CHAPITRE VI
l'officier de fortune, les grades, la hiérarchie militaire
L'anoblissement parrépéc. — Les édits de 1750 et de 1752. — L'échelle des grades au régiment. — Les officiers-généraux. — Ce qui contrarie sous l'ancien régime la régularité de l'avancement. — « L'Ordre du tableau » de Louvois. — Difficultés d'astreindre la noblesse au service en temps de paix. — Les congés. — Les Gouverneurs de provinces. — Les officiers du roi dans les places fortes.
On arrive aux grades par droit de naissance. Un gentilhomme est un militaire né, disait-on autrefois. Jamais pourtant, ni au xvii% ni au xviii" siècle, la noblesse n'a suffi à remplir seule les cadres de l'armée. De tout temps, à côté ou au-dessous de l'officier noble d'origine, il y a eu place pour l'officier de fortune qui devient noble par l'exercice de sa profession même et qui fait, à son tour, souche de gentilshommes.
Un édit de Henri IV conférant la noblesse à un enseigne de la compagnie des Cent-Suisses de la garde estime «. très décent et raisonnable que les personnes qui sont ornez et décorez de vertus soient, et leur postérité, élevés en tel degré d'honneur et de noblesse que les vertus et services le méritent » . On lit dans le Code Michau que le soldat pourra arriver au grade de capitaine et « plus haut selon son mérite ». Les fréquentes mesures destinées à défendre les privilèges
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de la noblesse suffiraient seules ù nous révéler les envahissements successifs de la roture. « Voulons, dit une ordon- nance de 1629, que les compagnies de cavalerie et d'infanterie entretenues soient remplies des enfants de notre noblesse et qu'en chacune compagnie il y en ait au moins la quatrième partie. » Même dans la Maison du roi, où l'on ne badine guère avec les questions de généalogie, il n'est pas rare de voir se glisser des gens sans naissance. En 1629, par ordre du roi, on fait sortir des rangs deux cents gentilshommes de faux aloi. Mais combien d'autres, plus habiles, parvenaient à s'y maintenir ?
Ne voyons donc pas dans la noblesse un corps fermé, figé dans &es privilèges, séparé des autres classes sociales par un infranchissable abîme. Elle se renouvelle et se rajeunit sans cesse par l'infusion d'un sang nouveau. Tantôt l'anoblissement résulte de grâces partielles, tantôt de privilèges attachés à certaines charges, tantôt encore de mesures générales qui font rentrer dans ses cadres toute une catégorie de sujets.
« Que l'on cave jusqu'à la source, dit un mémoire du xviii' siècle, la noblesse existante, l'on en trouvera peu qui aille se perdre dans l'antiquité ; l'on en trouvera encore peu qui a été acquise par les armes ; au contraire l'on en trouvera beaucoup qui a été acquise par la robe et par d'autres charges. Que l'on cave encore jusqu'à découvrir qui a donné lieu à ces familles nobles d'acquérir des charges, on trouvera que leur fortune est venue quelquefois mais rarement par la culture des arts, souvent par le commerce et par l'exercice de certains emplois. Une telle noblesse a si peu de lustre en vérité qu'elle ne vaut pas une vertueuse roture. »
Les guerres prolongées du règne de Louis XIV, en portant à un chiffre inouï pour le temps l'effectif des armées en campagne, firent entrer dans les rangs des officiers un nombre considérable de roturiers. Il fallut alors accorder les faits et
les principes, rapprocher ceux qui devaient leurs grades à leur naissance de ceux qui les avaient conquis à la pointe de Fépée. Et quel autre moyen sinon de conférer aux derniers et en bloc les privilèges dont jouissaient les premiers ? Telle fut, au xviii" siècle, l'œuvre de plusieurs édits dont les plus célèbres sont ceux de 1750 et de 1752. Tout officier dont le père ou le grand-père avait servi devenait noble après avoir été fait chevalier de Saint-Louis. Les services de plusieurs générations « dans une profession aussi noble que celle des armes » suffisent donc à conférer de droit la noblesse. C'est bien, en effet, le désir d'effacer toute distinction entre les militaires sans naissance et les autres qui a inspiré ces mesures. Le roi espère, dit le préambule de l'éditde novembre 1750, (( que la noblesse, qui doit sa première origine à la gloire des armes, verra avec plaisir la communication de ses privilèges considérée comme la récompense la plus flatteuse de ceux qui ont marché sur ses traces ».
Et l'on n'anoblit pas seulement les officiers qui ont payé de leur sang leurs parchemins. La faveur royale s'étend à ceux qui ont acheté des charges militaires, aux contrôleurs et aux commissaires des guerres. Il leur suffit de verser au Trésor une somme qui varie de 900 à 2700 livres pour être dispensés de la taille et jouir de tous les privilèges assurés aux vrais nobles.
Si donc les gens de naissance se trouvent de droit à leur place dans les rangs de l'armée, s'ils arrivent de préférence aux grades élevés, aux emplois les plus en vue et les plus enviés dans la Maison du roi, Tarmée en revanche, surtout depuis Louis XIV, a élargi et renforcé les cadres de la noblesse. Elle a comblé les vicies qui se faisaient dans les plus anciennes familles. Elle a empêché cette vieille aristocratie de mourir dans son isolement de langueur et d'inanition.
Quant à la hiérarchie des grades telle qu'on la conçoit
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aujourd'hui dans notre société attachée, — en principe du moins — à l'égalité devant les mérites el les services, il n'en
Enseigne défendant son drapeau d'après V « Art militaire français pour l'infanterie » (16%).
faut point chercher l'application rigoureuse sous l'ancien régime. En dépit des efforts du pouvoir royal pour établir et faire respecter les règles de l'avancement, ces règles sont à
chaque instant entravées par deux grandes puissances: la naissance et Fargent.
Le corps des bas-officiers compte immédiatement audessus du soldat, Tanspessade ou soldat de première classe, le corporal ou caporal, le sergent dans l'infanterie, le maréchal des logis dans la cavalerie.
Au-dessus, fort au-dessus du bas-offîcier, nous trouvons l'enseigne ou sous-lieutenant dans l'infanterie, le cornette dans la cavalerie. Sans doute, le fossé qui sépare l'officier de la troupe a été quelquefois franchi. L'exemple du sergent Lafleur rapporté par Camille Rousset n'est pas isolé dans notre histoire. Dispensateur des titres de noblesse, le roi peut, à plus forte raison, conférer un grade qui n'est en définitive que l'anoblissement par l'épée. Une ordonnance du 10 décembre 1762, reprenant presque les termes du Code Michau exprime le désir et l'espoir de voir les soldats arriver aux plus hauts grades « s'ils ont de la fortune et des talents ». Une autre du 25 mars 1776 décide que des lettres de sous-lieutenant et de lieutenant en second pourront être accordées aux porteétendard et aux porte-drapeau qui étaient choisis eux-mêmes dans les rangs des bas-ofticiers. Le trop fameux règlement du maréchal de Ségur, qui exigeait d'un officier quatre générations de noblesse, parut retarder d'un siècle et il n'eut, au surplus, aucun effet rétroactif. Mais c'est la vénalité bien plus que la faveur royale qui rendit les grades accessibles à la roture.
Sous-lieutenants, lieutenants, cornettes sont les subordonnés du capitaine, mais tant que les compagnies sont des fermes qui se négocient à prix d'argent, il n'est pas nécessaire pour devenir capitaine, de passer par les grades inférieurs. Il suffit d'y mettre le prix. Ce n'est que, sous Choiseul, quand le roi prendra à son compte le recrutement des compagnies que le brevet de capitaine cessera d'être un titre de propriét('' pour devenir exclusivement un grade.
Le chef de bataillon n'existe pas encore. Les divers bataillons on escadrons d'un régiment sont commandés dans les
Capitaine armé de l'esponton d'après, 1" « Art militaire fraaçais pour rinf'anterie » (169G).
manœuvres le premier par le colonel, le second par le lieutenant-colonel, lés autres par les plus anciens capitaines. Peu à peu, les capitaines mis àla tète des bataillons furent dispen-
ses de commander leurs compagnies. Mais ce n'est qu'à la veille de la Révolution que fut créé le grade intermédiaire entre celui de capitaine et celui de lieutenant-colonel.
Quant aux grades de major et de lieutenant-colonel, ils sont laissés aux officiers trop pauvres pour acheter une compagnie. Ces officiers ont la charge et la responsabilité de l'administration et de la discipline. Ils sont les intendants de ce grand domaine qui s'appelle un régiment. Ils gèrent la propriété militaire des nobles, peu soucieux de la résidence et retenus loin du corps par leurs devoirs de cour ou les soins de leurs terres. Ils sont aussi, avec les aidesmajors dans l'infanterie, les quartiers-maîtres dans la cavalerie, des officiers-comptables. Le maréchal de Saxe en fait le plus grand éloge : « C'est la partie la mieux composée de l'infanterie. Peut-être sans eux aurait-on perdu toute idée de discipline. N'ayant pas de troupes à eux, ils ne risquent pas d'être égarés par le souci de leurs intérêts personnels et s'adonnent sans réserve à leur besogne ingrate et méritoire. » C'est en se confinant dans ces honneurs obscurs, dédaignés par les gentilshommes, que la bourgeoisie pauvre a pu quelquefois aussi faire brèche dans l'armée.
Pour devenir capitaine ou colonel nul besoin d'avoir gravi les échelons inférieurs. Sur vingt-sept colonels nommés en 1G84, pas un seul n'avait été lieutenant-colonel ou major; quelques-uns seulement avaient commandé une compagnie ; la plupart n'avaient jamais eu aucune charge de guerre. Souvent, on achète un régiment à l'enfant qui vient de naître; c'est « le colonel à la bavette ». Un jeune homme de naissance, écrit Custine, regarde comme un mépris que la Cour lui fait si elle né lui confie pas un régiment à l'âge de dix-huit ou vingt ans.
Colonel à quinze ans, je pense avec raison
Que l'on peut à trente ans ni'honorer du bâton,
dit un personnage de Voltaire.
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A maintes reprises, dans la seconde moitié du xviif siècle, on essaie de mettre fin à cet abus. Quelques ordonnances
Un lieutenant-général d'après une gravure du Cabinet des Estampes.
exigent pour le grade de colonel vingt-trois ans d'âge et sept ans au moins de services dont deux en qualité de capitaine. Alors même que le roi est devenu propriétaire d'une bonne partie des régiments, le nombre des colonels est toujours très
disproportionné avec les besoins de l'armée. En 1775, pour cent soixante-trois régiments on ne compte pas moins de huit à neuf cents colonels pourvus, sinon d'emplois, du moins de commissions.
C'est alors qu'un ministre imagina de doubler le rôle. Il créa des « colonels en second » qui ne devaient jamais commander le régiment. Il voulait, en donnant ces titres sans fonctions, flatter l'amour-propre de la jeune noblesse oisive sans compromettre l'intérêt des corps, car il entendait réserver en même temps les places de colonel en premier aux lieutenants-colonels et aux majors qui s'en rendraient dignes par leurs services. L'abus ne disparaît qu'avec les privilèges de la noblesse.
Les grades d'officiers-généraux ne s'achètent pas sous l'ancien régime. Par suite, ils peuvent être donnés à des officiers qui n'ont pas été colonels. Les brigadiers furent établis en 1667 dans la cavalerie, en 1674 dans les dragons. Jusquelà, ils n'avaient que des commissions temporaires. C'était une fonction plutôt qu'un grade. Les colonels promus brigadiers pouvaient conserver la propriété de leur régiment ; ils avaient le pas sur les autres colonels. Bien des hommes de guerre, non des moins illustres — Yauban et Catinat, par exemple — devinrent brigadiers et maréchaux de France sans avoir jamais commandé un régiment.
Entre le brigadier et le maréchal de camp la différence n'a pas toujours été très sensible. Le maréchal de camp a le pas sur le brigadier, mais les fonctions sont souvent les mêmes. Pourtant, les brigadiers sont affectés à une même arme tandis que le maréchal de camp peut commander indifféremment des corps de cavalerie ou d'infanterie. Il se rapproche plutôt, en ce sens, de notre général de division.
Le grade de lieutenant-général, supérieur à celui de maréchal de camp, fut longtemps aussi un titre temporaire donné
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à un officier général pour commander pendant une campagne. Louis XIV iixa le rang des lieutenants-généraux. Toutefois, leurs fonctions ne furent pas toujours aussi bien définies. En temps de paix, elles sont déterminées par le roi ; en temps de guerre par le général en chef qui reste libre, au début des opérations, de répartir, au mieux du service, les commandements de ses différents corps.
Le maréchalat est à la fois une des plus vieilles et des plus hautes dignités de l'armée. On comptait quatre maréchaux sous François P'. Il y en eut vingt-quatre sous Louis XIII, dix-huit sous Louis XIV. Les maréchaux ont une garde, un capitaine des gardes. Ils sont de droit les « cousins » du roi. Toutefois, entre ces « cousins », le roi peut encore marquer ses préférences. Henri IV avait créé pour Biron le titre de maréchal-général. Louis XIII accorda môme faveur à Lesdiguières. Une ordonnance de 1672, en créant Turenne maréchal-général, lui donnait droit de commandement sur tous les autres maréchaux de France. Trois refusèrent d'obéir : MM. d'Humières, de Bellefonds et de Créquy. Au xviii" siècle, ce titre futdonné deux fois encore, à Villars en 1733, à Maurice de Saxe en 1746.
Le connétable a été longtemps le vrai chef de l'armée. A sa tête il tient la place du roi et commande, à ce titre, à tous les maréchaux, lieutenants-généraux et gouverneurs militaires. Cette dignité fut abolie sous Louis XIII. Quant aux colonels-généraux de l'infanterie et de la cavalerie, ils ont eu la vie plus dure. En 1661 , à la mort du duc d'Epernon, Louvois supprima bien le colonel-général de l'infanterie. Mais le Régent en 1718 rétablit le titre pour son fds, le duc de Chartres, jusqu'à sa démission en 1 730. Supprimée derechef, la charge est encore une fois restaurée en 1780, en faveur du prince de Condé. Ces grandes charges ainsi que celles de mestre de camp-général, de commissaire-général de la cavalerie, ce toujours condamnées, disait Lameth, et toujours ménagées
SOUS Tancien régime, » ne disparaissent véritablement que sous la Constituante.
Après le connétable, les colonels-généraux ont été longtemps, pour leur arme, les véritables ministres de la guerre. (( En cette charge, disent les provisions données au duc de Candaule, consiste la principale force de l'Etat et de nos armées et qui donne les effets les plus solides de la puissance de la monarchie. » La police des troupes, la discipline, la délivrance des brevets d'officiers, les mutations, l'avancement, la levée des troupes et les mouvements des corps, tout est réglé par les ordres du colonel-général. La justice militaire est rendue en son nom. Mais, depuis Louvois, le secrétaire d'État de la guerre a retiré à lui bon nombre de ces attributions au grand profit du pouvoir royal. Les colonelsgénéraux n'ont plus guère que des titres sans fonctions. Il ne leur est resté que « le droit d'attache », c'est-à-dire le droit d'incorporer un officier dans son régiment, simple prétexte à une redevance payée par l'officier nouvellement ])0urvu et proportionnelle à l'importance de son grade. ,
Ce que nous appelons le service d'état-major est encore bien riidimenlaire au xvii" siècle. Préparer les marches, dresser la liste des étapes, fixer les campements, distribuer les troupes sur le terrain, c'est l'office du maréchal-généraldes-logis de l'armée, des aides-maréchaux et des sergentsmajors de bataille qui l'assistent, tous également subordonnés à l'action du général en chef.
Les prérogatives de la noblesse, le droit régalien de distribuer les grâces et la vénalité des charges ont entravé à chaque instant les efforts des secrétaires d'Etat pour fixer les règles delà hiérarchie militaire.
« L'Ordre du tableau » de Louvois ne règle pasl'avancement, il ne regarde que le commandement supérieur et il établit surtout les droits de l'ancienneté. Ouand plusieurs gêné-
raux sont égaux en grade, le commandement, dit l'ordon-
Le maréchal de Villars d"apic's une gravure du Cabinet des Estampes.
nance de 1675, appartient au plus ancien. Autrefois les officiers de même grade « roulaient entre eux », c'est-à-dire que
chacun commandait à son tour. Du jour où chacun est inscrit sur un tableau au rang fixé par la date de son brevet, toutes les compétitions s'effacent. On n'a plus, comme dit Saint- Simon, qu'à faire son service ric-rac et à se laisser vieillir. Sans doute le roi a toujours le droit de désigner ceux qui, par leurs aptitudes et leurs talents, ont mérité avant l'âge l'honneur de diriger les armées. Mais faire de l'ancienneté des services le seul titre régulier au commandement suprême, c'est anéantir toute émulation et s'exposer à laisser végéter les plus dignes. C'est quand « l'Ordre du tableau » a été trop respecté qu'il a mérité les critiques que lui adressent, après Saint-Simon, plusieurs écrivains militaires qui virent plus d'une fois le sort des armées livré aux moins capables parce qu'ils étaient les plus anciens.
Comme le service militaire est pour la noblesse moins une fonction qu'une prérogative inhérente à son état, il est aussi difficile de retenir l'ofticier à son régiment que les prélats de cour à leurs diocèses. Un gentilhomme veut bien servir le roi et lui rendre au premier appel les devoirs qui dérivent de sa condition. Mais quand la campagne est finie, il laisse aux officiers de fortune, lieutenants-colonels, majors, aidesmajors, pauvres hères qui n'ont que la cape et l'épée, le soin des détails et de l'administration intérieure du régiment. Il ne fait que de loin en loin de très courtes apparitions au corps, pour des fêtes, des réceptions, des revues d'apparat.
Les facilités accordées par les ordonnances sont pourtant considérables. La plupart des officiers ne sont tenus qu'à six mois de présence au corps. Dans la cavalerie, pour les mestres de camp on se contente d'une résidence de trois mois, d'un mois même si ces mestres de camp sont en même temps brigadiers. Et cependant ces facilités paraissent encore insuffisantes. On s'absente sous prétexte de faire des recrues, de trava.iller à la remonte, souvent même sans
aucun prétexte. Une ordonnance de 1721 menace de priver de leurs grades ceux qui s'absenteront ainsi sans permission. Une autre veut qu'on supprime leur traitement, qu'on les condamne à la prison s'ils ne peuvent fournir « d'excuses valables ». L'ordonnance du 25 mars 177C a paru draconienne par ses rigueurs et pourtant elle n'exigeait que quatre mois de service des lieutenants-généraux, six mois des maréchaux de camp, colonels et lieutenants-colonels! Encore ces rigueurs étaient-elles mitigées par la possibilité d'obtenir des permissions.
« Le goût des congés, dit un écrivain militaire à la veille de la Révolution, est une espèce de maladie chez l'officier français. On la guérirait difficilement. » N'est-il pas plus simple alors de réduire l'effectif des troupes en même temps que les cadres se vident? C'est le parti auquel on s'était arrêté. On n'était pas beaucoup plus exigeant pour les bas-officiers et les soldats que pour leurs chefs. Ils obtenaient facilement, eux aussi, des congés de semestre, si bien qu'en temps de paix on n'avait que de faibles et rares garnisons et point d'armée.
Ceux des officiers-généraux qui ne sont pas retenus dans leurs terres, ceux qu'une charge de cour n'appelle pas dans les antichambres de Versailles demandent un gouvernement ou une lieutenance-générale dans les provinces. Depuis Richelieu, les pouvoirs des intendants n'ont pas cessé décroître. Lentement ils ont accaparé la plupart des attributions autrefoisdévolues aux gouverneurs. Ils ne leuront plus laissé, avec le pompeux appareil et les charges de la représentation publique, que des fonctions exclusivement militaires. Les gouverneurs sont chargés de contenir les habitants dans l'obéissance, les gens de guerre en bon ordre et discipline, de commander aux troupes, de veiller à la sûreté des places. Ils reçoivent les princes qui passent ou séjournent dans
leurs provinces et se consolent de leur déchéance dans l'éclat de fêtes qui les ruinent.
Les gouverneurs des provinces ont sous leurs ordres des lieutenants-généraux, des lieutenants du roi, des commandants de place assistés eux-mêmes de majors et d'aidesmajors.
Jusqu'à la fin du xvif siècle les officiers des places, outre le traitement attaché à leurs grades, prélevaient de véritables taxes d'octroi à l'entrée des villes dont ils avaient la garde. Il faut des ordonnances réitérées pour les empêcher d'exercer sur les viandes introduites le « droit de langue », langues de bœuf, de mouton ou de porc, le a pot à la tonne » sur les vins, cidres, bières et eaux-de-vie qui se débitaient dans la place, tant en gros qu'en détail. Ils n'ont gardé au xviif siècle que quelques menus avantages. Le gouverneur d'une place a le profit des herbes des remparts, bastions et ouvrages attachés au corps de la place, ainsi que la pêche des fossés environnants. Les lieutenants du roi ont les herbes des chemins couverts, les herbes des ravelins et des demilunes. Restent pour les majors et les aides-majors les herbes des glacis et des ouvrages avancés, le fumier des casernes et le produit des latrines.
Les places fortes sont encore très nombreuses à la fin du xviii^ siècle bien qu'elles aient pour la plupart perdu toute raison d'être. Mais, si elles ne peuvent plus servir à la défense, elles permettent d'entretenir, à côté des cadres débordants de l'armée active, une foule d'officiers dont on ne peut guère autrement récompenser les services. En 1 704, pour trente-sept gouvernements militaires, on ne compte pas moins de 2 207 officiers employés dans les places. C'est là qu'on retrouve, à une époque où il n'y a pas de retraites régulières, tous ceux qui préfèrent encore cette ombre d'activité aux Invalides.