CHAPITRE V
l'éducation du gentilhomme
La noblesse et le service militaire. — Projets de Henri IV et de Richelieu. — Mousquetaires et Cadets. — Les compagnies de Cadets sous Louvois. — Paris- Duverney et M"° de Pompadour. — La fondation de l'Ecole militaire. — Comment on y arrive. — Les leçons et les exercices. — Le personnel et la discipline. — Critiques dirigées contre l'institution. — La réforme de 1776. — Les écoles du comte de Saint-Germain. — Le Cadet-gentilhomme. — Ce que devient l'Ecole militaire de Paris. — Ceux qui n'émigrent pas.
Le service militaire est pour la noblesse à la fois un privilège et une obligation : privilège puisque, de droit, elle arrive aux grades avec ou sans les formalités d'un stage dans la Maison du roi, dans les Cadets ou dans les Ecoles; obligation aussi puisque le noble doit toujours être prêt à répondre à l'appel du roi et que les exigences du service lui imposent alors des sacrifices considérables. Les vieilles familles ruinées par le service militaire ne se comptent pas. Les pensions qu'elles ont obtenues n'ont été souvent qu'un faible dédommagement de ces sacrifices.
A chaque instant, quand il convoque le ban et l'arrièreban, le roi rappelle à la noblesse ces devoirs et ces prérogatives au nom desquels il défend le port des armes à tous ceux qui ne sont pas « nés ».
Mais si la noblesse arrive aux grades naturellement et par
droit de naissance, il est indispensable qu'elle fasse un apprentissage. Très simple à l'origine où la valeur personnelle suppléait à d'autres qualités, cette éducation est devenue plus nécessaire et plus compliquée à la fois avec les progrès de l'art militaire, en môme temps que le service du roi devenait une profession.
Pour contribuer à l'éducation des jeunes gentilshommes appartenant à des familles peu fortunées, Henri IV avait, en 1604, fondé le collège de la Flèche. Mais les jésuites qui le dirigeaient n'avaient pas pour mission de former des gens de guerre. C'est à sa Cour môme que le roi avait établi comme une première ébauche d'école militaire. S'il faut en croire Sully, Henri IV voulait faire de cette école privée « une académie et un collège public pour la jeunesse, très utile pour les particuliers et très avantageux pour le roi, d'autant que ce deviendra comme une pépinière de vrais gens de guerre vivant par ordre et police ».
En 1626, l'assemblée des notables réclame la création d'un collège militaire pourl'instruction de la jeune noblesse. On a retrouvé dans les manuscrits de Richelieu le plan d'une académie pour mille gentilshommes, dont quatre cents seraient destinés à l'Eglise et six cents aux armes. Le cardinal avait même commencé à installer, rue du Temple, une école où vingt-deux jeunes nobles devaient acquérir, pendant deux ans, les connaissances indispensables k leur état. Évidemment l'idée flottait dans Fair, mais il a fallu plus d'un siècle pour lui faire prendre corps.
Jusque vers le milieu du xviii'' siècle, la noblesse de Cour faisait son apprentissage dans la Maison du roi pu dans la Gendarmerie. « Elle fait, dit Saint-Simon, le service des simples gardes dans les salles de gardes et dehors, hiver et été, à l'armée. Le roi changea depuis cette école en celle des mousquetaires. On s'y ployait par force pour être confondu avec toutes sortes de gens et de toute espèce et c'était là tout
ce que le roi prétendait, en effet, de ce noviciat où il fallait demeurer une année entière dans la plus exacte régularité. Il fallait ensuite suivre une seconde école. C'était une compagnie de cavalerie pour ceux qui voulaient servir dans la cavalerie, et, pour ceux qui se destinaient à l'infanterie, une lieutenance dans le régiment du roi. »
Quant aux jeunes gens de petite noblesse, ils attendaient, comme cadets dans les régiments, l'occasion d'obtenir un brevet de sous-lieutenant ou d'enseigne, après quoi ils achetaient une compagnie ou commandaient celle que leurs parents avaient achetée pour eux.
Au régiment, le cadet est traité avec tous les égards qu'exigent sa naissance et sa destination. Il n'est en contact avec le soldat que dans les exercices et les manœuvres.
Encore Louvois a-t-il pris soin de le soustraire à ce contact. C'est dans ce dessein et aussi pour lui faire donner les connaissances indispensables à son état qu'il crée des compagnies exclusivement composées de Cadets-gentilshommes. Il en établit deux en 1682, l'une à Metz, l'autre à Tournai. En quelques mois, le nombre des postulants devint si considérable qu'on dut créer sept autres compagnies dans les villes frontières de Cambrai, Valenciennes, Charlemont, Longwy, Strasbourg, Brisach et Besançon.
Les intendants réglaient à peu près comme ils l'entendaient l'admission dans ces compagnies. La limite d'âge, la seule condition qui ait été fixée, dit M. Camille Rousset, fut quelquefois outrepassée jusqu'au ridicule. «■ Il était difficile de voir sans se moquer des cadets de trente-quatre et même de quarante-cinq ans au milieu d'adolescents qui en avaient quatorze à peine. » Aucune preuve de capacité à faire. Beaucoup de cadets ne savaient ni lire ni écrire.
Ces jeunes gens étaient, au surplus, fort divers d'origine et de condition. La haute noblesse conservait jalousement
son privilège de servir dans la Maison du roi. A côté des gentilshommes de province, les intendants avaient laissé passer beaucoup de fds de bourgeois aisés, « vivant noblement», comme on disait alors, c'est-à-dire de leurs revenus, sans profession ni métier. D'autres étaient d'origine plus obscure encore. Aussi, à ses débuts mômes, l'institution fut-elle assez décriée.
« Ce sont, dit Vauban, de tout jeunes gens, pour la plupart sans naissance, d'un mérite inconnu, qui n'apportent rien au service, qui n'ont rien vu, rien médité, qui ne savent au plus que l'escrime, danser et quereller, et qui ont d'abord très mauvaise éducation. » Louvois reconnut lui-même que les intendants avaient ouvert la porte trop grande et ordonna quelques épurations : (y Le roi ne voudra pas, écritil, qu'on ôte ceux qui ne seront pas d'une naissance trop basse, mais s'il y en avait dont l'origine fut fort obscure, il est sans doute que Sa Majesté les ferait licencier. »
Pour dégrossir un peu l'esprit de ces jeunes gens, Louvois avait décidé de leur faire donner chaque jour deux leçons de mathématiques. Mais cette règle ne fut jamais observée. On se contenta de les astreindre régulièrement aux exercices militaires. En temps de guerre, on les versait dans les régiments après leur avoir donné des brevets temporaires de sous-lieutenants et de cornettes. Assimilés en temps de paix aux autres troupes, les cadets faisaient le service des places. Là, au lieu de s'instruire, ils contractaient de bonne heure les mauvaises habitudes des garnisons. Des désordres suivis de duels firent licencier les compagnies de Charlemont et de Besançon. En 1692, on cessa de recevoir de nouveaux cadets. En 1720, les compagnies furent réduites à six, puis à deux, — Metz et Strasbourg, — en 1 728. La dernière, Metz, disparut en 1732.
Si Louvois avait vécu, peut-être aurait-il heureusement modifié l'institution. Dans le plan primitif des Invalides, il
avait songé à y réserver une place pour une école militaire où seraient élevés cent cinquante gentilshommes. Il aurait ainsi rapproché les hommes de guerre aux deux extrémités de la vie. Mais ce dessein fut abandonné et, après la disparition de la dernière compagnie, les cadets furent comme autrefois répartis dans les régiments. La petite noblesse n'eut plus que la ressource des écoles fondées par des particuliers, telle l'école de Mars, établie par un M. de Lussan en 1738, l'école des cadets de Lorraine créée par le roi Stanislas en faveur de jeunes nobles lorrains ou polonais, l'école des gardes-françaises ou encore l'académie de Versailles qu'avait fondée le duc de Chaulnes pour le recrutement de sa compagnie de chevau-légers.
Abandonnés par les ministres français, ces projets avaient fait leur chemin à l'étranger. Dans le collège des jésuites de Madrid, Philippe IV avait fondé une académie destinée à former des officiers. En Prusse, Frédéric-Guillaume réorganisa le corps des cadets en 1722. Sous le règne de l'impératrice Anne, une école de cadets fut établie à Saint-Pétersbourg et on lui donna pour premiers instructeurs des officiers prussiens. Partout on cherchait à mettre la jeune noblesse à la hauteur des devoirs nouveaux que les progrès des sciences militaires allaient lui imposer. L'idée, partie de France, nous revint en 1750 quand elle eut fait son tour d'Europe.
A l'époque où fut fondée l'École militaire, le comte d'Argenson était secrétaire d'État de la guerre. On peut dire cependant que l'institution se. fit sans lui et au-dessus de lui. 11 n'eut qu'à mettre sa signature au bas d'un projet dont tous les détails avaient été arrêtés de longue main entre Paris-Duverney et M™* de Pompadour.
Si lourdes et si variées qu'aient été les entreprises et les responsabilités du grand financier, il ne leur a peut-être
pas donné la meilleure part de lui-même. La correspon-
Paris-Duverney (Joseph) Conseiller d'Etat, intendant de l'Ecole royale
MILITAIRE, d'après Vanloo (1757).
(D'après une gravure au Cabinet des Estampes.)
dance très suivie qu'il entretient avec les hommes de guerre de son temps nous prouve qu'il s'intéressait moins encore aux finances qu'aux choses de l'armée etqu'ilen connaissaità fond
tous les détails. Quant à M""" de Pompadour, elle était hantée par le souvenir de l'institution que M"" de Maintenon avait suggérée à Louis XIV. Elle aussi voulait avoir son Saint-Cyr.
On lit dans une lettre qu'à la date du 18 septembre \ 750, elle adresse à son « grand nigau » — c'est le nom d'amitié qu'elle donnait à Paris-Duverney, car elle aimait à gratifier d'un sobriquet ses meilleurs amis — :
« Nous avons été avant hier à Saint-Cyr. Je ne peux vous dire combien jay été attendrie de cet établissement ainsy que tout ce qui était. Ils sont tous venus me dire quil faudroit en faire un pareil pour les hommes. Cela ma donné envie de rire, car ils croironts quand notre affaire cera sciie que c'est eux qui onts donné l'idée. Je vous embrasse de tout mon cœur, mon cher nigau. » M"° de Maintenon avait songé aux filles de la pauvre noblesse de province. M"'^ de Pompadour a travaillé pour les jeunes gens, leurs frères. L'affaire a été engagée, traitée et conclue entre le roi, la marquise et le financier.
Au milieu du xviii" siècle, la fondation de l'École militaire avait, par surcroît, une importance politique. La Cour est à ce moment aux prises avec le clergé, dominé par les jésuites. Des édits royaux viennent d'établir l'impôt d'un vingtième sur tous les revenus, sans en excepter les revenus ecclésiastiques, et de limiter l'extension des biens de main-morte. En délicatesse avec les gens d'Eglise, la Cour se voit, dans le môme temps, menacée par l'opposition des gens de robe et par l'esprit janséniste qui a trouvé dans les Parlements son dernier refuge. « Quels moyens plus faciles, dit un mémoire sur la fondation de l'Ecole militaire, de s'opposer aux vaines prétentions du clergé et des magistrats que de balancer, ou, pour mieux dire, d'anéantir leur autorité prétendue par l'établissement d'un corps de noblesse entièrement dévoué au roi, d'un corps qui, non seulement donnerait tous les jours l'exemple d'un attachement inviola-
M™' DE PoMPADOUR, (l'après le pastel de La Tour (Musée du Louvre).
ble, mais qui, également attaché par l'inclination, par le devoir et par la reconnaissance, serait toujours prêt à soutenir les droits du monarque contre les entreprises de ceux qui n'oublient que trop souvent qu'ils sont nés sujets. »
En 1751, un édit de Louis XV fondait l'Ecole militaire. Après avoir, disait le préambule, par notre édit de novembre 1750, accordé la noblesse à ceux que leurs services et leurs grades ont rendus dignes d'un honneur que la nature leur avait refusé, nous avons voulu donner des preuves de notre estime et de notre protection au corps même de la noblesse, à cet ordre de citoyens que le zèle pour notre service et la soumission à nos ordres ne distinguent pas moins que la naissance. On espérait aussi, par cette institution, que « l'ancien préjugé qui a fait croire que la valeur fait l'homme de guerre » céderait insensiblement au goCit des études militaires.
Etablie provisoirement avec quatre-vingts élèves au château deVincennes, l'École militaire fut définitivement installée, en 1756, dans les vastes bâtiments que l'architecte Gabriel avait élevés à l'extrémité du Champ de Mars. Paris- Duverney en fut le premier intendant en récompense, disait le brevet, des services qu'il avait rendus, pendant les deux dernières guerres, en qualité d'administrateur général de la subsistance des troupes — et aussi, pouvait-on ajouter, des quinze millions qu'il avait avancés pour l'achèvement de l'entreprise.
Pour faire face aux dépenses de l'établissement, on lui avait afïecté le produit de la régie des cartes à jouer dont on avait relevé les droits, et les revenus d'une «Loterie royale » établie à Paris et dans les faubourgs.
L'Ecole était ouverte à cinq cents gentilshommes « nés sans biens », parmi lesquels on devait choisir de préférence, disait l'édit, ceux qui, en perdant leur père à la guerre, étaient devenus les enfants de l'Etat. Pour les droits à l'ad-
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Fac-similé d'une lettre autographe de M"' de Pompadour a Paris-Duvernay SUR l'Ecole militaire (Arch. Nat. G. 149, n" 17^).
mission on avait établi huit classes selon les services des familles et leurs besoins.
S'il fallait faire preuve pour entrer à l'Ecole de quatre générations de noblesse, on se montrait fort accommodant sur les conditions d'âge et plus encore sur les conditions de capacité. En principe, on n'aurait dû y entrer qu'à quatorze ans, à l'âge où l'on sortait d'ordinaire du collège de la Flèche. En fait, on y était reçu à partir de huit ans. Il n'y avait pas d'examen d'admission. Il suffisait que les enfants sussent lire et écrire. Le cours d'études était de quatre années. Chaque année comprenait trois divisions : les forts, les médiocres et les faibles.
Le régime intérieur est celui des collèges du temps. Au signal du lever, les élèves font leur toilette , battent et vergettent leurs habits, rassemblent leur linge, accommodent eux-mêmes leur coiffure. Les plus jeunes seuls se font faire la queue par les domestiques. On descend à la chapelle entendre la messe tous les jours. Deux élèves aident le prêtre à tour de rôle.
On se rend ensuite aux différents cours du matin. En première année on enseigne l'arithmétique, le dessin, l'écriture, on commence la géométrie. Les classes du soir sont réservées à la grammaire française, à l'allemand, à la géométrie.
Les cours de la deuxième année, comprennent les mêmes exercices avec l'arithmétique en moins et la conversation en allemand en plus.
En troisième et en quatrième année, on ajoute aux cours qui précèdent l'escrime et l'équitation, des leçons sur les fortifications, sur les ordonnances militaires, et, trois fois par semaine, un cours de tactique professé par un officier major. La danse est obligatoire tous les quatre jours pour toutes les divisions.
La danse occupe dans les programmes la place qu'on
marchande aux langues anciennes. L'étude du grec était inconnue à l'Ecole militaire et, quant au latin, on lui avait
Gravure allégorique d'Eisen sur la fondation de l'Ecole militaire. (Cabine
des Estampes.)
fait, au début, une toute petite place dans les divisions supérieures. Mais les jeunes gens étaient si mal préparés à cet enseignement qu'on avait fini par le supprimer. Quand cette
suppression fut décidée, le professeur était l'abbé Valart, précepteur de Gribeauval. On raconte qu'au moment de partir, il entassa tous ses livres sur une charrette et cria aux élèves qui ne paraissaient pas autrement fâchés de ce déménagement : « Malheureux! l'antiquité vous abandonne, vous êtes perdus ! »
Les professeurs sont choisis par le conseil d'administration de l'Ecole, sur la présentation du directeur auquel ils ont fourni « les preuves les plus sûres de leurs capacités et de leurs mœurs ». On leur recommande de s'attacher surtout à former le jugement et le caractère : « Le plus grand défaut des éducations est de négliger la culture du jugement pour ne s'attacher qu'à la mémoire. Il faut accoutumer les enfants à raisonner et à raisonner juste. » Dans leurs réprimandes, les maîtres ne s'écarteront jamais de la politesse « douce et flegmatique » qu'on doit toujours avoir avec les enfants : «■ Lorsqu'une loi est écrite, il est inutile d'y ajouter un ton déplacé qui, en révoltant contre celui qui le prend, fait haïr celui qui ordonne et mépriser la chose ordonnée. »
La discipline est à peu près celle des collèges. Peut-être exige-t-on une subordination un peu plus complète encore parce que « cette subordination est la base de tout le service militaire ». L'élève de l'Ecole royale doit obéir sans répondre un mot à l'ordre d'un supérieur, sauf à faire ensuite des représentations à ce même supérieur « qui sera toujours prêt aies écouter quand elles seront raisonnables ».
Les punitions réglementaires sont les arrêts debout et à genoux au bout de la table pendant les repas, la mise à la soupe, au pain et à l'abondance, et, pour les cas plus graves, la prison. On récompense le travail et l'intelligence par les grades de sergent-major, lieutenant, capitaine avec une épaulette d'argent sur l'épaule droite, ou une épaulette ponceau et argent. Les mauvais sujets portent l'épaulette de bure.
Les relations avec le dehors sont rares et étroitement surveillées. Toute lettre adressée directement aux élèves est jetée au feu. Toute la correspondance doit passer par le gouverneur de l'Ecole qui la communique ensuite aux intéressés. De même, avant de remettre les lettres qu'ils écrivent, les élèves doivent en donner connaissance à l'inspecteur : « On n'en laissera passer aucune qui ne soit écrite au moins passablement, quant au fond et au style, et toujours exactement quant à la forme. »
Comme dans tous les collèges, il y a chaque année concours, examens de classement et distribution des prix. Les lauréats reçoivent des livres de sciences, belles-lettres, histoire, ou des ouvrages relatifs à l'art militaire. Ces volumes sont reliés en veau, marbrés ou dorés sur tranche. Ils portent le sceau et les armes de l'Hôtel avec cette inscription : « Prœmium et mcitamentum laboris. »
L'art militaire et les exercices n'avaient qu'une place très réduite à l'Ecole et seulement dans les deux dernières années. Le cours de tactique qui devait avoir lieu trois fois par semaine est supprimé en 1771. On en donne pour raison que cette science <( exige des connaissances préliminaires dont plusieurs ne peuvent être que le fruit de cette expérience et qu'une théorie de la tactique, séparée de cette expérience qui est seule capable de faire une juste application des principes à la pratique, ne pourrait que mettre dans l'esprit des élèves des idées fausses et leur inspirer peut-être une prévention contraire à la véritable instruction ».
L'étude des ordonnances fut également restreinte et bornée aux seuls points que les jeunes officiers devaient savoir. On se contentait d'enseigner « grosso modo » les parties essentielles des ordonnances de 1766 sur les exercices et les évolutions des troupes, du 1" mars 17G8 sur le service des places, du 1" juillet 1727 sur les crimes et délits militaires.
Encore devait-on, sur la première ordonnance, se borner à exposer « la théorie de ce qui se pratiquait journellement dans les exercices, les principes de la marche etdu maniement désarmes». Pour la seconde, on insistait seulement sur la garde et la police dans les places de guerre, le détail des hôpitaux, prisons et casernes ; on cherchait surtout à intéresser ces jeunes gens à la bonne tenue et à la propreté du soldat.
A propos des crimes et délits militaires, le professeur devait leur faire sentir « la gravité des devoirs du juge » et, en les prémunissant contre une sensibilité déplacée, leur expliquer la rigueur des ordonnances « par le tableau des désordres qu'entraînent la négligence d'un officier chargé de défendre un poste, la débauche, la maraude et la désertion ».
A la sortie de l'Ecole militaire, les jeunes gens les plus forts en mathématiques pouvaient être admis à l'École de Mézières avec le titre d'ingénieur. On donnait des brevets de sous-lieutenant d'artillerie à ceux qui avaient montré pour cette arme du goût et des aptitudes. Mais, en général, ces armes spéciales étaient peu recherchées de la jeune noblesse. La plupart des élèves préféraient entrer comme sous-lieutenants ou cornettes dans les régiments d'infanterie ou de cavalerie. On tenait le plus grand compte, pour le choix du corps, du désir des parents ou des demandes des colonels. Pour aider ces jeunes gens à faire face aux dépenses de premier établissement, on leur accordait une gratification de deux cents livres.
Les défauts de cette éducation ne sont que trop visibles. Imaginez un petit collège de province qui aurait la prétention d'être une École spéciale. On entrait à l'iicoleà tout âge, avec une instruction première très inégale. Quelques enfants savaient tout juste lire et écrire. Trop militaire pour des enfants, l'éducation ne l'est pas assez pour des jeunes gens. Les exercices militaires, dit un inspecteur, laissent
beaucoup à désirer. On y consacre trop peu de temps. Ce sont des exercices de parade insignifiants qui ne peuvent donner aucune idée de la guerre. On retrouve dans les mémoires contemporains Féclio de ces plaintes contre un établissement militaire où, de tous les exercices inscrits aux programmes, le cours de danse était le plus en faveur, u II ne peut produire, disait le marquis d'Argenson, que des petits-maîtres, comme Saint-Cyr n'a produit que des bégueules. » On en sort, dit Bonneville, à peu près aussi enfant qu'on y est entré. En 1 764, on semble d'accord sur le vice fondamental de l'institution. On entrevoit la nécessité de distinguer l'enseignement général qui se donne dans les collèges des connaissances spéciales qu'on va chercher dans une école préparatoire. « Les instructions et les exercices qui appartiennent à la profession militaire exigent une première éducation commune aux différentes professions ouvertes à la noblesse. » Une ordonnance défend de recevoir à l'Ecole militaire des enfants âgés de moins de quatorze ans. Jusquelà, ils seraient admis à faire leurs études premières à La Flèche. Malheureusement, cette même ordonnance fournissait, par mille restrictions ou réserves, les moyens d'étouffer la règle sous la variété des exceptions.
Le comte de Saint-Germain n'avait jamais été très favorable à l'établissement de l'Ecole militaire. Dans ses lettres à Paris-Duverney, au risque de blesser son ami très fier de son œuvre, il critique vertement cet établissement somptueux qui semble fait pour « élever des princes » alors qu'il est, en réalité, destiné aux enfants de la pauvre noblesse qui a besoin des secours du roi. Les grades élevés sont le privilège de la haute noblesse qui sert dans la Maison militaire. «. A quoi bon tant de luxe et de faste pour préparer des jeunes gens qui, s'ils réussissent, ne dépasseront jamais le grade de major ou de lieutenant-colonel ? »
Saint-Germain ne croit pas qu'on puisse donner là l'éducation professionnelle nécessaire à un officier. Mais à cette pauvre noblesse de province qui ne peut profiter des avantages de l'École de Paris, qui déjà se détourne du métier des armes et laisse le champ libre à la bourgeoisie et à la roture, il veut ouvrir, sur divers points du royaume, des écoles plus modestes où elle trouvera la solide éducation générale qui lui manque. « Un jeune gentilhomme, dit-il dans ses Mémoires, doit avoir la noble ambition de jouer sur la scène de ce monde le rôle le plus beau et le plus distingué qu'il lui sera possible, d'exceller et de primer dans tous les emplois que ses services et sa bonne conduite lui procureront, d'acquérir assez de connaissances pour être supérieur à tous les emplois qui lui seront confiés et de ne jamais chercher à les obtenir autrement que par ses services et sa bonne conduite. »
Les douze « Ecoles militaires » ouvertes par le règlement du 28 mars 1776 étaient destinées aux enfants des familles qui pouvaient faire preuve de quatre générations de noblesse et fournir, en même temps, un véritable certificat de pauvreté. Elles étaient établies à Sorèze, Brienne, Tiron, Rebais, Beaumont, Ponlevoy, Vendôme, Effiat, Tournon, Pont-à-Mousson, Auxerre et Dôle. Ces maisons étaient confiées à des religieux. Bénédictins, Oratoriens, Minimes, qui dirigeaient la plupart des maisons l'éducation depuis l'expulsion des Jésuites.
Par des traités signés avec le secrétaire d'Etat de la guerre, les directeurs de ces établissements devaient recevoir les boursiers du roi moyennant une pension annuelle de 700 livres, tout en conservant le droit d'admettre d'autres pensionnaires appartenant aux différentes classes de la société.
(( L'intention de Sa Majesté, dit le préambule, est de procurer aux élèves, en les mêlant avec les enfants des autres
classes de citoyens, le plus précieux avantage de l'éducation publique, celui de ployer les caractères, d'étouffer l'orgueil que la jeune noblesse est trop aisément disposée à confondre avec l'élévation et d'apprendre à considérer sous un point de vue plus juste tous les ordres de la société. » Aucune distinction n'était faite entre les boursiers du roi et les autres élèves. Ils avaient tous même uniforme, étaient soumis aux mêmes règlements, dirigés par les mêmes maîtres, instruits selon les mêmes méthodes.
Dans son beau livre sur la Jeu?iesse de Napoiéo?i,M. Arthur Chuquet nous introduit dans ces Ecoles et nous initie à tous les détails de la vie intérieure des écoliers. Nous les suivons dans les classes, dans les salles de récréation, au réfectoire et au dortoir. Nous savons quels étaient leurs professeurs, quels textes on expliquait en classe, quels résultats donnaient les examens et les inspections.
On était admis dans ces Ecoles à huit ou neuf ans pourvu qu'on sût lire ou écrire. Encore un inspecteur découvrit-il à l'école de Beaumont un élève du roi âgé de dix-huit ans et qui ne savait pas écrire ! Les matières d'enseignement, comme dans tous les collèges du temps, comprenaient le français, le latin, l'allemand, l'histoire, la géographie, les mathématiques, le dessin, la danse, la musique et l'escrime. Mais, en dépit des efforts de l'inspecteur qui visitait au nom du roi toutes ces écoles, il y avait de l'une à l'autre des dissonnances profondes. La meilleure de toutes était celle de Pont-à-Mousson, que dirigeaient les chanoines réguliers de Saint-Sauveur, et qui méritait les éloges et les encouragements de Laplace. Quand, en 1787, on supprima l'Ecole militaire de Paris, c'est à Pont-à-Mousson qu'on envoya les <'adets-gentilshommes qui se destinaient à l'artillerie.
En général, les études classiques étaient assez négligées partout, sauf peut-être à Tournon que dirigeaient les Oratoriens. Le grec ne figurait pas dans le plan d'études et le
latin était, en somme, facultatif, puisque les pensionnaires en pouvaient être dispensés sur la demande des familles. Sorèze et Ponlevoy formaient de bons élèves. Brienne avait d'excellents cours de mathématiques. Il en était de même, au début, à l'école d'Effiat, mais cet enseignement y était parla suite devenu à peu près nul. La discipline était mauvaise à Beaumont, où l'on avait dû quelquefois, pour rétablir l'ordre, requérir la maréchaussée. Auxerre, la meilleure de toutes les écoles à l'origine, devint la plusmauvaise quand l'indiscipline s'étendit jusqu'aux moines qui la dirigeaient. Tiron, dans le Perche, au milieu des bois, «. semblait ne pas communiquer avec les vivants et les jeunes gens qui en sortaient passaient pour grossiers et sauvages ». Rebais était moins un collège « qu'une académie de musique, de dessin et d'escrime, un oratorio d'Italie ». Om attachait un peu partout la plus grande importance aux exercices d'agrément. Bon nombre de ces jeunes gens, comme le marquis de la Janotière, apprenaient surtout à danser.
Ces Ecoles n'ont rien qui les distingue des autres maisons d'éducation du temps. Elles ne sont «■ militaires » que par la destination des enfants qu'on y élève, l'uniforme dont ils sont revêtus, les exercices de parade qui servent à les amuser pendant les récréations.
Quand ces premières études sont achevées, les jeunes gens qui n'ont décidément aucun goût pour les armes peuvent aller se préparer à la robe ou à la prêtrise à La Flèche où l'on poussait très loin les études de philosophie et de théologie.
Aux termes du règlement, il devait y avoir chaque année, pour tous les élèves des Ecoles militaires, des examens de sortie à Brienne qui était la plus centrale. On aurait admis aussi à ces épreuves les jeunes nobles dont les familles étaient assez riches pour se passer des secours, de l'Etat. Mais, en réalité, ces concours n'eurent jamais lieu. Tous les jeunes
gens qui ne se destinaient pas à la marine, à l'artillerie ou au génie, s'en allaient, vers l'âge de quinze ans, apprendre le métier des armes là où le comte de Saint-Germain estimait qu'il dût s'apprendre, au régiment. D'après les dispositions annoncées par leur taille ou leur constitution physique, ils étaient nommés cadets-gentilshommes dans l'infanterie, la cavalerie ou les dragons. C'était revenir à l'institution de Louvois.
Au régiment, les cadets-gentilshommes sont déjà plus que des soldats. Ils doivent sans doute en porter l'uniforme « de même coupe et de même drap, » mais ils ont une marque distinctive, une épaulette de galon d'or et d'argent et une aiguillette de soie de deux couleurs au choix du colonel. Ils ont les armes de l'officier, ils sont logés comme les souslieutenants. Ils ne partagent qu'avec leurs égaux leur chambre et leur salle de travail. On les reçoit solennellement à la tête de la compagnie selon cette formule :
« De par le roi, bas-officiers et soldats, vous reconnaîtrez M. en qualité de cadet-gentilhomme et vous le respecterez comme s'il était votre officier. »
Dans le service, le cadet-gentilhomme prend part aux exercices et aux manœuvres du soldat. Il passe par tous les grades de bas-officier, en porte les marques, en tient l'emploi. Mais, comme au temps de Louvois, on l'exempte des corvées pour qu'il puisse se livrer à des travaux, à des lectures qui le préparent à son état. Il est, en cas de faute, passible des arrêts et de la prison. Il échappe toutefois aux punitions corporelles et aux coups de plat de sabre. Entre le cadet-gentilhomme et le soldat il doit toujours y avoir <( la distance qu'y mettent leur naissance et leur destination ».
Du reste, il fréquente chez l'officier. Il retrouve au corps quelque chose du langage, des manières et de la famille. Placé sous la tutelle morale du capitaine de la compagnie
et de l'aumônier, il ne peut, sans leur autorisation, accep-
Entrée du Prytanée militaire. — État actuel.
ter les invitations ou sortir de l'enceinte de la ville. S'il va au bal ou au spectacle, il doit être accompagné d'un mentor, le capitaine ou le porte-drapeau.
Le comte de Saint-Germain avait décidé tout d'abord de supprimer l'Ecole militaire de Paris. Mais, devant l'opposition qu'il rencontra, l'impossibilité de tirer des bâtiments et des terrains un parti avantageux, il se résigna à la conserver. Il en fit une Ecole supérieure pour les meilleurs élèves des collèges qui donneraient des preuves de leur capacité dans une sorte de « concours perpétuel ouvert à toute la noblesse tant nationale qu'étrangère sous les yeux de Sa Majesté ».
En réalité, ce concours fut remplacé, polir les boursiers du roi, par les notes de l'inspecteur des écoles qui décidait des entrées dans la mesure des places vacantes. On admit aussi à l'Ecole de Paris des pensionnaires libres âgés de treize ans au moins et de quinze ans au plus. Outre les preuves de noblesse exigées, les familles devaient payer deux mille livres de pension par an et quatre cents livres de trousseau. Ces pensionnaires payants avaient rang de cadets-gentilshommes et obtenaient un brevet de sous-lieutenant après deux ans passés à l'Ecole. C'étaient, pour la plupart, des enfants de très haute noblesse que les familles envoyaient là « pour leur donner quelque teinture des sciences, pour les former à la subordination militaire et les accoutumer aux exercices du corps, pour leur ouvrir l'entrée du manège qui passait, après celui de la grande écurie du roi, pour le premier de l'Europe, parle talent de ses écuyers et la beauté de ses soixante chevaux fins et espagnols, entiers et très vifs, dont quelques-uns coûtaient huit cents et mille livres. »
Bien que l'égalité dût être complète entre les pensionnaires et les boursiers, il n'était pas rare de voir éclater entre eux les mêmes rivalités qui mettaient aux prises, dans la société, la noblesse de cour et la pauvre noblesse de province.
On apprenait à l'École militaire de Paris la grammaire française, l'histoire, lagéographie, la grammaire allemande.
les fortifications, le dessin, l'escrime et la danse. En 1785, on avait rétabli le cours de grammaire latine et on l'avait confié au professeur d'histoire.
Et pourtant, même à cette Ecole supérieure de guerre, en quelque sorte, les exercices militaires tiennent encore une assez petite place. Sans doute, on trouve dans le plan d'études un cours de fortifications. Sans doute, on consacre par-ci parlà quelques leçons à la lecture et au commentaire des ordonnances. On exerce ces jeunes gens, ])endant les récréations, au maniement des armes et aux évolutions les plus simples. Ils sont, du reste, organisés en compagnies et en pelotons avec des chefs choisis parmi eux et par eux. Ils ont un uniforme assez élégant, l'habit bleu à collet rouge et à doublure blanche avec galons en argent, veste et culotte en serge minorque, un chapeau bordé d'argent ou garni d'un bord de poil de chèvre et d'un bouton d'uniforme. Mais il ne faudrait pas se laisser prendre à ce trompe-l'œil. Ces enfants étaient trop jeunes pour être sérieusement initiés au métier des armes. Et l'on pourrait soutenir, sans paradoxe, que l'ancien régime n'a pas eu d'Ecole militaire, au vrai sens du mot, ou plutôt n'en a connu que deux : la Maison du roi et le régiment.
L'Ecole militaire de Paris fut supprimée en 1787, sans qu'on ait pu réformer les abus que signalait, la critique. Ses dépenses n'avaient jamais cessé de dépasser ses ressources. Les splendides bâtiments élevés par Gabriel abritaient toute une population d'administrateurs et d'employés qui absorbait à elle seule la plus grosse part des revenus. Etat-major, professeurs, surveillants, aumôniers, employés,, écuyers, palefreniers, capitaines des portes, compagnie d'invalides, tout ce monde vivait aux frais de l'École et le domestique consommait à lui seul plus de la moitié des denrées. Le manège était monté avec le plus grand luxe, la table servie avec abondance et raffinement. Chaque élève
coûtait par an plus de quatre mille livres. « Nous étions, dit un mémoire, nourris, servis magnifiquement, traités en toutes choses comme des officiers qui jouissent d'une grande aisance, plus grande certainement que celle de la plupart de nos familles et fort au-dessus de celle dont beaucoup de nous devaient jouir un jour. »
Mais si TÉcole militaire de Paris disparaît en 1787, les Ecoles de province ont duré jusqu'à la Révolution. La Constituante ne les supprime pas. Elle se contente de les ouvrir à tous sans distinction de naissance. C'est un décret de la Convention qui autorise, le 12 mai 1793, le ministre de la guerre à renvoyer dans leurs familles « les élèves dénoncés pour cause d'incivisme ».
Six mois plus tard, les écoles furent fermées et ces jeunes gens se virent exclus à leur tour de tous les emplois jusqu'à ce que « par leur bonne conduite ils eussent réparé le malheur de leur naissance » .
Ainsi, par un retour ironique de la fortune, la noblesse se voyait exilée de l'armée, dépossédée de ces grades militaires dont la propriété lui semblait le plus brillant et le mieux assuré de ses privilèges.
Bon nombre de ces jeunes gens émigrèrent, pas tous cependant. Toute la vieille France n'est pas à l'armée de Condé. Bien des officiers généraux, parvenus aux plus hauts grades pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire, sont sortis des Ecoles de l'ancien régime. Bonaparte, d'Hautpoul, Gudin, Nansouty avaient été élevés à Brienne où Pichegru fut quelque temps répétiteur. Custine, Marescot, Clarke, Champagny, Bourmont sortaient du collège de La Flèche ; Davout venait d'Auxerre ; Desaix, d'Effîat ; Duroc, de Pont-à-Mousson ; Caulaincourt, de Beaumont ; Caffarelli du Falga, de Sorèze ; Senarmont, de Vendôme ; Carnet, Dejean, de Mézières; Mortier, Valée, de l'École d'artillerie de Chàlons ; Marmont et Lariboisière, de l'Ecole de Metz.
Placés entre leurs titres et leurs devoirs envers la patrie, tous ces jeunes gens oublièrent qu'ils étaient nobles pour garder le droit d'être soldats et, sous le drapeau tricolore comme sous le drapeau blanc, ils restèrent les défenseurs fidèles et glorieux de la France.