‹ L'armée française en 1867Chapitre 6 sur 46 · X VIE MILITAIRE OU MARÉCHAL BUGBAUD · texte numérisé non relu

X VIE MILITAIRE OU MARÉCHAL BUGBAUD

où se forment, par les enseignements d’autrui, la réflexion et l’expérience ; et sans doute , entre toutes les dettes que j’ai contractées envers luiet qui me pénètrent de gratitude et de respect pour sa mémoire, celle-là est la plus grande. Ma situation auprès de lui, par ma jeunesse et par mon rang dans l’armée, était subalterne, et je ne puis prétendre à l’honneur d’avoir été son collaborateur. Je me suis borné à dire ce qu’il était. J’ajoute que je l’ai attentivement écouté, et qu’ ainsi je puis légitimement placer sous l’autorité de son nom, des principes et des doctrines qui sont oubliés ou méconnus, et qui, pour la plupart, appartiennent à cet illustre soldat.

Pessimum inimicorum gentts lauduntes.

Les flatteurs sont les jures ennemis.

(Tacite.)

.1 offre cet écrit aux hommes de bonne volonté, qui ont de fermes croyances — qui aiment sincèrement le pays — qui servent loyalement et sans arrière-pensée le Gouvernemenr du pays — qui gardent le sentiment des respects — qui cherchent la vérité, la mettant audessus de toutes les habiletés, de tous les calculs, et qui la disent.

Je l’offre en particulier à mes compagnons de

l’armée, à ceux-là qui ont le culte de leur profession — qui sont passionnés pour sa dignité et pour sa grandèur — qui veulent que l’armée soit la sauvegarde et l’exemple de tous.

Ces éludes n’étaient pas destinées à former un livre. J’avais recueilli dans le cours de ma carrière, une série d’observations et de notes sur les faits qui ont successivement transformé les habitudes, les mœurs et l’esprit de l’armée; sur son rôle dans la société française d’autrefois et dans celle d’aujourd’hui; sur sa constitution, son organisation, son fonctionnement dans la paix et dans la guerre.

En 1860, peu après la guerre d’Italie, l’esprit agité par les révélations et les avertissements qu’elle nous avait apportés, j’avais eu la pensée de compléter et de réunir ces notes dispersées, de leur donner une conclusion et de former ainsi un corps de doctrines qui pourrait un jour être utilement consulté. Mais plus j’avançais dans ce travail, mieux se dessinait à mes yeux son véritable et inévitable caractère. C’était une œuvre de critique, line œuvre de critique sur l’armée française! Était-ce possible? Comment la pré-

senter » l’opinion dont les tendances eï les traditions sont, en cette matière, absolument optimistes ?

Découragé par ces réflexions , j’avais laissé mon livre, non pas volontiers. J’y revenais de temps en temps, écrivant pour moi seul, sous l’impression du moment, souvent à plusieurs années d’intervalle, quelques pages presque aussitôt abandonnées; mais je ne pouvais me résoudre à renoncer définitivement à mon entreprise, et j ’avais à ce sujet une sorte de remords que je dois expliquer.

I.a guerre de Crimée, dans la mesure qu’elle comportait comme guerre de siège ; la campagne d'Italie, dans une mesure plus étendue, nous ont montré les opérations militaires livrées à un décousu qui a été quelquefois jusqu’au désordre. Tous, nous en avons été frappés, et tons nous en avons aperçu le danger. Nous avons eu à regretter l'insuffisance de certains moyens nécessaires, la surabondance de quelques autres moyens moins importants, des secousses, l’emploi fréquent des expédients, dans une confusion qui exprimait clairement que la préparation

n’avait pas été mûrie. En même temps nous avons compris que le succès, bien qu’il eût couronné nos efforts, eût été moins disputé, peutêtre plus décisif au point de vue de la politique de la guerre, si nos troupes avaient combattu avec autant d’ordre et de méthode, qu’elles avaient montré d’élan.

Ces faits sont graves assurément. Dans la préparation de la guerre et dans la guerre, il y a pour les armées des principes fondamentaux dont elles ne s’écartent jamais sans hasarder beaucoup. N’est-ce pas un impérieux devoir de montrer les périls de l’oubli où ces principes sont tombés ?

J'en étais là de mes réflexions et de mes incertitudes, écrivant mon livre, l’abandonnant et le reprenant, quand les événements de la lutte austro-prussienne ont éclaté comme la foudre sur l’Europe. Ils lui apportaient des enseignements d'un liant intérêt, nouveaux, plus faciles à saisir que ceux de la guerre de la sécession en Amérique très- frayants eux-mêmes, mais qui s’étaient produits dans un lointain et au milieu de circonstances spéciales, où la part de l’in—

connu était trop grande pour que nous en pussions bien juger.

Ces événements consacrent à mon avis la plupart des principes et des vues dont je suis depuis longtemps l’un des avocats les plus convaincus, .l’ai voulu prendre acte de ces nouvelles preuves acquises au procès, et m'en servir pour la défense de la vérité. Je suis revenu à mes notes, je les ai complétées. Elles sont restées ce qu’elles étaient dans l’origine, de courtes monographies indépendantes les unes des autres et n’exprimant que des principes. Je les terminerai par un résumé qui suffira, je l’espère, sinon à résoudre, au moins à éclairer quelques-uns des problèmes qui sont en discussion aujourd’hui.

La France, jusqu’au dénoùment dfe ta guerre de Bohème, se reposait dans la sécurité et dans la sérénité, sur son armée, du soin d’assurer le prestige militaire du pays et de faire triompher sa politique partout où les circonstances l’exigeraient. Les assemblées délibérantes avaient entendu, le public avait lu, sur ce thème, les plus répétées et les plus brillantes affirmations. Si, dans ces dix dernières années, quelques-

6 UrXBOOVCTION.

uns en contestaient la complète réalité, ils rencontraient l’incrédulité, le dédain, quelquefois l’iudignation. On ne les admettait pas à la preuve , on leur opposait le triomphe des armes françaises en Orient et en Italie, alors que ces contradicteurs du sentiment public, tous militaires ayant eu rôle de témoins et d’acteurs dans ces deux campagnes, y avaient expressément rencontré les avertissements, les leçons, les prévisions dont ils demandaient instamment et impuissaminent que l’avenir tint compte !

D’autre part, il était acquis que la constitution militaire de la Prusse « qui ne faisait que de jeunes soldats » en imposant à toutes les classes du pays des charges accablantes, était faible, et que l’armée prussienne manquerait d’équilibre le jour où elle rencontrerait l’ennemi qu’en réalité elle n’avait pas aperçu depuis 1815.

Cette doctrine 1 était officiellement professée

•1 . « L’armée prussienne dans laquelle le temps de service est très-court, n’est en quelque sorte qu’une école de 'Landwehr. C’est une organisation magnifique sur le papier, mais un instrument douteux pour la défensive et r/ui serait

TKTRODUCrrON.

dans nos écoles militaires. Elle appartenait à l’armée, au 'public, à moi-même avec quelques hésitations.

A ient la succession si Tapide des actions de gueroe que couronne la décisive bataille de Sadowa. L’armée de conscrits réalise devant la vieille et bonne armée Autrichienne à qui son attitude en Italie avait valu toute notre estime, le lier adage militaire « je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu. >j Le fusil à tir continu entre assurément pour une part importante dans ce résultat si peu attendu. En dehors et au-dessus de l’effet matériel, l’inégalité de l’armement — jugée à l’avance par les troupes — produit un effet moral, de confiance pour celles-ci, de doute pour celles-là, qui est presque invincible. Quels efforts, je le demande aux hommes qui

fort imparfait pendait la première période d'une guerre offensive. »

« L’Autriche, dont la population est d’environ trente-sept millions d’habitants, a une grande et belie armée qui laisse loin derrière d’elle, comme organisation, les armées prussienne et russe. Après la France, l’Autriche occupe le premier rang comme puissance militaire. »

(Cours d’art militaire (1804), à l’école d’application de l’artillerie et du génie, à Metz;)

ont fait la guerre, pourraient rendre l’assurance et la foi qui créent le succès, à une infanterie saisie par le sentiment contagieux de l'impuissance relative de son arme 1 ? Le fusil à aiguille était donc un élément très-réel de supériorité, mais tous les militaires capables d’impartialité reconnaissent que l’armée prussienne a fait preuve de solidité, d’esprit de suite et qu’elle a montré une rare activité *.

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