EFFECTIF GÉNÉRAL DE L'ARMEE
On peut voir aux Pièces justificatives ! la situation de l'effectif réglé d'après les prévisions du budget. — Partout on a retiré les corps d'officiers , mais les sous-officiers sont restés confondus avec la troupe, parce qu'il est impossible de faire autrement et de discerner ceux qui ont plus de cinq ans de service de leurs camarades plus jeunes.
Il résulte de ce tableau que le total général des hommes de troupe provenant soit de l'engagement volontaire, soit de l'appel régulier des classes, est de 411,371 hommes, en y comprenant l'armée de terre de France et d'Algérie, l'infanterie et l'artillerie de marine.
Il a été exposé dans la première partie de ce travail, que les classes à incorporer présenteraient un total probable de 144,697 hommes chacune. Trois classes de cette force donneraient un total de 434,091 hommes.
Si les classes étaient entières, trois d'entre elles seraient donc plus que suffisantes pour entretenir l'effectif de l'armée dans ses limites budgétaires, et il faudrait soit maintenir dans ses foyers, soit faire partir en congé, soit renvoyer par anticipalion, un effectif de 312,014 hommes. — Cette réserve s'ajouterait à cinq portions de contin-
1 Voir Pièces justifi alives, n° VII.
gents de 48,573 hommes laissées annuellement dans leurs foyers par les dispositions de la loi; le total de cette seconde catégorie serait de 242,865 hommes. Les hommes qui pourraient ainsi être placés sous les drapeaux, sans faire aucun appel des catégories désignées par la loi sous le nom de réserves , formeraient donc le chiffre respectable de 554,879 hommes.
Il faut voir ce que deviennent ces ressources , dont le total paraît si rassurant. Le résultat pratique est-il d'accord avec les calculs qui se présentent à l'esprit? Assurément non, et c'est ce qu'il importe devoir en étudiant les causes qui viennent diminuer l'effectif.
Des causes qui diminuent V effectif .
Rien n'est plus difficile et plus sujet à erreur qu'une semblable appréciation. En cette matière, plus peut-être qu'en toute autre, il est très-difficile de se rendre un compte exact de ce qui arrive. Cependant il faut s'efforcer de le faire, et rechercher quelles sont les causes qui viennent réduire le nombre des soldats avant l'incorporation, pendant le séjour sous les drapeaux, et après la libération, soit provisoire, soit définitive.
1° AVANT i/lNCORPORATlOM.
Dans la première partie de ce travail, l'établissement des tableaux de recensement, première base d'information, dégageait déjà les contingents de deux sortes de non-valeurs : celles provenant de l'omission et celles dues à la perte de la qualité de Français, soit par l'expatriation et l'émigration, soit par suite d'un jugement infamant. A cette première diminution est venue s'ajouter celle que fixe la loi du recrutement, en accordant l'exemption pour infirmités et la dispense conditionnelle. Il a été possible d'en évaluer l'importance par les résultats du passé, et d'arriver à l'établissement probable des listes du contingent définitif.
Ces listes restent invariables ; mais entre le moment où elles sont arrêtées et celui de l'appel, de nombreuses causes viennent réduire le nombre de ceux qui y sont inscrits.
1° La première est la mort. Elle frappe tous les âges et atteint toutes les conditions dans des proportions diverses.
Les épidémies qui se présentent, les circonstances générales de toute nature, font varier la loi de la mortalité : cependant , d'après les tables les plus défavorables !, elle ne dépasse pas, à l'âge
1 D'après la table de Duvillard. (Annuaire du bureau des longitudes, année 1873, page 286.)
de vingt et un ou vingt-deux ans, la proportion de 1,172 h. 6 pour 100,000 hommes.
2° La seconde est l'infirmité. Les maladies chroniques ou accidentelles laissent souvent après elles des suites qui rendent un jeune homme admis par les conseils de révision incapable de servir dans l'armée. Les accidents atteignent et les travailleurs et les classes élevées. De ces causes résultent souvent des infirmités qui sont constatées à la revue de départ des jeunes soldats, et motivent leur réforme avant l'incorporation.
Ces deux premières causes de déficit sont dues à la nature ; les autres viennent des hommes.
3° La troisième est la mort légale , par la privation des droits civils à la suite de jugements infamants.
4° La quatrième est l'expatriation ou l'émigration. Quand elle a lieu à l'étranger, elle est parfois définitive, et en tout cas elle place l'absent en dehors de l'action de la loi, jusqu'au jour où il rentre dans la mère patrie.
Une situation spéciale est faite à rémigrant dans les colonies françaises telles que l'Algérie ; il reçoit parfois des sursis, parfois même des sortes d'exemptions , qu'une tolérance facile à comprendre dans son principe , et utile dans ses conséquences , accorde souvent.
5° La cinquième est le refus d'obéissance à la loi; elle s'appelle l'insoumission. Elle se présentait souvent autrefois; mais elle a diminué chaque jour, quand la loi du recrutement a été mieux comprise et mieux appréciée des populations françaises. Cependant elle existe encore, et pourra avoir une recrudescence momentanée si l'application de la nouvelle loi rencontre des résistances dans le pays. Elle ne peut être vaincue que par la force appuyant la loi, la recherche exacte des insoumis par la gendarmerie, leur punition par les tribunaux compétents.
Il est tout à fait impossible de déterminer soil l'importance relative de ces causes, soit leur résultat définitif. En tout cas, le déficit est certain, et l'incorporation ne peut jamais atteindre tous les hommes inscrits sur les listes arrêtées par les conseils de révision. Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il est d'autant plus grand qu'il s'écoule plus de temps entre les opérations des conseils de révision et l'appel sous les drapeaux.
2° PENDANT l/lNCORPORATION.
Certaines de ces causes continuent à agir sur les contingents après leur arrivée sous les drapeaux.
L'effectif des corps de troupe tend chaque jour à diminuer, et on peut en signaler les diverses raisons.
1° La première est la mort. Elle frappe dans l'armée, à ce qu'assurent les statistiques, plus fortement que dans la population civile du même âge. Les fatigues du service, l'agglomération dans les casernes, motivent cette augmentation fâcheuse. En tout cas, les épidémies, l'insalubrité de certains points qu'il est nécessaire d'occuper, les guerres plus ou moins meurtrières, plus ou moins fréquentes, la font varier d'une année à l'autre dans des proportions énormes.
2° La deuxième est la réforme ou la retraite pour blessures ou infirmités contractées pendant le service. Elle varie suivant les mêmes circonstances que la mortalité.
3° La troisième est la retraite pour ancienneté de service. Déjà rare parmi les simples soldats, elle le deviendra probablement encore davantage dans l'avenir. En tout cas, elle n'atteint pas les jeunes contingents qu'examine ce travail.
4° La quatrième est la libération du service exigé par la loi. Le déficit qu'elle produit dans les rangs est d'autant plus grand que le contingent appelé a été plus considérable et est resté moins longtemps sous les drapeaux.
5° La cinquième est le recrutement de certains corps spéciaux, tels que la gendarmerie, les sapeurs-pompiers de la ville de Paris , la garde municipale, etc. — Il pèse peu, d'ailleurs, sur
les soldats qui ont moins de cinq ans de service.
6° La sixième est la perte de la qualité de soldat par suite de jugement.
7° La septième est la désobéissance à la loi; elle prend le nom de désertion quand elle a lieu après l'incorporation. Plus ou moins fréquente, plus ou moins coupable selon les temps et les circonstances , cette lèpre pernicieuse n'a jamais cessé de s'attacher aux armées, autrefois comme aujourd'hui, comme toujours.
A ces causes permanentes et définitives s'en joignent de temporaires non moins importantes : l'indiscipline exigeant la prison ou l'envoi dans les corps disciplinaires, l'absence illégale, la maladie entraînant soit le séjour dans les casernes ou les hôpitaux, soit le retour temporaire dans les foyers; les blessures reçues devant l'ennemi, la prison par suite de tristes événements de guerre.
Quelles qu'elles soient, leurs effets peuvent être désastreux; on conçoit les terribles mécomptes des commandants en chef, quand, arrivés sur le terrain, ils voient leurs corps de troupe réduits parfois à un effectif dérisoire, insuffisant pour la réalisation de leurs desseins. On ne fait pas la guerre avec les absents, et le seul soldat sur qui l'on puisse compter pour la bataille, c'est celui qui
est dans les rangs, présent à l'appel, et valide le matin de la journée.