QUELLES CAUSES SONT DESTINÉES A LES MODIFIER
Résultats généraux du service du recrutement en France pendant les dernières années.
La période sur laquelle s'étend cette étude embrasse les douze dernières années; onze de 1859 à 1869 inclus, et celle de 1872. Il n'est pas possible de parler de 1870 et 1871, parce qu'aucun compte rendu officiel n'a été dressé pour ces deux années ; les circonstances l'expliquent assez.
Les chiffres de toute nature ont été pris sur les tableaux établis annuellement au ministère de la guerre. — Il y a lieu de remarquer tout d'abord que ces documents précieux, fruit d'un travail persistant, et rédigés d'une manière claire et méthodique, enregistrent le mouvement de l'année qui s'est écoulée; mais ils s'appliquent tous à la classe de l'année précédente. Ainsi ils rendent compte du mouvement des onze classes de 1858 à 1868 inclus : une lacune subsiste pour celles
de 1869 et de 1870; le dernier document, qui n'est pas encore complet, est de 1872, et donne les résultats sommaires destinés à servir à l'appel de la classe de 1871.
Pendant cette période de douze années, dont les relevés se trouvent aux Pièces justificatives !, le nombre des hommes inscrits sur les listes du recrutement s'est élevé au chiffre considérable de 3,775,504 hommes.
Les douze contingents qui ont été formés pour recruter l'armée active donnent un total de 1,245,000 hommes.
La proportion générale du nombre des appelés avec celui des inscrits est de 32.9757 pour 100.
Le nombre des inscrits a varié chaque année dans des proportions très-diverses et tout à fait inattendues, sans qu'on puisse bien clairement établir la loi générale qui a présidé à ces évolutions de la population. Il est impossible de constater un fait aussi important sans le signaler tout d'abord, et sans désirer d'en connaître les causes.
Parmi celles-ci, les unes sont générales et permanentes, d'autres plus spéciales à certaines années. — Ce n'est qu'avec la plus grande réserve qu'on peut se hasarder à parler des unes comme
1 Voir Pièces justificatives, n° I.
des autres ; les faits ont ici une éloquence brutale qui peut déconcerter toutes les prévisions. — Cependant il est nécessaire d'aborder cette étude, fût-ce au risque de se tromper, parce qu'il n'est pas permis de fermer les yeux devant l'évidence.
D'ailleurs, à côté d'explications que l'on peut contester, s'en trouvent d'autres tellement positives qu'il faut absolument les donner ici. Le discernement de chacun ne pourra s'y méprendre.
En tout cas, connues ou encore obscures, générales ou particulières, elles exercent toutes une sérieuse influence sur la part contributive de chaque département dans le recrutement de l'armée.
Des différences numériques qu'on peut remarquer entre les diverses années, et des causes générales qu'on peut leur assigner.
Le chiffre annuel des inscrits représente le nombre des jeunes gens qui, nés vingt ans auparavant, sont parvenus dans l'année à l'âge adulte; il varie tous les ans. Pendant cette dernière période, le maximum est de 326,564 : il appartient à l'année 1866, à la classe de 1865; il donne le nombre des jeunes gens conçus en 1844 , nés en 1845, qui survivaient en 1865. — Le minimum est de 293,164 : il appartient à l'année 1868 et à la
classe de 1867 ; il donne le nombre des jeunes gens qui, conçus en 1846 et nés en 1847, survivaient en 1867. — La différence entre ces deux années si rapprochées est considérable, puisqu'elle est de 33,000 hommes, c'est-à-dire de plus de 10 pour 100 du chiffre atteint deux années auparavant.
Elle est due certainement à des causes spéciales, dont les unes ont dû influer sur le nombre des grossesses et par conséquent sur le nombre des naissances , les autres sur la mortalité des enfants, soit nouveau-nés, soit avant l'âge adulte. — Ainsi le minimum de 1868 correspond, pour les conceptions, à la famine de l'année 1846 à 1847; pour la mortalité des enfants d'un an, à la commotion politique de 1848; pour celle des enfants de deux ans, au choléra de 1849. Sans pouvoir discerner parmi ces causes quelle a été celle qui a produit le plus grand effet, on peut supposer que les trois y ont contribué. — Ces trois années, 1846 à 1847, par la disette et la misère qui en est résultée, — 1848, par sa révolution politique, l'ébranlement des fortunes, les émeutes et le chômage,— 1849, par une épidémie meurtrière, ont exercé une influence fatale sur les jeunes enfants et sur le chiffre des naissances, et frappé ainsi d'un déficit considérable les trois années 1867, 1868, 1869. — Par une fatale coïncidence, ces
trois années sont celles-là même qui ont précédé la guerre de 1870; à ce moment, l'armée a été frappée dans ce qui constitue sa base elle-même : le soldat.
Le moment où ce déficit est le plus fort est Tannée 1868; les trois causes s'y trouvent réunies : disette qui a diminué le nombre des naissances , en éloignant la possibilité des mariages ou des conceptions ; misère l'année suivante , où, faute de soins et peut-être de nourriture, les enfants nouveau-nés ont péri en grand nombre ; épidémie meurtrière qui sévit surtout sur les enfants jeunes au sortir du sevrage, moins susceptibles que d'autres d'y résister. On peut donc croire que des hommes politiques se sont trompés lorsque récemment, dans une discussion célèbre, ils affirmaient devant la Chambre assemblée l'effet favorable du régime républicain sur la propagation de l'espèce humaine et en donnaient pour preuve le relevé du recrutement pour l'année 1809; cette année, qui correspond à 1848 pour les naissances, est supérieure, il est vrai, à celle qui donne les résultats de 1847, mais elle reste encore néanmoins au-dessous de chacune des sept années précédentes, qui correspondent pourtant à des années de régime monarchique.
En définitive, en 1859, le nombre des jeunes gens inscrits est de 306,000; en 1872, il est
de 314,000, plus fort encore heureusement de 8,000 hommes , malgré de funestes événements ; ce dernier chiffre correspond aux naissances de 1851. — Il est à présumer que les années suivantes, correspondantes à 1852, 1853, 1854, années de grande prospérité, ne seront pas inférieures. Tant il est vrai que la prospérité d'une nation influe sur le chiffre des naissances, et dépend de trois causes intimement unies, quoi qu'on veuille bien dire , savoir : une condition économique et agricole favorable; une situation politique intérieure calme et tranquille ; l'absence de ces grands fléaux qui parcourent le monde. Il y a donc lieu d'espérer que les années qui
vont suivre seront encore bonnes, malgré nos
malheurs, et que si un déficit vient à se produire, ce ne sera pas avant l'année 1876, époque correspondante à la période de la guerre de Crimée, dont il est difficile d'apprécier l'influence. — Tout manque pour prévoir l'avenir; la seule basé* que des études sérieuses pourraient établir, est le chiffre annuel des naissances, mais elle ne saurait être suffisante pour le faire avec précision. La situation est modifiée par la mortalité plus ou moins forte des premiers âges, et celle-ci varie suivant les circonstances, sans qu'il soit pratiquement possible de s'en rendre compte.
11 convient donc de n'émettre aucune pré-
vision; les éléments échappent à toute appréciation, et il est préférable de revenir aux faits saillants de la période des douze dernières années.
Pendant les cinq premières années, de 1859 à 1803, le nombre des inscrits est de 1,570,929, ce qui donne une moyenne annuelle de 314,184 jeunes gens.
De 1864 à 1868, pendant les cinq années suivantes, le nombre des inscrits est de 1,579,723, ce qui donne une moyenne annuelle de 315,944 ; malgré le déficit des années 1867 et 1868, elle est supérieure de 1,600 à celles des cinq années précédentes.
Enfin 1869 est inférieure à chacune de ces moyennes, mais 1872, malgré la perte de la Lorraine et de l'Alsace, est encore une bonne année, au-dessus de la moyenne pour la première période, et de peu inférieure à la suivante.
Si on prend l'ensemble des onze années de 1859 à 1868 , le total des inscrits est de 3,4C0,923. — La moyenne générale annuelle est de 314,629, et le déficit de l'année 1872 n'est que de 48 jeunes gens, malgré la douloureuse cession territoriale.
La situation actuelle peut donc être envisagée sans trop d'effroi ; aucune cause générale possible à prévoir ne devant affecter les contingents des quatre années qui vont suivre celle-ci, on peut, sans s'exposer d'une manière téméraire à des
erreurs certaines, apprécier l'avenir par les résultats du passé. Il faut cependant étudier l'influence qu'ont exercée, en sens inverse, l'annexion de la Savoie et du comté de Nice, et la cession récente de l'Alsace-Lorraine.
Des résultats favorables donnés par V annexion de la Savoie et du comté de Nice.
La Savoie , annexée à la France à la suite de la guerre de 1859, a formé deux départements : la Savoie et la Haute-Savoie ; le comté de Nice, un département : les Alpes-Maritimes. C'est en 1861 qu'on voit pour la première fois figurer leurs noms sur les tableaux du recrutement; pendant une première période de dix années, qui comprend les neuf années écoulées de 1861 à 1869, et l'année 1872, ils ont fourni :
Alpes-Maritimes. . 16,1 14 inscrits. . 5,121 hommes au contingent.
Savoie 25,107 — .. 8,157 —
Haute-Savoie.. . . 27,363 — . . 8,676 —
Total. . . . 69,184 inscrits. . 21,954 hommes au contingent.
En année moyenne, leur part s'élève donc à 6,918 inscrits et à 2,195 hommes compris dans le contingent.
La même période de dix ans comptant pour la
totalité de la France 3,168,631 inscrits et des contingents de 1,005,000 hommes, la part contributive des provinces annexées est donc , pendant ce laps de temps, de 2.183 pour 100 du nombre des inscrits et 2.184 pour 100 du nombre des contingents fournis.
Si on suit l'évolution des contingents pendant ces dix années l , on voit que la première annét 1861 , donnait comme résultats :
Alpes-Maritimes. . . 1,580 hommes.
Savoie 2,632 —
Haute-Savoie 2,649 —
Total 6,861 hommes.
La dernière, 1872, est un peu inférieure :
Alpes-Maritimes. . . 1,635 hommes.
Savoie 2,319 —
Haute-Savoie 2,405 —
Total 6,359 hommes.
Le maximum correspond à 1866 :
Alpes-Maritimes. . . 1,666 hommes.
Savoie 2,722 —
Haute-Savoie 3,023 —
Total 7,409 hommes.
Le minimum de 1868 se trouve ici avec plus
1 Voir Pièces justificatives, n° II.
d'intensité même que dans le reste de la France. La différence entre les années 1866 et 1868, au point de vue du nombre des inscrits, est de 1,479, ce qui représente un déficit de 19 pour 100 sur Tannée 1866. — Le résultat est plus tardif à se produire qu'ailleurs, car il atteint à peine l'année 1867, tandis qu'il pèse encore sur l'année 1872. Dans presque toutes les autres parties de la France, le chiffre de cette année est au-dessus de la moyenne ; en Savoie , il reste au-dessous ; la différence est de 559 hommes , c'est-à-dire de 8.08 pour 100.
L'annexion de la Savoie et du comté de Nice avait donc augmenté les ressources du recrutement. — L'ensemble de ces trois départements figurait, depuis 1861, pour 2.183 pour 100 dans la population mâle adulte de vingt ans. La perte de l'Alsace-Lorraine va rendre ce résultat plus saillant, en diminuant le chiffre général des inscrits que trois départements presque entiers vont cesser d'alimenter. Si on enlève des tableaux du recrutement les contingents fournis par les départements qu'une guerre malheureuse nous a contraints de céder à la Prusse, le nombre des inscrits se trouve réduit de 133,699 pour les neuf années où ces deux éléments se trouvent combinés, et le total ne s'élève plus qu'à 2,714,351 hommes.
Pendant ce temps, les provinces annexées ont eu 62,825 inscrits ; leur part contributive se trouve
donc portée à 2.3145 pour 100 du nombre des inscrits.
Il n'est pas utile de faire la même correction pour la composition de Tannée, parce que la plupart des hommes provenant de l'Alsace-Lorraine qui se trouvaient dans ses rangs y sont restés ; il n'y a pas eu d'effet rétroactif, et l'avenir seul sera modifié.
De la diminution qui va résulter de la perte de l'Alsace et de la Lorraine.
Les trois départements cédés à la Prusse sont peuplés et importants ; leur part est la suivante , dans les chiffres des années 1859 à 1869 :
Inscrits.
Contingents.
Moselle.. . .
43,312 hommes.
14,301 hommes.
Bas-Rhin. . .
Haut-Rhin. .
Total . . .
162,904 hommes.
53,703 hommes.
La moyenne annuelle du nombre de leurs jeunes gens est donc de 14,809 hommes, et celle de leurs contingents de 4,882 hommes. — Les onze années donnent un total de 3,460,923 inscrits, la proportion de l'Alsace-Lorraine est de 4.76 pour 100. — Les contingents forment 1,140,000 hommes; a proportion est de 4.71 pour 100.
Ces chiffres, dont l'éloquence prouve malheureusement que la perte faite par la France est bien plus forte que le gain obtenu par l'annexion de la Savoie, doivent cependant être un peu atténués par la conservation de certaines portions du territoire : les unes, provenant du département de la Moselle, ont été rattachées au département de la Meurthe , pour former le nouveau département de Meurthe-et-Moselle; les autres, comprenant la ville de Belfort et le territoire qui l'avoisine, ont conservé le nom de Haut-Rhin, mais avec des limites, hélas! bien plus restreintes et une population bien diminuée.
Pour apprécier leur importance, on ne peut prendre pour base que l'année 1872. Elle donne pour le département de Meurthe-et-Moselle 5,973 inscrits. — Dans les onze années précédentes, le département de la Meurthe a fourni 41,260 inscrits, ce qui donne une moyenne annuelle de 3,750. — Il y a une différence de 2,223 inscrits en faveur de 1872. — Le département de la Moselle a donné 43,312 inscrits pendant la même période, ce qui fait une moyenne annuelle de 3,937 inscrits perdus pour le pays. — On peut diminuer ce chiffre des 2,223 inscrits qui se trouvent en plus dans Meurthe-et-Moselle : le déficit se réduit alors à 1,714 hommes pour la perte de la Moselle.
Le nouveau département du Haut-Rhin, resserré autour de Belfort, donne pour 1872 le chiffre de 1,792 inscrits. — L'Alsace entière a fourni dans les onze années précédentes 119,592 inscrits, ce qui donne une moyenne annuelle de 10,871 inscrits. La perte n'est plus que de 9,079.
Si les résultats de 1872 étaient exacts, la perte résultant de la cession des territoires conquis serait donc de 10,793 inscrits annuellement.
L'avantage annuel acquis par l'annexion de la Savoie et de Nice étant de 6,198 inscrits, la perte de la France semble donc se chiffrer par un déficit annuel sur le nombre des inscrits de 4,595 hommes.
Il resterait à examiner si les chiffres de l'année 1872 peuvent être considérés comme définitifs. Il n'est pas douteux qu'un grand mouvement d'émigration et de patriotisme s'est produit, que les jeunes gens des territoires enlevés à la France ont gagné les contrées qui lui sont restées, ou sont venus s'y faire inscrire ; mais le mouvement persistera-t-il avec les mêmes proportions, ou les populations cédées se résigneront-elles à leur sort? C'est ce qu'il est impossible de prévoir.
Il faut avoir confiance, et espérer que les faits de cette année se reproduiront; des calculs seront établis sur cette base. La différence, si par malheur elle vient à se produire un jour, devra
être compensée par l'augmentation normale du nombre des inscrits sur le territoire resté français.
Fixation des nouvelles ressources moyennes de la France.
Pour fixer le chiffre moyen du nombre des inscrits , on peut négliger les considérations générales dont le résultat probable est incertain, mais il faut tenir compte des deux éléments dont la valeur vient d'être appréciée séparément. Pour établir leur importance relative, il convient de s'en rapporter aux années où ils se trouvent tous deux, c'est-à-dire à celles qui s'étendent de 1861 à 1869. — Pendant cette période de neuf ans , le nombre des inscrits s'élève à 2,848,050, ce qui donne une moyenne annuelle de 316,540 hommes.
D'autres raisons permettent de supposer que cette moyenne est bonne; elle est ainsi formée :
Une année très-mauvaise. 1868.
Trois faibles 1861, 1867, 1869.
Trois bonnes 1862, 1863, 1865.
Deux très-bonnes 1864, 1866.
Il semble donc que les bons éléments y entrent par parts presque égales avec les mauvais.
Pendant ce laps de temps, le contingent de l'Alsace et de la Lorraine pour les trois départements cédés est de 133,059 hommes, ce qui donne une moyenne annuelle de 14,850 hommes. — Le résultat de 1872 permet de diminuer ce chiffre de 4,042 hommes ; c'est à ce chiffre que s'élève l'excédant du département de Meurthe-et-Moselle, et le total de ce qui nous reste dans le département du Haut-Rhin.
La perte annuelle est donc de 10,887 hommes, et le nombre moyen annuel du nombre des inscrits se trouve réduit à 305,643 hommes. Il faut adopter ce chiffre, qui se trouve être celui de 1859 et de 1860; il tend à prouver que le déficit a été comblé par l'accroissement régulier de la population. Il semble même inférieur à la réalité : celui de 1872 le dépasse, et il est probable qu'il en sera de même dans les quatre années qui vont suivre. Mais il sera sans doute diminué lorsque arriveront les époques où se produira l'influence des grandes guerres de Crimée et d'Italie.
Pour éviter tout mécompte, il convient de s'y tenir, et c'est sur cette base que s'appuieront les calculs destinés à déterminer la force moyenne relative des départements, par rapport au recrutement de l'armée.