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DANS L’ARMÉE FRANÇAISE

est donc une question d’importance supérieure, donl la solution est très-délicate, et qui exige beaucoup d’examen, de pondération entre des intérêts difficiles à concilier, de fermeté surtout , car les passions qui s’agitent autour d'elle, sont ardentes. C'est un grand problème de gouvernement , car b état moral des armées se rattache directement à T influence que les actes rémunérateurs ont sur leur esprit et au jugement qu elles en portent. L’armée française, fille de la nation française, se plaît comme elle dans les honneurs et dans un éclat dont chacun de nous attire à soi la plus grosse part possible, en s’efforçant de s’élever au-dessus de son voisin; et comme elle aussi, par une contradiction dont le caractère national offre plus d’uu exemple, elle a de vives préoccupations d’égalité dans les devoirs et dans les droits.

Quant à l’avancement dans la guerre , il est généralement déterminé par des événements qui échappent aux directions ordinaires, et c’est le plus souvent la fortune qui le crée. Là les combinaisons et la pondération sont plus rarement

applicables, et elles sont moins nécessaires, car

I 14 RÉFLEXIONS SCR l’aVANCEMENT.

les vacances et par conséquent les renouvellements surabondent. En ce qui concerne l'armée française, on peut dire — dans un sens général qui admet naturellement des exceptions — « que les avancements étudiés de la paix sont le correctif des avancements hasardés de la guerre. »

Cette doctrine contredira, je le sais, les idées reçues, non moins que cette autre doctrine — qui n’est pas non plus absolue — mais dont je suis pénétré, que « c’est la paix, utilisée comme il convient , qui fait les bonnes armées ; que c’est la guerre, surtout quaud elle se prolonge, qui les désorganise* ».

1. Qu’on en juge par les rapides et écrasants résultats qu’a obtenus dans la dernière gtierre t’armee prussienne, luttant après cinquante ans d’une paix mise à profit avec beaucoup d’esprit de suite et de sagacité, contre l’année autrichienne formée par les campagnes d’Italie, de Hongrie, et qui portait avec elle un prestige mérité.

DE L’ÉDUCATION GÉNÉRALE DE l’aRMÉE

L’homme, cet être flexible, se pliant dans la société aux pensées et aux impressions des autres, est également capable de connaître sa propre nature quand on la lui montre, et d’en perdre jusqu’au sentiment lorsqu’on la lui dérol>e.

Montesquieu,

( préface de Y Esprit des Lois.)

J’ai écrit ailleurs « que je n’exalterais pas les qualités, que je ne tairais pas les défauts de nos soldats u qu’eu un mot je serais vrai.

Il m’en coûte d’autant moins d’être vrai, que leurs défauts n’ont pas de gravité. Ils ne sont que la conséquence et qu’une sorte de déviation de leurs qualités. Je me sers à dessein de ce mot

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« déviation » parce qu’il implique l’idée d’un « redressement » et parce qu’en effet toutes les réflexions qui vont suivre, ont pour but de montrer le haut intérêt pour l’armée française, d’un système d’éducation bien entendu et approprié aux instincts qu’on lui sait. Il y en a qu’il faut diriger, d’autres qu’il faut développer, d’autres encore qu’il faut combattre. C’est ainsi que lui serait assurée, dans la guerre, la supériorité dont j’ai indiqué les conditions.

Toute ma théorie, à l’égard de ce système d’éducation, repose sur l’expérience que j’ai faite et sur la conviction où je suis « que P esprit des masses organisées hiérarchiquement , se forme par les leçons et par les exemples des hommes qui les mènent. »

Ija réflexion de l’illustre auteur de Y Esprit des Lois, qui sert d’épigraphe à ce chapitre, pleine d’une philosophie si profonde et si vraie, me parait particulièrement applicable au soldat de l’armée française. Il faut étudier sa nature et la lui montrer, le prémunir contre ce qu’elle a d’insuffisant ou d’excessif, l’affermir dans ce qu'elle a de principes actifs et généreux. Mais

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nous sommes loin de le préparer à son rôle d’après cette règle judicieuse. Ainsi, pour n’en citer qu’un exemple, nous lui disons incessamment « que la bravoure est la vertu native de la nation française , que ses soldats sont les représentants particuliers de cette vertu de terroir, etc. » Jusque-là tout est bien, et il n’est pas indifférent, je le reconnais, de lui donner des facultés militaires de son pays et des siennes propres, une haute idée. Mais nous manquons rarement d’aller plus loin et d’ajouter : « que par suite, nos armées sont assurées de battre les armées ennemies lesquelles sont à tous les points de vue inférieures . » Or, en réalité, nos soldats sont comme tous les hommes, dominés par un vif, profond et naturel sentiment de conservation, et je crois avec le maréchal duc de Raguse ( De l'esprit des institutions militaires ) que les effets de ce sentiment « sont bien plus communs et exercent bien plus (T influence qu'on ne croit sur te grand nombre 1 . » Ils ont plus de fougue et

1. Les Romains parlaient avec plus de modestie et de vérité de leurs soldats qui avaient conquis le monde, que nous ne parlons ordinairement des nôtres : « Paucos viras

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d’entrain que les soldats de certaines nations, ils ont moins de calme et de solidité que les soldats de certaines autres. Ceux-ci ont la bravoure de tempérament , ceux - là ont la bravoure d’imagination ; et pour résumer mou sentiment, je dirai que si j’ai constaté souvent à la guerre, avec une légitime fierté, que nos soldats étaient ardents et vaillants, je les ai vus en face d’adversaires qui ne leur cédaient pas en courage. Ils opèrent en avant avec un élan et une vigueur incomparables, mais ils sont quelquefois ramenés dans le désordre. Et quand cette dernière circonsi ace se produit-elle le plus souvent? Quand leurs chefs les ayant maladroitement pénétrés de la conviction qu’ils vont triompher sans effort de la résistance de l’ennemi, ils trouvent celui-ci

fartes natura procréât. Bonn institulione plures reddit industriel . »

(Vecethjs, De re militari, lib. III.)

« Peu de gens naissent braves. Plusieurs le deviennent par tes effets d’une bonne éducation. »

(Vkgèce, Des institutions militaires .)

On dit toujours que tout le monde est brave et vous ne sauriez imaginer, quand ce vient au fait et au prendre, le peu que l’on trouve de certains courages....

(Correspondance du maréchal de Villabs ; lettre au ministre de la guerre, Voisin.)

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ferme, tenace, bien préparé et bien résolu à ne rien céder.

Et c’est ainsi que se justifie encore de nos jours cette maxime, vraie daus tous les tem]>s, que .Michel .Montaigne — dans ses Essais — empruntait aux Commentaires de César : u C'est de peu <r intérest. de trouver les ennemis en effect plus faibles (pion avoit cru , mais la tromperie est dangereuse quand ils sont trouvez forts , après qu'on les avoit jugez faibles par réputation. »

.le pourrais multiplier les exemples qui démontreraient l’opportunité pour l’armée française, d’une éducation mieux conçue, plus virile, plus vraie, plus complète surtout que celle qu’elle reçoit. Elle aurait des effets d’autant plus considérables, que nos officiers et nos soldats sont plus intelligents, plus faciles à impressionner ; qu’ils sont liés les uns aux autres, en dépit de la hiérarchie, par des habitudes de confraternité militaire qu’on ne rencontre pas au même degré dans les autres armées ; qu’enfin ils forment un tout qui n’est pas seulement un instrument, comme beaucoup le croient, c'est un tout qui a un esprit et une urne. Cet esprit et cette âme sont ouverts à

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toutes les doctrines professionnelles d'un ordre élevé, par lesquelles on "voudrait les pénétrer. Mais nous n’avons guère souci de cet enseignement. Si un régiment est réuni quelque part tout entier, les règlements sur le service intérieur, sur le service en campagne, sur les manœuvres, sur le tir, sur la comptabilité, pour les officiers ; les théories de paquetage et d’entretien des effets, de démontage et de remontage des armes, avec la lecture périodique de quelques articles spéciaux du code pénal militaire, pour la troupe, tel est l’habituel aliment offert à l’activité morale et intellectuelle de l’ensemble régimentaire' ! Ce sont là des études militaires techniques, utiles assurément, même nécessaires, mais d’une aride spécialité, et qui ne suffisent pas à préparer les armées aux grands devoirs et aux grands efforts qui les attendent à la guerre.

1 . Je ne dis rien ici des écoles instituées dans nos régiments d'infanterie et de cavalerie pour les sous-officiers et les soldats, vrai trompe- F œil, où tout à peu près, excepté la lecture et l’écriture pour quelques illettrés, est artificiel. Ces écoles donnent lieu à des exigences et à des contraintes qui dégoûtent de l’étude les hommes de troupe et attiédissent l’esprit militaire.

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Je voudrais que, pour atteindre ce dernier but si considérable, un haut enseignement fût fait aux corps d’officiers par les généraux qui les commandent, dans des conférences où seraient développés les principes puisés dans l’expérience de la guerre. Ces principes sont en petit nombre , mais tirés de l’observation attentive des impressions et des passions trop souvent irrésistibles qui s’emparent des masses au milieu des souffrances de la guerre, au milieu de ses tentations et enfin dans la grande crise du combat, ils ont un caractère saisissant, bien fait pour exciter l’intérét d’un auditoire militaire. Là, nos officiers apprendraient le rôle décisif qui appartient à l’état moral des troupes dans la guerre ; comment s’acquiert cet état moral ; comment il se conserve et se développe ; comment il se perd. Ils sauraient que la discipline, le respect de la règle, le respect de la propriété et des personnes, des mœurs et des usages du pays, de sa religion, de ses temples, etc., etc., principes qui font que les armées ont le respect d’elles-mêmes, sont les plus importants éléments de cet équilibre moral.

Les principes de direction établis, l’exposé des

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principes à' execution suivrait, et montrerait l'étroite liaison de ceux-ci avec ceux-là. Je m’abstiens d’entrer ici dans les détails techniques de nies vues relatives à l’exécution. Elles auront une place spéciale 1 dans la suite de ce travail ; mais j’en ai dit assez, pour faire comprendre l’intérêt vraiment considérable que présenterait l’enseignement dont je viens d’indiquer sommairement les bases. Les officiers, convertis à ces doctrines directrices de l’action militaire, les introduiraient par les contacts et les échanges de chaque jour, dans l’esprit du cadre; le cadre les introduirait à son tour par les mêmes moyens dans l’esprit de la troupe ; et de proche en proche, par un effet de transmission dont j’ai eu plus d’une fois l’occasion de constater le succès, la masse entière serait pénétrée. En cet état, la constitution morale, comme l’instruction pratique d’une armée en vue de la guerre, ne laisserait rien à souhaiter. Si, les opérations ouvertes, les premiers chocs étaient heureux, condition qu’il est du plus haut intérêt de réaliser, les trou-

t . Voyez Tactique de l'armée française , paye 197.

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pes pleines de confiance dans les chefs qui les auraient ainsi préparées, pleines de confiance en elles-mêmes, seraient pour le reste de la campagne, d’une remarquable solidité. Et on aurait ainsi pratiqué au profit de l’armée française dont il ne serait pas besoin d’exagérer les effectifs, cet aphorisme plein de sagesse et de vérité de Michel Montaigne : a Ce n'est pas le nombre des hommes , (tins le nombre des bons hommes qui faict f’advantage à la guerre , le demeurant servant plus de destourbier que de secours. »

Ce double enseignement serait suivi dans les garnisons où les troupes de toutes armes sont agglomérées, et dans les camps de manœuvresqui , devraient être assez multipliés pour que, chaque année, une notable partie de l’armée y put être réunie. Les troupes, habituellement dispersées dans les villes, apprendraient dans ces réunions la vie en commun et les manœuvres d’ensemble; leur esprit s’y retremperait dans des habitudes militaires et des travaux qui ont assurément de l’importance et offrent de l’intérêt.

Mais cela suffit-il? Et peut-on croire par exemple que des corps d’officiers, eussent-ils figuré

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cent fois dans les grandes manœuvres qui sont censées représenter les batailles d’Austerlitz , d’Isly ou de Solferino, entendraient bien la guerre ou seulement l’entendraient mieux, qu’avant d’avoir joué leur rôle dans ces représentations? Elles sont par la force des choses conventionnelles à ce point, que rien absolument , pendant leur cours, si ce n’est le bruit d’une fusillade et d’une canonnade inofîerisives, ne donne aux exécutants l'idée la plus lointaine d’une vraie lutte dans la vraie guerre. Les manœuvres elles-mêmes et les divers mouvements de troupes dans les camps, avec leur lenteur, leur régularité et leurs formes compliquées et compassées, n’ont pas d’analogie avec les manœuvres et les divers mou- x vements imprévus, toujours rapides, souvent précipités, quelquefois désordonnés de la bataille

Il est donc indispensable qu’à ces travaux des camps qui soumettent plus étroitement les armées aux règles du service en campagne, et les préparent matériellement à l’action commune

1 . Mais que m’importent vos exercices et vos parades et qu’ont-ils de commun avec la guerre ?

{Pensées sur la guerre , maréchal Gouvion-Saixt-Cyb.)

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dans la guerre, s’ajoute la préparation que j’ai dite. Si, comme c’est la coutume en France, cette préparation n’a pas été faite, et si, ce qui est encore la coutume, les troupes arrivent devant l’ennemi sans connaître leurs généraux, sans être connues d’eux, sans avoir rien échangé jusquelà avec eux, la situation est difficile. Le décousu tend a prévaloir ; le hasard domine avec les vicissitudes et l’inattendu qu’il entraîne. Dès que les souffrances et les épreuves surviennent, le laisser aller dans l’attitude et la tenue, l’oubli de la règle et des convenances militaires, se manifestent dans nos rangs. Les officiers français, les officiers généraux eux-mêmes, passent au milieu des soldats, quelquefois de leurs propres soldats, sans recevoir d’eux le salut militaire, et, le plus souvent, sans l'exiger. Nous avons été péniblement frappés, dans les dernières guerres, des contrastes qu’offrait, sous ce rapport , la juxtaposition de nos troupes et des troupes alliées. Celles-ci, généralement, étaient disciplinées, bien tenues, silencieuses et calmes sous les armes, l^eur service se faisait avec beaucoup d’exactitude et de méthode. Iæs soldats étrangers se

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montraient pleins de respect pour les officiers français, et d’un respect dont les formes étaient vraiment militaires. Comment aurions-nous pu obtenir des nôtres ces marques de déférence pour les officiers étrangers, quand, dans la plupart des cas, nous ne les obtenions que difficilement, pour nous-mêmes’ ?

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