soins de l'industrie privée. Des règlements minutieux fixaient les calibres et les dimensions des armes et frappaient de peines diverses les fabricants qui ne s'y conformaient pas. En 1718, l'État établit des manufactures d'armes à Charleville et à Maubeuge. Elles étaient confiées à des entrepreneurs, mais l'État se réservait la surveillance et le contrôle. C'est là que furent fabriquées les armes du modèle de 1717, au calibre de dix-huit balles à la livre. C'est vers cette époque seulement que toute l'infanterie française fut dotée d'un armement régulier et uniforme.
Après Molwitz, il se trouva des militaires pour attribuer les succès de Frédéric à l'invention de la baguette en fer. Les baguettes de bois disparurent aussitôt.
Plusieurs changements de détail furent apportés, dans les
années qui suivirent, au modèle de 1717. Vallière, tout puissant dans les questions d'armement, donna à l'infanterie le modèle de 1 754 qui fit toutes les campagnes de la guerre de Sept-ans. En 1763, on arma les grenadiers d'un fusil plus solide, mais trop lourd pour la moyenne des soldats. A l'époque de « la culbute de l'artillerie, » on reprit le modèle Vallière avec quelques retouches.
Mais l'année 1777 marque une date fort importante dans l'histoire des armes à feu. La transformation fut générale. On adopta quatre types d'armes qui avaient sur les anciennes l'avantage de la légèreté et de la résistance, fusil d'infanterie, fusil de dragon, fusil d'artillerie, pistolet de cavalerie. Toutes les proportions de ces armes furent invariablement fixées.
Le fusil, modèle 1777, pouvait tirer jusqu'à huit mille coups sans altération. Le bassinet de cuivre était moins sujet à s'encrasser, la poignée de l'arme plus conforme à l'anatomie de la main, l'effet du recul moins sensible. La baguette en fer était fabriquée de façon à pouvoir servir en même temps de tire-balle ou de tourne-vis pour démonter les ressorts de l'arme. La lame plate de la baïonnette fut remplacée par une lame triangulaire. On chargeait en douze temps et même en quatre temps en précipitant le mouvement, ce qui permettait de tirer trois coups au moins par minute. On vit même apparaître, cette année-là, un projet de fusil se chargeant par la culasse, mais il ne fut pas donné suite à la proposition. Les armes à feu du modèle 1777, comme les canons de Gribeauval, ont armé toutes les troupes de la Révolution et de l'Empire. Soumises à la plus rude épreuve qui fut jamais.
elles ont duré sans changement notable jusqu'à l'adoption des modèles de 1816.
L'infanterie s'était allégée de bonne heure de toutes les armes défensives ou encombrantes qui gênaient la rapidité de ses mouvements, La cavalerie a conservé plus longtemps le casque et la cuirasse. C'est que la lourdeur a été longtemps la vertu maîtresse du cavalier. C'est que la mauvaise qualité de la poudre et la faible portée des armes à feu laissèrent longtemps à la cuirasse toute sa vertu protectrice.
Jusqu'au milieu du xviif siècle, les ordonnances imposent à toutes les troupes « de gendarmerie et de cavalerie » le port de la cuirasse en temps de paix comme en temps de guerre. Les officiers pouvaient l'ôter pendant les marches. Mais elle restait obligatoire dans les revues et sur le champ de bataille. Quand la cuirasse tomba pour rester l'arme défensive du seul régiment des cuirassiers, elle ne tomba même que par morceaux. Jusqu'à la veille de la Révolution, on imposa à la plupart des régiments de cavalerie la demi-cuirasse ou plastron.
Les cavaliers étaient armés d'une épée, d'un mousqueton et de deux pistolets. Depuis 1733, l'épée se trouvait remplacée par le sabre, plus maniable et plus utile dans les charges. Bon nombre de militaires demandaient qu'on leur rendît la lance, inférieure dans la mêlée, mais autrement puissante dans les actions de choc. Les dragons n'avaient qu'un seul pistolet au lieu de deux, mais ils portaient des outils pour ouvrir les passages et leur mousqueton, armé d'une baïonnette, leur permettait de combattre à pied.
Il faut descendre quelque peu le cours de notre histoire militaire pour trouver des ordonnances qui règlent l'habillement des troupes. Mais l'uniforme a précédé les ordonnances et il était naturel qu'il fut, à l'origine, à la charge de ceux qui possédaient les compagnies et les régiments. Sous l'empire de
2d8 L'ARMÉE DE L'ANCIEN REGIME
la nécessité, de l'amour-propre et même de l'économie, les capitaines ont été amenés à habiller leurs soldats « tout d'une parure ». Les troupes étrangères, astreintes à l'uniforme par leurs capitulations, furent les premières à donner l'exemple. Quelquefois, au moment d'entrer en campagne, le roi vient en aide aux officiers. En 1630, Richelieu fait distribuer des uniformes à un certain nombre de régiments. En 1645, on envoie à l'armée de Catalogue 3,000 habits et 3,000 paires de souliers et de bas. Mais aucune ordonnance, avant la paix de Nimègue, ne prescrit l'habillement uniforme des troupes.
Le roi s'est borné d'abord à conseiller par l'intermédiaire du secrétaire d'État de la guerre et à donner l'exemple par les troupes de sa Maison. Bientôt pourtant, tout en restant chargés de l'habillement des corps dont ils étaient propriétaires, les capitaines et les colonels durent se conformer pour l'uniforme aux prescriptions des ordonnances. Ce n'est qu'à partir de 1747 que le roi s'est chargé d'habiller les soldats en prélevant sur la solde une retenue désignée sous le nom de « masse d'habillement ».
Très disparate à l'origine, le costume du soldat varie d'un régiment à l'autre, parfois même de compagnie à compagnie. Le bleu royal était la note dominante des régiments du roi, le rouge des régiments de la reine, le gris des régiments des princes. Les autres régiments portaient les couleurs de leurs colonels. Quand l'uniformité fut établie, le blanc ou, pour mieux dire, le gris-blanc, resta la couleur fondamentale de tous les régiments d'infanterie qui ne se distinguaient plus l'un de l'autre que par la couleur des parements.
Le fantassin porte l'habit à la française avec le justaucorps, la culotte collante, les guêtres blanches. Le cavalier a l'habit bleu de roi, la veste chamois, la culotte de peau blanche ; les dragons portent l'habit vert foncé à retroussis jaunes ; les hussards ont conservé l'uniforme qui rappelle leur origine, la veste coupée à la hongroise, la pelisse de drap doublée de
peau de mouton, et le manteau bleu foncé pour le régiment de Bercheny, brun pour Chamborant, vert pour Conflans, gris de fer pour Esterhazy. L'artillerie et le génie ont l'habit bleu de roi, la veste et la culotte écarlate. Pour distinguer le génie, on lui a donné les revers, le collet et les parements de velours noir.
Presque tous les corps ont le chapeau à trois cornes galonné de laine, d'argent ou d'or faux, et un grand luxe d'aiguillettes et d'épaulettes. Au chapeau on portait un « lampion » ou nœud de rubans aux couleurs du colonel. Ce lampion a fini par devenir la cocarde. La chevelure est relevée et rattachée en queue derrière la tête. Elle est poudrée pour les cérémonies et les revues solennelles.
Ce costume si brillant, qui faisait valoir tous les avantages physiques, la grâce nerveuse et la belle prestance du soldat français, a été sans rival dans les parades et il a contribué à lui assurer partout cette réputation d'élégance et de charme conquérant dont l'imagination populaire a encore embelli le souvenir. Mais la plupart des écrivains militaires ne lui ont pas ménagé les critiques.
On juge ce que devenaient, en-temps de guerre, par les mauvais temps, sur les routes défoncées ou dans Jes boues du bivouac, ces étoffes claires, ces habits ajustés, ces bas blancs bien tendus, ces queues ou ces cadenettes poudrées à frimas. L'habit étriqué gêne la respiration ; il ne protège ni la poitrine ni les cuisses. La culotte collante est d'un bel effet sans doute et met en relief les proportions de cette jambe que toute l'Europe nous enviait, au dire du comte de Brogiie. Mais elle ne garantit pas des rhumatismes, elle s'use très vite et ralentit la marche du soldat. Les cheveux, dit le maréchal de Saxe, sont en campagne un ornement très sale pour le soldat et, quand la saison pluvieuse est une fois arrivée, sa tête ne sèche plus. Le tricorne ne tient pas très bien sur la tête, il gêne la manœuvre du fusil, se déplace ou tombe à chaque
mouvement de Tarme. Les guêtres et les souliers à talons font merveille sur l'esplanade un jour de revue, mais, en campagne, les bas donnent des ampoules, les jarretières arrêtent la circulation, puis enfin « les bas, les guêtres, les souliers et les pieds pourrissent ensemble ». Ce soldat si bien frisé, pomponné, adonisé, est souvent, de la tête aux pieds, chargé de crasse et de vermine.
En garnison, ce qu'on reproche le plus à l'uniforme, c'est le temps qu'il fait perdre. Le soldat doit graisser et cirer ses chaussures, vernir ses buffleteries, se peigner, boucler ses cheveux sur l'oreille, les envelopper par derrière dans le crapaud de satin, blanchir ses guêtres, la culotte et les trois paires de jarretières, et il consacre un si long temps à sa toilette qu'il ne lui en reste plus guère pour les exercices. « On a créé, pour les soldats, écrit Guibert, une tenue qui leur fait passer trois heures par jour à leur toilette, qui en fait des perruquiers, des polisseurs, des vernisseurs, tout excepté des gens de guerre. »
Si la tenue du soldat est si recherchée, songez à ce que devait être la tenue de l'officier. Luxe d'étoffes, fines broderies, flots de dentelles, parfums de choix ! Les plus coquets se fardent, mettent des mouches, se font friser, poudrer et n'osent pas tourner la tête de peur de déranger leur coiffure. Tout l'attirail des boudoirs les suit en campagne ou sous la tente, et l'on sait quelle place tenaient les eaux de senteur, les pommades et les fers à friser dans le butin que firent à Rosbach les soldats de Frédéric IL
Longtemps, les partisans de la commodité luttèrent en vain contre les champions de l'élégance. Ils l'emportèrent un moment sous l'administration du comte de Saint-Germain. On substitua à l'habit une sorte de capote qu'on appelait l'habit-veste qui servait à deux fins. Il abritait le ventre et les cuisses et l'on pouvait, pour les parades, en retrousser et en agrafer les pans. Les soldats avaient une culotte de tricot
pour l'hiver etde toile pour l'été, des guêtres de toile blanche et de laine noire.
Le chapeau d'une conception bizarre eut un succès de fou rire. C'était une sorte de cône obtus en laine feutrée et à quatre ailes. Les ailes du devant et du derrière pouvaient être retroussées, l'aile de gauche était horizontale, l'aile de droite légèrement inclinée pour laisser couler la pluie. Un système de cordons noués sous le menton servait à manœuvrer cette machine assez compliquée. Ce chapeau-parapluie, ombrelle, gouttière, arme défensive au besoin, avait toutes les vertus, ce qui ne l'empêcha pas de s'effondrer sous le ridicule. Et le nou\eau costume tout entier bien que plus commode et plus conforme aux lois de l'hygiène, disparut avec le prince de Montbarey qui rétablit l'habita la française.
Du jour où le roi s'est chargé de l'habillement deux systèmes se sont trouvés aux prises : la régie et l'administration directe des corps. Après la guerre de Sept-ans, c'est la régie qui l'emporte. Les fonds fournis par les masses d'habillement sont centralisés par le trésorier-général de « l'Extraordinaire des guerres». Des régisseurs civils sous l'autorité du secrétaire d'État passent des marchés avec les fabricants et contrôlent les fournitures. Les draps de troupe étaient fournis surtout par le Languedoc. Lodève est alors le centre d'importantes manufactures. Les cadis qui entrent dans la composition de l'habillement viennent du Gévaudan ou du Rouergue, de Saint-Geniès, de Mende, de Marvejols, de Séverac, de la Canourgue. La Bretagne, la Flandre, l'Auvergne, la Lorraine et le Dauphiné fournissent les toiles. A la veille de la Révolution, on engage les conseils d'administration des régiments à s'adresser sans intermédiaires aux fournisseurs. Mais on reproche, en général, à l'administration des corps des inégalités grandes d'un régiment à l'autre dans le choix, la qualité, la régularité des fournitures et l'on incline à l'éta-
blissement d'une régie qui serait confiée à des militaires. « Il sont, dit un mémoire du marquis de Castries, moins avides que des régisseurs civils. Leur existence dépend du ministre delà guerre etils peuvent être réprimés mieux qiie desmarchands. »
Quand la compagnie est au compte du capitaine, le roi paie après « la montre » une somme fixe pour chaque homme. Cette somme, destinée à l'habillement, à la nourriture et au paiement du soldat, c'estla solde. La solde, comme la montre, se faisait primitivement tous les trois mois. Elle se fit ensuite tous les deux mois et enfin tous les mois. En attendant, pour que le soldat puisse vivre, le capitaine lui fait toutes les semaines une avance. Cette avance, c'est « le prêt ».
Quand les commissaires des guerres ont constaté que les hommes d'une compagnie sont bien présents sous les armes conformément aux rôles dressés, ils donnent aux capitaines la somme allouée par le roi. Le revenant-bon^ c'est l'argent qui doit rester au soldat après déduction des prêts qui lui ont été faits et du prix du pain qui lui a été délivré. A l'appel de son nom, chaque homme, son signal bien vérifié, reçoit en présence du commissaire la solde qui lui est due « en monnaie blanche du roi et ayant cours ». Il n'était payé qu'à raison de trente jours par mois. Assez longtemps même, on ne lui donnait pas de pain pour la journée du 31. Mais une ordonnance du 10 juin 1702 décide que, bien que la solde ne soit pas due ce jour-là, les troupes auront néanmoins droit à la subsistance.
La solde dans le cours de deux siècles a sensiblement varié. Elle a varié dans les mêmes corps, à plus forte raison d'un régiment à un autre, d'une arme à une autre arme. Qu'il s'agisse derationsoud'argent,onvoitreparaîtreles inégalités etlesprivilèges qui séparent les corps étrangers des français, l'infanterie de la cavalerie, la cavalerie de la gendarmerie, et, dans la gendarmerie, les différents corps de la Maison militaire.
Une ordonnance de 1636 \eut qu'on fournisse par jour à chaque gendarme quatre livres de pain entre bis et blanc cuit et rassis, trois livres de chair, bœuf, veau ou mouton, deux pintes de vin, mesure de Paris, ou quatre pintes de bière ou de cidre. Le chevau-lègern'a droit qu'à trois livres de pain, deux de chair, trois chopines de vin. Le carabin ou dragon ne prend que la moitié de ce qu'on alloue à un chevau-léger, mais le dragon prend pour deux fantassins et le carabin pour trois. Le nombre de rations est proportionnel aux grades. Pendant les campagnes de la guerre de Sept-ans nous voyons un mestre de camp toucher vingt-quatre rations, un colonel d'infanterie dix-huit, un colonel d'artillerie seize, un capitaine d'infanterie six, un lieutenant quatre, un sergent deux.
Le roi ne fournissait de vin qu'en temps de guerre. En temps de paix, les soldats buvaient de l'eau et pas toujours très bonne puisque certains auteurs proposent d'y ajouter un peu de vinaigre.
Au pain et à la viande s'ajoute ce qu'on nomme « l'ustensile, » le sel, le vinaigre, le bois, la chandelle, ou une indemnité représentative en argent. En temps de guerre et pendant les mouvements des troupes, « l'ustensile » est à la charge de l'habitant. En temps de paix, on pourvoit à cette dépense par une c masse » prélevée sur la solde.
A la fin du xviif siècle, on donne, chaque mois, une livre de tabac par homme, au prix de douze sols, et un demi-minot de sel, à sept livres le minot, pour quarante-deux hommes. En y ajoutant les retenues pour le linge, les chaussures, les réparations journalières, le paiement de la capitation, les frais de bureau du major et du quartier-maître, la cire, la poudre, le fil pour le « rhabillage » des vêtements, il ne restait pas grand chose des six sous quatre deniers par jour qu'aux approches de i 789 le roi allouait au simple fusilier d'infanterie.
Le pain dit de munition est fourni au soldat d'infanterie à raison de 24 onces par ration, cuit et rassis, entre bis et blanc. Le prix de la ration n'a guère varié pendant le cours du XVIII* siècle. Il est resté fixé à deux sols prélevés sur la solde. Ce pain est fabriqué d'ordinaire à l'aide d'un mélange par moitié de froment et de seigle avec extraction d'un dixième de son. Toutefois, une assez vive querelle s'est élevée vers 1775 sur les mérites comparés de ce pain « complet» et du pain fabriqué avec la fine fleur de froment.
Elle fut provoquée par le savant distingué, le philanthrope aimable qui avait introduit en France la culture de la pomme de terre. Cinq fois prisonnier pendant la guerre de Sept-ans, Parmentier connaissait, pour les avoir partagées, les misères et les souffrances du soldat. Pharmacien de l'hôtel des Invalides, il avait fait des expériences sur la qualité du pain de troupe et critiqué vivement les procédés rudimentaires de sa fabrication. Il prétendait, par le blutage, éliminer la plus grande partie du son tout en faisant rendre au grain un sixième de farine en plus.
Un membre de l'Académie, M. Sage, soutint contre lui les avantages du pain « complet » c'est-à-dire les qualités nutritives du son. Parmentier apporta dans la défense de ses opinions cette chaleur de l'homme de bien qui a écrit : « Celui qui cache une vérité à la société lui fait un vrai larcin... La seule récompense à laquelle je prétende, ce serait de jouir du fruit de mon travail dans le bien qu'il aura pu procurer à ma patrie. » Dans un mémoire adressé au maréchal de Muy et qui porte pour épigraphe : Homo miser res sacerriina, il prélendit que le pain de munition, tel qu'onle fabriquait alors, était « putride, dysentérique et scorbutique ». Et alors même que le son dans le pain ne serait pas dangereux, ajoutait-il, il seraitau moins inutile. Les substances corticales et ligneuses ne sont pas destinées par la nature à faire partie de nos aliments. « Le pain fabriqué parle mélange de la farine et du
son s'altère vite et se putréfie, disait Parmentier. » — « Erreur, répondait Sage, il moisit mais il ne se corrompt pas. Le son n'est que du gluten épaissi et desséché. En blutant les farines, vous enlevez avec le son le gruau qui en est la meilleure partie. »
L'effet de ces querelles fut de faire varier souvent les ordonnances sur la fabrication du pain. En 1776, on décide qu'il entrera dans la composition du pain moitié de froment et de seigle avec extraction de vingt livres de son par sac de grains de 200 livres. C'est l'échec des théories de Sage. Mais il prend sa revanche deux ans plus tard. Le prince de Montbarey revient à l'ancien système et à « la boule de son ». Enfin la loi du 2 septembre 1792, tout en conservant le mélange du froment et du seigle, assure le triomphe du blutage et des idées de Parmentier.
La fourniture du pain, de la viande et des fourrages a été longtemps livrée « à l'entreprise » et les Mémoires du temps ne tarissent pas sur les friponneries dont le soldat est la victime. Gens de cour, financiers, intrigants se pressent dans les antichambres pour obtenir la soumission des fournitures
Parmentier.
qu'ils transmettent ensuite avec bénéfice à des sous-traitants. Ceux-ci bien souvent la repassent à d'autres jusqu'à ce qu'elle tombe aux mains d'agents véreux qui ne peuvent se tirer d'affaire que par des fraudes inouïes sur la quantité ou la qualité des marchandises. « On vole le roi, dit un mémoire, en lui faisant donner des gages très forts à mille commis qui n'existent pas, en tirant secrètement des magasins des rations pour les vendre et en dressant ensuite des procès-verbaux pour constater que cette quantité soustraite s'est gâtée, a été pillée par les troupes ou par les ennemis. On vole les troupes sur le poids du foin, de la paille, sur la qualité du pain. »
Les économistes et les philosophes, Montesquieu et Necker, les hommes d'État, les hommes de guerre, les Parlements sont unanimes à s'indigner contre les «■ mangeries » des traitants. Sous Choiseul et sous Saint-Germain, on a essayé d'en finir avec l'entreprise et d'y substituer une régie sous la surveillance et le contrôle de l'État. Mais, pour que la régie civile ou militaire pût donner de bons résultats, il lui fallait des ressources. Il fallait qu'elle pût lutter avec ses propres fonds contre la coalition des financiers, les cours factices et les accaparements. Et l'État endetté, dévorant par anticipation les avances des entrepreneurs, reste à la merci de ces hommes de proie qui font à leur gré la hausse ou la baisse sur tous les marchés.
Ce vasselage de l'État, déjà déplorable en temps de paix, a eu son contre-coup le plus funeste sur toutes les campagnes du xviii' siècle.
Le désordre du service des subsistances, livré à un véritable pillage, a maintes fois paralysé l'action des généraux et contribué dans la plus large mesure à nos désastres. Sans doute, on a de tout temps admis qu'il fallait, autant que possible, vivre sur l'ennemi. « La guerre doit nourrir la guerre », c'est un axiome qui n'a pas cessé d'avoir cours au temps de
Frédéric comme au temps de Wallenstein. L'organisation des « partis » de cavalerie n'a pour but que d'étendre le cercle des rapines légales, des razzias méthodiques qu'on décore du nom de «. contributions » . Mais quoi de plus incertain que le produit de ces contributions liées du reste à la victoire et proportionnées aux ressources mêmes du pays ennemi ?
Pour le bien-être du soldat, pour la sûreté et la rapidité des opérations, il faut assurer aux armées en campagne, comme l'avait fait Louvois, de grands centres d'approvisionnement qui leur permettent de se ravitailler et de se refaire. C'est grâce à ces ressources qu'on put, dans la période brillante du règne de Louis XIV, mettre de bonne heure les armées en campagne, les pousser hardiment en avant, entreprendre, au besoin, des campagnes d'hiver comme celle qui acheva la renommée de Turenne. Au siècle suivant, c'est au désarroi du service des vivres, aux voleries des munitionnaires, qu'il faut surtout attribuer la lenteur des marches, l'indiscipline et la maraude. Au lieu d'opérations méthodiques, les armées
en sont réduites à vagabonder comme des troupeaux sur le pays ennemi, à se déplacer lorsqu'elles en ont épuisé la substance ou à se disperser après une défaite.^
En tout temps, le transport des subsistances et de l'outillage d'une armée a été fort compliqué. Le train des équipages est d'institution moderne. Ce service était autrefois confié à l'entreprise. Les entrepreneurs s'engagent par contrat à fournir, à une date fixée, chevaux, voitures et conducteurs pour le charroi des provisions, des munitions et des bagages. Leurs conducteurs sont sous les ordres de vaguemestres qui appartiennent à l'armée et relèvent d'un vaguemestre-général.
Des ordonnances minutieuses réglaient le rang des bagages en campagne. Venaient en tête les voitures du trésoriergénéral de l'Extraordinaire des guerres avec les fonds destinés aux troupes, puis les bagages du roi, des princes, des officiers de la couronne, des secrétaires d'État, des lieutenants-généraux, des maréchaux de camp, du colonel-général, du mestre de camp général, des maréchaux des logis des armées, du prévôt-général et des commissaires des guerres. Les vivres, les munitions de l'artillerie, les bagages de l'infanterie et de la cavalerie marchaient ensuite, suivis de la cohue des vivandiers, des goujats et des juifs.
Les généraux d'armée pouvaient employer un nombre illimité de charrettes. On en accordait deux ou trois aux lieutenants-généraux, une ou deux aux brigadiers, une aux mestres de camp ou colonels, deux à trois par escadron ou par bataillon. Une ordonnance du 16 mai 1692 condamnait les charretiers qui n'obéissaient pas aux ordres des vaguemestres à être marqués d'une fleur de lys à la joue.
A l'intérieur du royaume, les fréquents mouvements des troupes rendaient autrefois la charge des étapes très pénible aux populations. Il est rare que les régiments restent plus d'un an ou deux dans la même garnison. 11 suffit, pour décider
un changement de corps, des instances d'un colonel où d'une ville à qui l'on veut être agréable. Le Département de la guerre consent d'autant plus volontiers à ces déplacements qu'ils ne sont pas à sa charge, au contraire. La paie des troupes en cours de route est suspendue et remplacée par « l'étape » et le service de l'étape est assuré par les soins du Contrôleurgénéral des finances qui le met au compte des provinces. Quelques-unes traitent à forfait avec des entrepreneurs. D'autres en supportent la charge en nature, logent le soldat, lui fournissent « l'ustensile » et procurent, sur la réquisition des chefs de corps, les chevaux et les voitures nécessaires au transport des vivres et des bagages.
Les économistes du xviii* siècle, Turgot en tête, nous ont dévoilé les inégalités et les abus de ce système. La corvée des étapes retombait le plus souvent sur un petit nombre de paroisses- qui payaient pour les autres. Les ordonnances cherchent à limiter le nombre de voitures, de chevaux, de mulets, de bœufs qu'on peut exiger du paysan, à régler la marche des convois, les haltes, le poids dont on peut charger chaque voiture. On fait suivre les troupes de prévôts et d'archers. Un soldat arrêté à dix lieues de l'endroit où une troupe a couché est condamné à mort comme déserteur. Les traînards sont punis des baguettes et de la prison. Mais la complicité des officiers rend à chaque instant ces précautions inutiles. Le passage des troupes estle signal de déprédations, de vexations de toute sorte pour l'habitant des villes et des campagnes. Les soldats « robent » sur la route légumes et volailles. Les officiers exigent toujours une quantité de voitures ou de bêtes de somme supérieure au chiffre fixé par les ordonnances. Il leur faut des chevaux de selle et des chevaux de traitpour leurs chaises. Les soldats se jettent sur les voitures, « excèdent » et battent les paysans, piquent les bœufs, chevaux et mulets, les entraînent de force avec eux et les abandonnent sur la route à l'étape suivante.
On était dans cette erreur, écrit Turgot, que ce qui coûte au peuple ne coûte rien au gouvernement. « Lorsqu'un invalide va de Paris en Roussillon, il en coûterait moins cher d'acheter un cheval à Paris que de payer ceux qui sont fournis sur la route. » Aussi s'accordait-on à condamner ces déplacements ruineux pour les habitants et démoralisants pour les troupes. On proposait de transformer en un impôt cette corvée en nature et de la répartir plus équitablement sur toute la population du royaume.