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CHAPITRE IV

Causes de la désertion. — La chasse au déserteur. — La désertion pendant les campagnes. — Les marchés d'hommes. — Le déserteur recherché en temps de guerre, traqué en temps de paix. — La mise à prix. — La peine de mort et les galères. — Les peines corporelles dans les Ordonnances. — Le cheval de bois, le piquet, les baguettes et les courroies. — Peine infamantes et peines militaires. — Les coups de plat de sabre. — L'opinion et la tradition.

La vraie plaie des armées d'autrefois, c'est la désertion. Toutes les ordonnances ont été impuissantes à la guérir. La recrue bénévole que la misère a jetée dans les bras des racoleurs croit améliorer sa condition en changeant de misère. La recrue enrôlée par violence n'attend, comme le galérien, que l'occasion de rompre sa chaîne.

Aussi le soldat en garnison est-il traité comme un prisonnier. On le surveille étroitement pendant le jour. On le verrouille pendant la nuit. On se défie du moindre mouvement de dégoût ou d'inconstance. A peine la recrue a-t-elle signé son engagement qu'on l'amène d'étape en étape sous bonne escorte à la caserne où elle reste consignée pendant quelques jours. Dans ses premières sorties, on la fait accompagner d'un bas-officier ou d'un soldat de confiance. Pour qu'elle soit plus facile à reconnaître, elle porte au côté gauche la lettre R imprimée en rouge ou en bleu. Les murs extérieurs

f}6 L'ARMÉE DE L'ANCIEN RÉGIME

de la caserne sont garnis d'un cordon de sentinelles. Patrouilles dans les rues, patrouilles dans les cabarets, patrouilles sur les remparts. La moitié de la garnison est employée à surveiller l'autre. C'est le régime des suspects.

Un soldat vient-il à tromper la surveillance de ses geôliers? Un coup de canon tiré du point le plus élevé des remparts annonce son évasion. Aussitôt la maréchaussée est surpied.Lesmagistrats des communautésvoisinesse remuent, font sonner le tocsin et se livrent aux perquisitions nécessaires. C'est une chasse à l'homme qui commence à travers champs, à travers bois. Le déserteur est mis à prix. Forte récompense à qui pourra le capturer ou faire connaître sa retraite. Et pourtant, dans cette chasse à l'homme, les chances les plus sérieuses sont pour le gibier contre le chasseur.

Aucune idée infamante ne s'attache alors à la désertion. On ne voit dans le déserteur « qu'un esclave malheureux qui cherche à briser sa chaîne ». Le paysan le reçoit, le cache, l'écoute raconter les périls qu'il a courus pour s'échapper. Si l'on apprend qu'un déserteur a été pris et exécuté, il y a plus de commisération pour son supplice que d'aversion pour son crime.

(( 11 est de notoriété publique, dit un écrivain militaire en 1770, que les déserteurs traversent et parcourent le royaume impunément. Le régiment des recrues de Paris était établi à Saint Denis. Tout homme qui désertait avait au moins cinquante lieues à parcourir pour gagner la frontière de Flandre. Bien que les soldats fussent rigoureusement surveillés et renfermés la nuit, du 10 septembre 1763 au 9 février 1764, il en déserta 179 avec armes et bagages. Il n'en fut arrêté que deux et encore par hasard. »

Pendant les marches, on évite d'établir un camp dans le voisinage d'une forêt, on fait garder toutes les routes. On exige que les soldats gardent leurs rangs. On flanque l'infanterie de cavalerie légère. Vaines précautions!

En 1677 pendant l'expédition de Sicile, quand le maréchal de Yivonne fait la revue de l'infanterie française il constate que, sur 6.900 hommes, 4.150 ont déserté.

A peu près vers le même temps, Louvois mande à Luxembourg: (( M. d'Estrades m'écrit de Nimègue qu'il est déjà passé dans cette ville plus de deux mille déserteurs français avec plusieurs sergents et dix-sept officiers, lieutenants et sous-lieutenants, lesquels assuraient tous que le roi payait fort bien mais que les officiers retenaient l'argent et les rouaient de coups quand ils en demandaient. »

« Cet abus, dit une ordonnance de 1666, s'est tellement établi dans les troupes du roi qu'il y a à présent peu de soldats au service de S. M. qui ne soit tombé dans ce crime. » A maintes reprises, pendant le règne de Louis XIV, le roi enjoint aux gouverneurs des villes et places, aux maires et échevins des pays arrosés par la Somme, l'Oise, l'Aisne, la Marne, la Seine, la Meuse et la Somme, de faire garder les passages avec un nombre d'hommes suffisant et avec les habitants des régions voisines «. si ceux des dits lieux ne suffisent pas ». C'est une véritable armée en réquisition chargée de surveiller l'armée régulière !

Les privations, la misère, l'indiscipline, la déplorable organisation du service des vivres, en poussant le soldat à la maraude, ont été, au xyiii" siècle, les causes les plus fréquentes de la désertion. « Toutes les armées que le roi a envoyées en Bohême, en Westphalie, en Bavière y sont passées très bien équipées, très belles, très complètes. Elles en sont revenues ruinées et épuisées surtout par la quantité prodigieuse d'officiers et de soldats qu'elles y ont perdus. Cependant nous n'avons pas eu d'affaire générale et la seule

qui ait été un peu considérable a été heureuse pour nous

Les soldats s'occupent continuellement à piller, ou, ne songeant qu'à se soustraire à la vue de leurs commandants, ont l'habitude de s'écarter dès le commencement de la marche.

A peine se troiive-t-il un officier qui y fasse attention. S'il veut les contenir, le soldat, accoutumé à l'insolence, à la désobéissance et à l'impudence, n'en fait ni plus ni moins et s'évade au premier moment. »

A la fm du xviii" siècle, en pleine paix, sous le ministère de Choiseul, en présence de l'insuffisance de la maréchaussée, on établit sur la ligne des Pyrénées et sur toutes les frontières de terre une chaîne continue de postes commandés par des officiers pour empêcher l'évasion des déserteurs.

C'est qu'à toutes les causes tirées des vices du racolage, de l'indiscipline ou du désordre des services administratifs, il faut en ajouter une autre, laplusvivace peut-être. La recrue n'est qu'une marchandise; elle subit par suite, sur le marché les fluctuations de l'abondance et de la disette. Et la désertion n'a pas eu d'agents plus actifs que les souverains eux-mêmes. Pendant la paix, ils traquent les déserteurs sans merci. Ils signent entre eux, pour se les restituer, des cartels d'extradition. Mais, à laveille d'une guerre, un mouvement de hausse se produit partout. L'amnistie générale est proclamée. On met aux enchères le proscrit de la veille. Le déserteur fait prime et reprend son rang dans l'armée régulière d'autant plus choyé que la concurrence est plus grande et qu'en l'incorporant le bénéfice est double. C'est un soldat de plus pour qui l'a payé, un de moins pour l'ennemi à qui on l'enlève.

Au début de la guerre de Sept-Ans, Marie-Thérèse imagina de donner un ducat à chaque déserteur prussien qui se présenterait pour servir dans son armée. Et les déserteurs affluèrent. Mais comme le roi de Prusse ouvrait aussi très volontiers sa bourse aux déserteurs repentants et leur accordait une amnistie perpétuelle, ils venaient en troupe par un chemin recevoir le ducat de la reine et retournaient par un autre toucher la gratification du roi de Prusse si bien que Marie-Thérèse eut bientôt des milliers de ducats de moins et pas un soldat de plus.

Le traitement infligé au déserteur est d'une simplicité extrême : c'est la peine de mort tempérée par l'amnistie et aussi par les nombreuses facilités que trouve le déserteur pour échapper au supplice. En 1684,1a peine de mort est remplacée par les galères. On y enverra le déserteur, le nez et les oreilles coupés et les joues marquées d'une fleur de lys. Mais une ordonnance de 1 71 G rétablit la peine de mort.

Nous avons dit qu'on mettait à prix la capture du déser-

La roue, d'après Callot.

leur. Les prévôts, baillis, sénéchaux et autres officiers de robe courte et même les gardes des gabelles ont droit, en cas de prise, à une indemnité qui varie de trente à cent livres selon les pays et la condition du soldat. Car la désertion est en raison directe de sa misère. C'est un mal très commun dans l'infanterie, plus rare dans la cavalerie, à peu près inconnu dans les troupes d'élite. Aussi la prime est-elle plus forte selon qu'on a capturé un homme de pied, un dragon, un cavalier avec armes et bagages.

Le coupable arrêté devait être jugé dans les vingt-quatre heures par un Conseil de guerre. On distinguait d'ordinaire trois cas de désertion : Le soldat déserte pour se retirer dans le royaume, pour passer d'un corps dans un autre corps, pour aller servir à l'étranger. Dans les deux premiers cas, les

déserteurs devaient être décapités ; ils étaient pendus dans le troisième. On se contentait presque toujours de les fusiller. Mais le nombre des coupables était parfois si grand que, par humanité ou par politique, on leur faisait tirer trois par trois « la mort au billet ». Celui qui tirait le mauvais billet était exécuté, les deux autres envoyés aux galères.

La rigueur et l'inefficacité de la peine ont frappé tous les esprits au xviii" siècle. C'est en vain qu'on alléguait la

La pendaison, d'après Gallot.

nécessité de l'exemple. Quand l'impunité est la règle, le supplice l'exception, l'exemple est une arme à deux tranchants. Et le plus contagieux n'était- il pas l'exemple de ceux qui échappaient à la maréchaussée ? Déjà les grandes puissances militaires, la Prusse l'Autriche avaient remplacé la peine de mort par les châtiments corporels. Chez nous, les hommes de''guerre furent longtemps assez divisés. Les uns se prononçaient contre les peines infamantes et pour le maintien de la peine capitale. « Le lâche, disaient-ils^ ne serait point lâche s'il craignait la honte. C'est par la mort qu'il faut punir celui qui fuit devant la mort. » D'autres voulaient condamner les déserteurs à des travaux publics exécutés sous la direction des invalides. Le comte de Vaulx propose de leur brûler le jarret. Un autre est d'avis de dresser des chiens à ce genre de

chasse. Le maréchal de Saxe est favorable à la marque. «Les déserteurs condamnés à mort, écrit le comte de Saint-Germain à Paris-Duverney, méritent, pour la plupart,plus la pitié que la rigueur. On ne doit punir les hommes que pour les corriger et donner des exemples de terreur au public. Ne peut-on parvenir à ces deux fins sans anéantir l'humanité? Jamais personne ne s'est avisé de tuer un cheval parce qu'il s'est cabré. Pourquoi en agit-on difïeremment avec les hommes? »

L'estrapade, d'après Gallot.

L'ordonnance qu'il fait signer au roi en 1775 ne conserve la peine de mort que pour les soldats qui, « en abandonnant leur patrie en temps de guerre, joignent dans cette circonstance une lâche trahison à leur infidélité. » Pour tous les autres cas de désertion, la peine est en proportion du crime. Le déserteur est condamné aux galères de terre pour une durée qui peut varier de quatre à trente ans. 11 est, au préalable, dégradé devant les troupes et exposé pendant huit jours à la vue de la garde montante. On l'envoie ensuite dans l'un des dépôts établis à Lille, Metz, Strasbourg et Besançon où, sous la surveillance de détachements d'invalides, il est astreint à des travaux « vils et dangereux », soit au compte de l'Etat, soit au compte des particuliers. Vêtu de laine grossière, les cheveux coupés ras, coiffé d'un bonnet

portant un numéro marqué en chiffres blancs, il traîne attachée à la ceinture une chaîne à laquelle est rivé un boulet de seize livres qu'il doit porter pendant la marche et traîner pendant ses travaux. Les délits qu'il commet comme forçat sont punis de coups de bâton, les crimes de la mort.

Convaincu que la désertion était presque toujours « l'effet d'une circonstance que suit un prompt repentir », le roi accordait « trois jours de regret à ceux qui auraient le bonheur de sentir la honte et l'énormité de leur crime ». S'ils revenaient avant l'expiration de ce délai, ils en étaient quittes pour quelques jours de prison.

Ceux qui s'opposaient à la capture d'un déserteur ou l'arrachaient à ceux qui étaient chargés de le conduire devaient être condamnés aux galères et à la marque G. A. L. Une gratification était accordée au dénonciateur.

L'amnistie qui accompagnait l'ordonnance donna tout d'abord des résultats favorables. « Les déserteurs qui reviennent en foule, écrit Voltaire au marquis de Thibouville, chantent les louanges de M. de Saint-Germain comme nous chantons celles de M. Turgot. » Mais, dans les années suivantes, le nombre des déserteurs resta sensiblementle même. On en comptait environ quatre mille par an en temps de paix. Les galères de terre supprimées en 1784, furent remplacées par les châtiments corporels, coups de baguettes ou de courroies de fusil, ou encore marque par la main du bourreau. Le déserteur, comme le passe-volant, ne devait disparaître qu'avec le racolage.

Les châtiments corporels ont soulevé, vers la fin du xviif siècle de violentes querelles. Un moment même on a paru croire qu'ils nous venaient du dehors, importés brusquement chez nous par un ministre qui avait quelque temps servi à l'étranger. Mais il suffit de parcourir un peu la suite de nos ordonnances militaires pour les retrouver à la fois dans l'ar-

mée et dans la vie civile. La vérité, c'est qu'ils étaient autrefois aussi conformes à notre législation qu'à nos mœurs.

La tricherie ou piperie au jeu entraîne la peine du fouet. Les soldats qui découchent ou quittent la caserne avec d'autres armes que leurs épées, ceux qui se livrent à la contrebande sont punis de la peine des baguettes. Ceux qui sortent du camp ou de la garnison pour aller au-devant des vivandiers sont passés par les verges. Les punitions corporelles sont appliquées aux soldats qui se portent à des violences contre les particuliers ou qui, au moment du danger, ne volent pas au secours des étendards et des drapeaux. La vente et le trafic des outils sont punis du fouet ou de la marque. Jusqu'à la Révolution, les ordonnances prescrivent de percer d'un fer chaud la langue de ceux qui troublent le silence d'une troupe rangée en bataille ou « qui jurent et blasphèment le saint nom de Dieu, de la Vierge et des Saints ».

Pourtant, à la longue, les punitions corporelles étaient devenues des peines d'ordre intérieur, infligées pour des fautes relativement légères par le commandant du corps, sans intervention du Conseil de guerre. On avait renoncé au xviii' siècle à ceux de ces châtiments qui étaient plutôt des supplices, comme l'estrapade, par exemple, qui consistait à laisser tomber de très haut un soldat attaché par une corde, mais on appliquait journellement le « cheval de bois »,le « piquet», les « courroies », les « baguettes » et, sous le ministère du comte de Saint-Germain « les coups de plat de sabre » .

Le soldat condamné au « cheval de bois » est placé à califourchon sur le tranchant d'une poutre taillée en biseau, souvent avec un boulet à chaque pied pour rendre la douleur plus vive. On le laisse d'ordinaire dans cette position une heure ou deux par jour, quelquefois plusieurs jours de suite.

Le « piquet » est une pièce de bois aiguisée par un bout. Le soldat en faction doit y poser un pied et rester dans cette

position plusieurs heures de suite. Quelquefois même, on le suspend par les poignets au-dessus du piquet, de telle sorte qu'il ne puisse se reposer qu'en appuyant un pied sur la pointe. Pour la peine des « courroies » ou des bretelles de fusil, on amène le patient dans la salle de discipline une heure

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