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DE LA PRÉPARATION DE LA GUERRE

Pour la guerre, la prévoyance doit embrasser le possible comme le probable.

(De l'Esprit des institutions militaires, maréchal duc de Ragcse.)

Entre tous les faits qui concourent le plus directement et le plus efficacement au succès d’une entreprise militaire, la préparation tient le premier rang. Sans doute le génie de l’homme qui conduit la guerre, en peut dominer quelquefois les événements, mais il ne les domine que dans une certaine mesure et pour un temps limité. Et l’histoire nous montre que les plus grands génies militaires du monde, César, par

exemple, et l’empereur Napoléon, qui avaient tant de raisons de se confier à leur inspiration et à leur fortune, ne dédaignaient pas la préparation , qu’ils s’y appliquaient au contraire tout entiers, qu’ils en avaient fait une science profonde à laquelle ils ont toujours beaucoup demandé.

Dans la guerre, les marches prolongées, les souffrances de toute sorte avec les maladies qui en sont la suite, enfin les combats, mais dans une proportion relativement restreinte, produisent sur les armées des effets permanents et très-étendus de désorganisation. Il faut y pourvoir par de continuels renouvellements d’hommes et de matériel, par de nouveaux efforts budgétaires, et, entre deux nations belligérantes, c’est, eu définitive, à celle qui assure le mieux et le plus souvent ces renouvellements, comme entre les armées qui combattent, c’est à celle qui amène sur le terrain les dernières réserves, que l’avantage demeure 1 .

i . Ce qui crée la puissance incontestée de la marine militaire anglaise, ce n’est pas le nombre de ses vaisseaux, c'est la grandeur des renouvellements (efforts budgétaires, ressources de toute sorte en hommes bien préparés, en cban-

Telle est la règle générale de la guerre, et les exceptions Coudées sur des succès du moment, ne sauraient la détruire. Quand les opérations commencent, on ne sait pas qui sera battu et qui sera battant; on sait seulement que, battu ou battant, il faudra se renouveler, et c’est par la préparation qu’on satisfait à cette grande nécessité militaire.

La préparation consiste d’abord à organiser solidement, tant en principal qu’en accessoires, les troupes destinées à entrer les premières en ligne et les troupes destinées à les appuyer (c’est par là qu’on s’assure, dans la mesure qu’on peut, la chance de ces premiers succès dont j’ai fait ressortir ailleurs l’importance captiale, qui créent ce qu’on peut appeler le moral de ta guerre et préjugent souvent les résultats de la campagne en cours); à discuter les extensions

tiers de construction, en matériaux, en combustible, etc.) dont elle dispose. — Des faits du même ordre expliquent par analogie la puissance militaire de la France. — Le succès final, si chèrement acheté, des armées alliées devant Sébastopol, a été obtenu h coup de renouvellements que la possession de la mer rendait faciles, prompts, assurés, alors que ceux de la Russie étaient lents, laborieux, ruineux et souvent impossibles. •

probables ou seulement possibles de la guerre, avec ses hauts et ses bas inévitables; à tout disposer, quant aux personnes et quant aux choses, pour faire face à ces extensions ; à accumuler les approvisionnements sur certains points, en dégarnissant certains autres points; à échelonner les ressources et les moyens existants, dans les directions qui conviennent ; à créer des réserves d hommes, de matières, d’argent; à préparer, dans certaines conjonctures, l’esprit public à des sacrifices inattendus; en un mot, à prévoir, et à tout organiser en vue des prévisions admises.

(Test un programme compliqué , difficile , d'une importance de premier ordre, et hors duquel ni les armées ni les gouvernements n’ont de sécurité. 11 faut, pour en fixer théoriquement les termes et pour en réaliser l’application, du temps, du calme, un examen sérieux de la statistique agricole et commerciale du théâtre certain et du théâtre éventuel des opérations, des études militaires et politiques approfondies, etc., etc.

Le mécanisme de l’armée française, malgré ses complications et quelque décousu , s’est

prêle de lout temps aux exigences de la préparation de la guerre. Pourquoi donc cette grande tradition, ces habitudes si anciennes parmi nous, s’altèrent-elles ? Des faits multipliés, trèsdivers, graves , ont marqué dans nos dernières campagnes (Orient, Italie, Mexique) cette altération qui s’est invariablement manifestée sous des formes que je veux indiquer brièvement :

La guerre paraissait imminente et occupait tous les esprits. On la niait, on l’affirmait, et, au milieu de ces incertitudes de l’opinion, elle éclatait. A ce moment, par terre et par mer, par wagons et par bateaux, dans la précipitation et le pêle-mêle, les troupes, hommes et chevaux, le matériel, les approvisionnements, etc., étaient mis en mouvement, encombraient toutes les voies et allaient s’accumuler un peu au ha- , sardsur tel point et sur tel autre. A chacun des groupes qui prenaient terre, avec des manquements et dans le désarroi qu’on peut imaginer, on disait : « débrouillez-vous, » et il s’en allait insoucieusement du côté de l’ennemi, avec cette formule essentiellement française.

Le merveilleux, et c’est là peut-être la plus

réelle origine de notre supériorité militaire, que nous attribuons à d’autres causes parce qu’elles ont plus d’éclat et caressent mieux l’amourpropre national, le merveilleux, c’est qu’on « se débrouillait en effet. » Par toute sorte de moyens et par toute sorte d’industries, on se complétait, on se constituait un peu plus et un peu mieux, chaque jour, en cheminant. L’heure venue des premiers chocs, si on n’était pas en mesure, quelques-uns seulement le savaient, personne ne s’en mettait en peine dans tous les cas, et on opérait absolument comme si on avait été armé de toutes pièces.

Assurément, il est heureux que nos troupes aient à un si haut degré la faculté de « se débrouiller » — elle n’est pas en campagne médiocrement précieuse; — mais en venir au point de fonder sur cette faculté toute la préparation et une part de la pratique de la guerre, c’est un excès, et c’est trop donner au hasard *.

1. Personne, en outre, ne sait, parce qu’il est réellement très-difficile de s’en rendre compte, jusqu’où va le gaspillage des hommes, des matières et de l’argent , dans un système où les elforts calculés et pondérés de la préparation de la guerre pendant la paix, sont remplacés par les

Pour fixer les idées par un exemple particulier, j’examinerai cette manière de faire contemporaine, lorsqu’il s’agit d’opérations lointaines. Nos pères, dans ce cas, donnaient pour base à leur préparation, ce principe fruit de l’expérience et qui a caractère absolu : Les difficultés et les risques d'une guerre sont , abstraction faite de toute autre considération, directement proportionnels à la distance okon la fait. Et tous leurs calculs d’effectif, de matériel et de renouvellement de matériel, reposaient sur cette donnée jugée fondamentale 1 . Des opérations dont le théâtre était relativement rapproché de notre territoire, comme l’expédition d’Égypte ou l’expédition d’Alger, motivaient une préparation minutieuse et trèsétudiée de dix-huit mois à deux ans, et généralement les effectifs et moyens réunis pour coin-

efforts pleins d’ à-coups et inévitablement ruineux de la préparation de la guerre pendant la guerre elle-même.

I. Le maréchal Bugeaud, du premier coup et sous la forme d’un sine quonon, avait demandé cent mille hommes, plus que le double des moyens dont ses prédécesseurs avaient eu la disposition, pour faire la conquête de l’Algérie. Il les obtint malgré l’opposition très-vive du duc d’Orléans, et ceux qui ont pris part à l’œuvre, savent que ces moyens ne furent que suffisants.

mencer l'entreprise, suffisaient à la mener à fin 1 2 . Aujourd’hui, dans la pensée qui est naturelle, mais qui est loin d’être absolument juste, que tout effort peut et doit se réaliser avec la vitesse de l’électricité et de la vapeur, on admet que quelques semaines suffisent à préparer des opérations de guerre, dans des contrées le plus souvent peu connues, qu’on étudie sommairement et qui sont à plusieurs milliers de lieues de nous ! Les mécomptes, quand il s’en produit, sont terribles. On peut les mesurer par cette observation significative, que les effectifs et moyens qui terminent ces opérations, sont généralement grossis au point d’être hors de toute proportion avec les effectifs et les moyens qui les avaient commencées*.

1. La préparation des expéditions d’Égypte, de Saint- Domingue et d’Alger, dont les fortunes furent si diverses, reste à l’état de modèle à consulter, pour l’étendue des prévisions, comme pour l’étude et le choix des moyens.

2. Les guerres de Crimée et du Mexique offrent, à cet égard, matière à de frappantes réflexions. Si la guerre de Chine n’y a pas donné lieu au même degré, c’est que le petit corps expéditionnaire français a toujours eu pour réserve, dans des opérations bien conduites, un corps anglais venu de l'Inde, dont le personnel et le matériel étaient entretenus

UE LA GdERjfE. 161

•I ai (lit (page 1 5) (jue « la fortune et le mérite de la Prusse en 1866, comme autrefois au temps du grand Frédéric, avaient été d’avoir prévu - 1 évolution des voies et moyens de la guerre moderne, d'en avoir étudié très-attentivement les conditions pendant une longue paix, de les avoir trouvées pour la plupart, d’en avoir fait opportunément et résolument l’application. » Il est, en effet , difficile d’imaginer des efforts mieux dirigés, plus suivis, que ceux que la Prusse a consacrés, depuis les guerres du premier Empire, à la préparation de son armée. Cette préparation, jusqu’en 1860, semblait n’avoir pour but que des améliorations générales à réaliser par la recherche et par l’élude des faits intéressants que les guerres contemporaines avaient révélés ; par la mise eu expérience des procédés et des inventions qui s’offraient à l’adoption des armées. Le mieux réussi et le plus fécond des résultats qu’elle obtint, fut à coup sur l’armement de son infanterie, porté, dans le sens de la rapidité du tir, à un degré de perfection dont les autres puissances

par les ports de cette contrée relativement très-voisine du théâtre de la lutte.

militaires de l’Europe n’ont songé à s’assurer les avantages, que plus de quinze ans après la Prusse. A dater de 1860, la préparation de l’armée prussienne a offert un caractère de spécialité, de suite et d’activité qui aurait suffi à trahir ses desseins et l’objectif qu’elle se proposait, si les détails en avaient été étudiés avec toute l’attention qu’ils méritaient. Le nombre des régiments d’infanterie porté au double; la distinction définitivement établie entre le rôle, pendant la guerre, des troupes actives et de la Landwehr (origine de la lutte du pouvoir exécutif avec le parlement); des réserves d’argent, c’est-à-dire des finances prêtes à des efforts que l’Etat, en possession de la direction du budget au lieu et place du parlement, était libre de conduire selon ses vues; des études de topographie et de statistique faites avec des soins minutieux dans toutes les directions où devait se porter la guerre ; la recherche chez les particuliers et l’inscription en matricule, des chevaux applicables aux divers services de l’armée, etc., etc. : tel fut l'ensemble des dispositions et des faits qui précédèrent et qui présageaient l’orage.

Ainsi la campagne de Bohème fut comme t effet explosif de toutes les forces et de tous les moyens réunis par une préparation générale fort ancienne, et par une préparation spéciale vieille elle - même de six ans au moins ! Cette dernière, exempte d’irrésolution comme de scrupules, s’accomplit arec une habileté et une vigueur d’attitude qui lui mériteraient non pas le nom de préparation, mais de conspiration de guerre, si l’homme considérable qui la dirigeait, avait fait plus de mystère de ses vues.

L’Autriche était à peine remise du grand ébranlement de 1859, jusqu’à un certain point continué par la situation qui lui était faite eu Vénétie. L’alliance de la Prusse et de Tltahe se disposait à lui disputer par les armes, cette province dont l’opinion la plus générale et la logique des faits, n’avaient pas cessé de lui contester la possession, fruit de tant d’efforts et de sacrifices. Les difficultés et les luttes à chaque instant renaissantes d’une politique intérieure hors d’équilibre et condamnée à de stériles agitations, absorbaient toute l’activité gouvernementale. Les finances étaient, d’ancienne date, livrées au désarroi et

vouées au régime des expédients. Les sincères tentatives des amis de la paix dans le sens d’un arrangement; les déclarations solennelles de la Prusse, exprimant tju elle ne prenait les armes que pour sa propre défense et parce que C Autriche méditait C invasion de scs provinces ; le vague espoir de l’opinion dans une intervention qui se ferait régulatrice des contestations soulevées; l'état de l’esprit public en Prusse notoirement et très-généralement opposé à cette guerre jugée fratricide au point de vue allemand, etc., tout avait maintenu l’Autriche jusqu’à la dernière heure, dans cet émoi et dans cette incertitude pleins de périls, qui font que les grandes résolutions sont ajournées, que la préparation de la guerre manque de temps et de calme, que l’hésitation et le décousu sont partout.

Que les militaires impartiaux de tous les pays,

— et j’en appelle expressément ici aux officiers de Tannée prussienne que j’ai en haute estime,

— rapprochent de bonne foi les deux situations que je viens de définir sommairement. Us reconnaîtront que la Prusse, merveilleusement préparée, armée de toutes pièces, opérant dans

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l’unité, exécutant fermement toutes les parties d’un programme bien mûri et bien arrêté, sans crainte pour ses flancs et pour ses derrières, a saisi l’Autriche insuffisamment prête, médiocrement armée (infanterie), embrouillée dans les pénibles efforts du concert politique et militaire à établir au dernier moment entre des alliances et des armées multiples, engagée par le tiers de ses forces vives dans une guerre latérale, enfin aux prises avec cette situation critique que nous définissons, dans le langage technique, en disant: « Que les gouvernements sont surpris en flagrant délit de préparation, les armées en flagrant délit de concentration. »

Si là n’est pas tout le secret, là est, je le crois, la plus grande part du secret de cette guerre pleine d’avertissements pour les gouvernements, bien plus que pour les armées. Après chaque campagne, les stratégistes et les tacticiens mili-

taires et civils, opérant dans le cabinet, les événements accomplis, se chargent de les expliquer. Ils montrent le bien jugé des conceptions et ils en montrent l’erreur. Mais combien de faits, créant dans l’exécution le possible ou l’impos-

sible, échappent aux théoriciens de la guerre! Assurément la stratégie Autrichienne paraît loin d’être irréprochable. L’ennemi se présentait à elle en groupes séparés par de sérieux obstacles, avec l’obligation de pénétrer par d’étroits défilés dans les plaines où se réunissaient les bataillons autrichiens. Accabler au débouché des montagnes les groupes prussiens, l’un après l’autre, par une niasse prépondérante, dans une initiative hardie, tel était le « plan indiqué » d’une action de guerre dont les résultats auraient pu être, en sens contraire, aussi décisifs que ceux dont l’armée et la politique prussiennes ont recueilli le bénéfice. Mais ces prévisions et ces raisonnements sont dominés de haut dans mon esprit, par le contraste que j’ai cherché à faire ressortir, des conditions dans lesquelles les deux armées se présentaient au combat.

laissons à la foule toujours prête à l’adoration du succès et à l’insulte de la défaite, le soin d’exalter les victorieux, d’accabler les vaincus. T)n général qui avait vieilli dans le service et dans l'estime de son pays, que l’opinion publique faisait le premier la veille, qu’elle faisait le

dernier le lendemain, porte seul aujourd’hui dans une retraite obscure et raillée, le poids de ce grand désastre. Et nous voyons les gouvernements, dans un sentiment que devraient leur défendre la vérité, l’équité et le respect d’eux-mèmes, traîner à présent devant la justice officielle, les chefs militaires que la fortune a trahis sur le champ de bataille ! Dussé-ie rester seul contre tous, avec d’inébranlables convictions, je protesterai contre ces actes qui ne sont ni justes, ni judicieux et qui abaissent la dignité des armes dans l'esprit des peuples. Ils ont pour but de déguiser et ils révèlent, à mon avis, l’incurable faiblesse des pouvoirs publics incapables d’assumer la part de responsabilité qui leur appartient, par la préparation, dans les événements de la guerre, capables pour s’y soustraire, d’en faire retomber tout le poids sur les généraux des armées, en les vouant aux colères ou aux dédains de la multitude.

Puissent ces témoignages sympathiques d’un inconnu , contribuer à adoucir les amertumes accumulées dans l’ame des généraux malheureux de ce temps, .le les plains sincèrement,

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