‹ L'armée française en 1867Chapitre 44 sur 46 · U DES PANIQUES DEVANT I.’ ENNEMI · texte numérisé non relu

U DES PANIQUES DEVANT I.’ ENNEMI

sûres applications. J’ai dit que tout officier, .quel que soit son grade, qui prend le commandement d’une troupe en vue de la guerre, doit, pour se mettre en possession de l’autorité morale dont il a besoin, prouver à ses soldats la valeur de son expérience comme l’ampleur de son caractère, en faisant leur éducation. En ce qui concerne la panique, il leur en dit à l'avance le pourquoi et le comment. 11 analyse et leur fait comprendre les vaines impressions qui créent le phénomène. H leur en montre, par des exemples, le péril au point de vue de la sécurité commune, le ridicule au point de vue de l’amour-propre militaire.

.1 ai pu constater souvent que les troupes ainsi préparées ne sont pas accessibles à la panique. Elles y échappent absolument, quand l’expérience du chef voyant les circonstances qui la produisent le plus ordinairement, près de se réaliser, renouvelle opportunément sa leçon avec des avertissements spéciaux appropriés aux faits du moment, et raffermit ainsi les esprits à l'avance contre les surprises.

Sursum corda .

Elevez tos caon.

Le combat, clans sa réalité, est un drame saisissant. Il remue profondément l’âme humaine et la soumet, alors même qu’elle est préparée par de généreuses aspirations, par l’éducation, par l’habitude, à des épreuves multipliées, variables, imprévues. Celles qui viennent assaillir les officiers chargés du commandement, à ses divers degrés, avec une responsabilité proportionnelle, diffèrent de celles qui atteignent la foule des combattants, mais tous en ont leur

IjE combat.

part, et la plus lourde pèse naturellement sur le commandement en chef.

Devant ces épreuves, les hommes sont très-inégaux entre eux. Et souvent il arrive qu’ils sont trèsinégaux par rapport «à eux-mêmes, c’est-à-dire par rapport à ce qu’ils ont été dans d’autres combats. C’est que leressort, l’entrain, la bravoure, l’intelligence elle-même,. ont leurs bons et leurs mauvais jours. Des préoccupations de famille ou d’affaires, l’état du moral, l’état de la santé, l’excès du froid, l’excèsduchaud, la fatigue, la faim, la soif influent invinciblement sur les dispositions que chacun apporte dans la lutte. On sait que dans les guerres du premier Empire, on distinguait entre la valeur, l'Empereur présent, et la valeur, l’Empereur absent , de certains généraux ; et que la confiance des soldats, dans les mêmes circonstances, s’exaltait ou s'affaiblissait. Enfin, de grands revers, dont les effets moraux sont redoutables, parce qu’ils sont généralisés et s’étendent à tout lé monde, introduisent,- avec le doute, la tiédeur dans l’esprit et quelquefois dans les efforts des troupes*.

1 . Quelle distance, quoi qu’on ait pu dire et écrire, entre l’armée française après les magnifiqnes campagnes de 1805

Je résnme ces observations en disant : qu’aucun homme de guerre dirigeant, fût -il aFépreirve de cent combats, ne peut sans excès répondre absolument d’avoir, à un jour donné, la pleine et entière possession de ses facultés directrices; qu’aucun exécutant n’est assuré de se ressembler toujours à lni-méme et de rester toujours au-dessus des impressions qui peuvent le saisir. Et ma conclusion , que j’ai déjà exprimée ailleurs, c’est que, entre toutes les qualités d’un

à 1809 (Austerlitz, Iéna, Eylau, Friedland, Wagram), et l’armée française péniblement reconstituée, après la désastreuse entreprise de Russie, pour la campagne de 1813 ! La solidité de l'instrument fort diminuée, n’était pins en rapport avec l’ampleur des vues demeurées les mêmes. L’observation philosophique militaire, celle dont je cherche à établir les données dans ce livre, pouvait dès lors prédire l’issue nécessairement funeste aux armes françaises, bien que très-brillamment disputée, de cette grande lutte. Nos revers, de 1813 à 1815, s’expliquent bien mieux par l’état des esprits (soldats, cadres et généraux), que par les dissertations stratégiques et tactiques et par les soupçons de trahison.

, La campagne de Sadowa offre à cet égard une démonstration bien plus saisissante encore. Un grand effet moral, résnltat d’une grande défaite, a snffi pour annihiler les efions de toute une vaillante armée encore très-nombreuse et très-imposante, et toutes les espérances de la uation et de son gouvernement.

homme de guerre, celle qui témoigne le plus hautement de la solidité de son caractère et de la réalité de sa valeur, c'est la modestie.

D’un autre côté, le combat enflamme le patriotisme, le courage, le dévouement, les ambitions. Toutes ces causes certaines d’excitation, et les causes possibles d’affaiblissement que j’ai k énumérées, se partagent les esprits et les agitent en des sens différents. 11 semble que par l’intensité comme par la diversité des sentiments, des émotions, des intérêts, des passions, que provoque l’attente de la crise, on puisse à l’avance en mesurer la grandeur!

Cette agitation des esprits soigneusement contenue, reste latente pendant le cours des mouvements qui précèdent le combat ; et lorsque la troupe arrive à cette zone, où le sifflement des premiers boulets lancés de loin et encore inoffensifs ou à peu près, l’avertit que le péril est proche, ses impressions ne se manifestent que par un silence profond. C’est le moment pour les hommes qui commandent, d’agir sur l’esprit des troupes françaises auxquelles il faut montrer un visage serein et faire entendre des pa-

rôles enflammées que leur porte une voix vibrante. C’est à ce moment que l’Empereur Napoléon parcourant le front des lignes prêtes à s’engager, trouvait des mots qui électrisaient le soldat : « En avant, la France vous regarde 1 ! »

C’est aussi l’heure de manœuvrer, c’est-à-dire de prendre les formations tactiques que conseillent les dispositions du terrain, les mouvements de l’ennemi et les circonstances. Car les troupes sont encore tout entières à leurs généraux, elles ont les yeux sur eux, elles attendent tout d’eux, et elles obéissent silencieusement à leur parole. Encore un instant, et leur voix et toutes les voix du commandement seront dominées par la tempête du combat. Le canon se rapproche et tonne, la fusillade éclate. Les boulets passent en trouant les lignes ; les balles pleuvent en blessant et tuant; des ondes de mitraille dessinées sur le sol par les soulèvements réguliers d’une

1. Campagne de 1813. L’Empereur, vers la fin de sa carrière, était revenu aux pratiques militaires de sa jeunesse et au contact d’un caractère tout personnel qu’il avait avec les troupes en 1796, 1797, 1798, 1800 (campagnes d’Arcole et de Rivoli, d’Égypte, de Marengo).

poussièré épaisse, cheminent en ricochant vers les rangs, les atteignent et les renversent, Ltttmosphère est tourmentée par mille bruits à la fois sourds et aigus. Le terrain se couvre de morts, de mourants qui expirent dans d’intraduisibles convulsions, de blessés qui se traînent péniblement cherchant l’abri des haies, des fossés, des murs de clôture, pour échapper aux pieds des chevaux et aux roues de l’artillerie. Partout des amas d’armes, de coiffures, de havresacs ; partout des chevaux étendus ou qui errent épouvantés sans maître, annonçant à l’infanterie immobile que la charge vient de passer près d’elle! Des soldats accumulés en nombre toujours excessif 1 autour de leurs officiers bles-

i . Quand, en vue du combat, les troupes n’ont pas reçu uue forte préparation ; quand elles n’ont pas été à l’avance pénétrées de cette idée que « le plus sûr moj en (Le servir les blessés, c'est de battre l'ennemi, attendu r/ue dans la défaite ils sont horriblement sacrifiés », on voit une foule extraordinaire de soldats se jeter sur eux pour les emporter, malgré le règlement qui le défend. L’effectif des combattants en est réduit dans une proportion notable, et c’est un grave désordre. Il y a là un premier sentiment naturel et trèsavouable, celui d’assister ; et un deuxième, naturel aussi, mais moins avouable, celui de se soustraire aux coups, en donnant à cette retraite le passe-port d’une bonne action.

ses, les transportent sur les derrières, cherchant le drapeau rouge des ambulances et réclamant des secours. Des groupes dépareillés qui ont subi des pertes extraordinaires, désertent le combat la tête égarée, annonçant que l’ennemi les suit, que tous leurs camarades ont été tués, que tout est perdu. D’autres groupes réguliers venant des réserves, opposent aux premiers le contraste de leur confiance et de leur ardeur; ils courent en avant, s’excitant mutuellement à une offensive résolue.

O vous tous, hommes de gouvernement et de commandement, qui avez été les témoins de ces crises indescriptibles, dites, pensez vous qu'à ce moment , l’appât de la gloire pour quelques-uns, des récompenses pour quelques autres, suffise à soutenir les cœurs soumis à de telles épreuves? Non, il leur faut un plus noble excitant. Il leur faut le haut sentiment des grands devoirs et du sacrifice. C’est alors que, dans leur liberté , ils marchent fermement et dignement à la mort. Et parmi eux, ceux-là seulement ont la sérénité, qui croient à une autre vie !

Au milieu de ce désordre et de cette destruc-

lion qui sont comme le chaos, les individualités même les plus grandes dans la hiérarchie, semblent disparaître. Les troupes ne voient plus leur chef, lui-même ne les aperçoit que dans un ensemble tumultueux et confus. Les officiers porteurs de ses ordres, n’arrivent pas tous à leur destination, ou ne reviennent pas tous ji leur point de départ. Quelques-uns ont été tués, blessés, pris ou se sont égarés. Les nouvelles manquent. Si elles abondent, celles qui sont défavorables et inquiétantes priment le plus souvent les bonnes, particulièrement quand l’action est incertaine et longtemps disputée. Les officiers qui sont jeunes, inexpérimentés, impressionnables, sont là « de vrais enfants terribles». Un premier accourt effaré, il annonce que la droite plie; un deuxième que le centre est menacé d’un gros orage de cavalerie ; un troisième que la gauche est tournée. Tous se font l’écho des instances des commandants particuliers, lesquels ne se préoccupant que de leur propre situation, et n’apercevant pas les exigences de l’ensemble, demandent des renforts. Si le chef se laissait aller aux premiers mouvements provoqués par les observations et

avis qui se succèdent autour de lui , toutes les réserves auraient marché avant l’heure et, au moment décisif, il serait désarmé. Il faut qu’il reste froid, étudiant, jugeant, attendant qu’une éclaircie se fasse au milieu de ces obscurités, qu’un apaisement momentané de la lutte se produise par un commencement de retraite de l’ennemi ou par d’autres circonstances. Alors il parcourt les lignes, rétablit l’ordre, prescrit des dispositions, ressaisit enfin le commandement personnel et poursuit le combat.

Ainsi, pendant la crise, les troupes seraient à peu près abandonnées à elles-mêmes, si elles n’étaient soutenues, encouragées, dirigées par les officiers, par les sous-officiers et par l’ensemble des chefs inférieurs qui fonctionnent autour du rang et dans le rang. Et c’est ici que se montre dans tout son éclat le rôle des cadres , en apparence si modeste, en réalité si grand! Les échanges de chaque jour, les habitudes de la vie et du devoir en commun, ont créé entre ces hommes et le soldat une précieuse solidarité. Il connaît leur voix, il obéit à leur geste; ils sont ses tuteurs, ses éducateurs; et s’ils lui ont appris à honorer

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leur caractère, à se confier à leur expérience, il les suit dans le péril et ne sépare jamais sa fortune de la leur. Les cadres sont la force des armées, et l’éducation morale et professionnelle des cadres, en vue de la guerre, devrait être la constante préoccupation des généraux vraiment dignes et vraiment capables de remplir leur mission auprès des troupes.

Je crois utile de placer ici des observations que j’ai recueillies avec beaucoup de suite et de soin, et qui forment une intéressante étude psychologique militaire.

Dans les armées, à propos de la guerre, beaucoup d’hommes conseillés par l’amour-propre professionnel qui est très-vif, se font, souvent de bonne foi, une physionomie, des habitudes, un langage particuliers. C’est un ensemble en quelque sorte artificiel, qui s’efface irrésistiblement pendant le combat, pour faire place à X attitude vraie que comportent les instincts naturels de chacun. Là les hommes bien trempés et réelle-

LE COMfcAT.

ment braves, montrent avec éclat cette qualité à laquelle le sentiment public militaire ne manque jamais de rendre hommage. On en voit qui ordinairement loquaces sur la guerre et ardents à lâ parole, tombent dans un silence morne et accablé. Des matamores qui ont, dans la paix, l’épée toujours prompte, et qui se sont acquis une réputation théorique de vaillance, se montrent pro* fondement troublés; quelques-uns même, incapables de celer leur émotion et d’en mesurer les effets, disparaissent honteusement pendant l’action. D’autres, bien que livrés à une douloureuse agitation, la contiennent à force de caractère, mais ils ne voient rien, n’entendent rien, ne peuvent rassembler leurs idées, et sont également incapables de conduire et d’être conduits. Des hommes froids, doux, souvent jugés timides dans la garnison, montrent un courage entraînant et sont du meilleur exemple. Des étourdis dont on tient la tête pour mal équilibrée, font preuve d’un calme, d’une solidité de jugement, d’une aptitude directrice inattendue, fin tout, le combat est un infaillible critérium, une pierre de touche qui donne exactement la mesure, à leur insu et

comme malgré eux, de la valeur professionnelle des hommes de guerre et de leurs aptitudes spéciales. Et on doit bien comprendre à présent, pourquoi, depuis que les armées existent, il s’y est rencontré des amitiés dont la solidité est restée proverbiale. C’est que le lien formé entre deux hommes qui ont appris à se connaître et à s’estimer, en se prêtant réciproquement l’assistance militaire, au milieu des périls et des émotions du combat, est plus durable que tous les liens connus. U n’est peut-être pas de parenté plus étroite que •cette parenté du champ de bataille.

Après le combat, par un revirement dont les effets sont singuliers, la plupart, parmi les survivants, reviennent graduellement à l’attitude qui leur était habituelle auparavant, sans paraître avoir souvenir des transformations qui s’étaient opérées en eux pendant la crise. Un spectacle nouveau s’offre alors à l’observation philosophique. Chacun, dans la mesure de sa situation, s’efforce d’attirer à soi les bénéfices du succès ou d'écarter de soi les responsabilités de la défaite. I /amour-propre, l’orgueil, l’ambition s’engagent dans des agissements qui ne sont pas toujours sin-

cères ni avouables. On est loin des émotions du combat où l’on servait, à visage forcément découvert comme je l’ai dit, un grand intérêt public. C’est actuellement la bataille des intérêts personnels. Plus d’un habile se présente avec un masque devant l’opinion, et cherche à tenir d’elle une part de ses faveurs, avec une place au bulletin et dans les récompenses. Aussi, que d’actions d’éclat douteuses qui ont les honneurs de la publicité ! Que d’actes vrais de bravoure et de dévouement que leurs auteurs n’ont pas trompettés ou qu’ils ont payés de leur vie, ce qui arrive trop souvent, ou auxquels ils doivent de graves blessures qui les tiennent éloignés, demeurent ignorés ou ne sont connus que trop tard 1 !

Ces choses, je les ai souvent vues et toujours j’en ai été attristé. C'est V exploitation de la guerre où les morts, les blessés disparus et les modestes ont tort, pendant que les survivants, les présents et les audacieux ont raison.

Sic vos non vobis fertis aratra, boves.

t. J’ai admiré, dans le cours de ma carrière militaire, le

Je ne parle bien entendu que des pauvres gens qui appartiennent à la foule, et non des personnages militaires qui ne sont oubliés dans aucun cas. Mais j’en ai dit assez, pour montrer quel grand devoir c’est pour le commandement, de rechercher et de démêler la vérité au milieu de ce conflit des ambitions et des prétentions. On ne concède jamais aux généraux, après le combat, que quelques heures pour cet important travail qui exigerait plusieurs jours de recherches* d’informations contradictoires et d’examen ! C’est une aberration traditionnelle que je déplore, et contre laquelle, autant que je l’ai pu, je me suis toujours élevé. C’est à la guerre qu’on reconnaît la valeur de cet aphorisme que j’ai exprimé à propos des travaux de la paix : « L’état moral des armées se rattache directement à l’influence que les actes rémunérateurs ont sur l’esprit des niasses militaires, et au jugement quelles en /rortent. »

talent des gens qui s’esquivent, au moment du danger, et toujours sans se compromettre.

Souvenirs militaires de 1804 h 1814 (général de Fkzknsac).

D’ailleurs, au milieu des injustices ou des erreurs des hommes et de la destinée, la vérité et les honnêtes gens rencontrent les sérieuses consolations que la Providence, outre le sentiment du devoir accompli, met en réserve pour le soutien des âmes. La vérité chemine dans la foule moins vite que l’erreur, mais elle va toujours et elle va sûrement. Elle s’élève vengeresse contre les exploitants de la guerre , à un moment donné de leur carrière, en les destituant devant leurs pairs et devant leurs subordonnés , de cette autorité morale sans laquelle, dans les armées, le commandement est virtuellement frappé d’impuissance.

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