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DE LA MOBILISATION DE L ARMEE EN TEMPS DE GUERRE

Depuis 1815, époque de la fin des grandes luttes qui ont marqué le commencement de ce siècle, jusqu'en 1870, la France a soutenu plusieurs guerres, mais les différents adversaires avec lesquels elle a dû se mesurer ont été faibles ou éloignés.

La révolution espagnole en 1823, les Pays-Bas en 1832, les deys d'Alger et les chefs arabes qui se sont succédé en Algérie, étaient des ennemis incontestablement moins puissants qu'elle. Il en était de même de la Chine en 1860 et du Mexique en 1863. Ces deux pays lointains avaient en outre à se dégager d'une situation intérieure très -difficile. Aucune de ces crises ne pouvait donc menacer l'intégrité du territoire français.

Les deux seules guerres entreprises contre de

puissants adversaires, exigeant de grands efforts

et pouvant compromettre l'avenir, ont été celle

de Crimée contre la Russie en 1854, et celle

d'Italie contre l'Autriche en 1859. Mais alors, les

circonstances politiques étaient favorables et les conditions mêmes de la lutte excellentes.

La première avait pour objet une question d'influence politique en Orient, et le théâtre des combats était à plusieurs centaines de lieues de nos frontières. La seconde était encore une guerre politique, ayant pour but la possession de la haute Italie; c'est là qu'ont eu lieu les batailles; le Piémont et la chaîne des Alpes nous en séparaient. Dans ces deux cas, la France ne combattait pas pour son existence; elle n'avait pas de danger immédiat à redouter pour son territoire; il n'était donc pas possible de conclure des événements quelle force défensive lui laissaient les étonnantes applications des découvertes modernes. D'ailleurs l'armée a été victorieuse, et le succès éloignait toute crainte d'invasion.

Il n'en était plus de même en 1870. La Prusse, devenue aujourd'hui l'empire d'Allemagne, était déjà très-puissante ; elle était à nos portes. Par la voix de ses publicistes et de ses hommes politiques, elle avait laissé tantôt entrevoir, tantôt manifester ouvertement ses vues d'extension territoriale. Pour la réalisation de ses projets d'agrandissement longuement médités, elle apportait les éléments de succès que donnent l'habileté prévoyante d'un grand diplomate et la valeur éininenle d'un grand général. La fermeté de ca-

ractère et la volonté inflexible d'un grand Roi avaient su les maintenir contre le gré même de ses peuples ; elle assurait la cohésion et l'unité aux efforts des peuples allemands. C'était, pour la Prusse et pour la France, une question d'existence, et il était certain que si la guerre n'avait pas lieu sur le territoire allemand, elle serait portée sur le nôtre : tout insuccès au début amenait l'invasion.

Ce mot était resté pour nous l'épouvantail de toute une génération, et l'esprit public considérait comme une éventualité chimérique le retour d'un danger dont les événements de 1814 et de 1815 avaient cependant révélé la possibilité. Mais ce que personne n'aurait pu prévoir, c'est la rapidité avec laquelle il s'est réalisé en 1870. Du 15 juillet, date de la déclaration de guerre, au 5 août, jour du premier grand combat à Wissembourg, il ne s'est écoulé que 21 jours. De là à l'investissement de Paris, le 19 septembre, il ne s'est passé que 45 jours; c'est donc en 66 jours que la guerre est arrivée sous les murs de la capitale.

L'expérience est faite; elle a été cruelle. Si l'on veut en tenir compte et envisager de front le danger le plus redoutable pour la France, savoir, la lutte avec la puissance militaire actuellement la plus formidable de l'Europe, avec le voisin le plus rapproché de notre frontière, il faut bien

admettre son arrêt. Il est donc certain que le délai le plus long sur lequel on puisse compter pour se préparer est de vingt et un jours.

Peut-on même être sûr qu'il ne s'abrégera pas encore? Le péril est plus grand qu'il n'a jamais été. La cession territoriale exigée par l'ennemi victorieux a encore rapproché les frontières de la capitale; elle a enlevé au pays ses meilleures défenses naturelles et les places qui nous protégeaient.

D'ailleurs, l'art de la guerre a-t-il dit son dernier mot? Avec le développement des voies de communication , arrivera- 1- on à raccourcir encore le temps nécessaire pour mettre en mouvement de grandes masses d'hommes? Nul n'oserait l'affirmer, mais il serait téméraire de ne pas le redouter.

La première de toutes les nécessités, c'est donc d'arriver vite, et c'est à celle-là que doit être subordonnée toute étude raisonnée.

Mais quand on a souci de l'honneur de son pays et de l'intégrité de son territoire, on trouve, même à l'étude, des limites qu'il ne faut pas franchir.

D'où viendra le danger prochain? De quel côté faudra-t-il faire face? C'est le mystère de l'avenir. Ici comme dans la conduite de la guerre, l'inconnu joue le premier rôle. Les plus savantes

combinaisons sont parfois déjouées par des événements imprévus; elles échouent presque toujours si elles sont connues. Toutefois, un heureux hasard leur permet quelquefois de réussir en partie, même en ce cas; mais alors leurs effets se trouvent conjurés.

Pendant la guerre, tout repose sur l'habileté du général choisi pour commander en chef; son énergie, son activité, sa prévoyance vaudront toujours mieux que des calculs établis à l'avance sur des éléments toujours incertains.

Il ne faut donc pas arriver à trop arrêter aucun programme; quand un plan est si minutieusement décrit, celui qui doit l'exécuter est paralysé; l'ennemi peut être prévenu et le faire avorter.

Mais la prudence ne défend pas l'étude des conditions générales dans lesquelles se trouve le pays. Elle impose le devoir de rechercher les causes des difficultés qui ont entravé le mouvement de la mobilisation en 1870, et les moyens qui pourraient être pris d'en empêcher le retour. De là suivra naturellement l'indication des bases générales du problème à résoudre.

Il n'y a pas à aller plus loin ; il faut s'arrêter, et s'en remettre pour le reste à celui qui aura, à un jour donné, la responsabilité de l'action.

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