‹ L'Armée française en 1873Chapitre 62 sur 85 · DES MOUVEMENTS PAR LES ROUTES ORDINAIRES · texte numérisé non relu

DES MOUVEMENTS PAR LES ROUTES ORDINAIRES

Les marches exécutées sur les routes ordinaires ont présenté des inconvénients de diverses natures. On est peu habitué à entreprendre en France de grands mouvements d'ensemble , et tous les changements de garnison, les marches militaires et les exercices de manœuvre se font habituellement par détachements d'une force numérique faible. Chaque arme agit isolément : l'infanterie, la cavalerie et l'artillerie ne marchent presque jamais ensemble et s'étaient déshabituées depuis onze ans de se trouver réunies. Il en résulte qu'on n'attache plus assez d'importance à des fautes de détail insignifiantes dans une faible colonne, désastreuses dans le mouvement d'une grande armée. L'allongement d'un bataillon, l'arrêt inopportun d'une voiture, entravent tout un mouvement. Pour remédier à tout cela , nos règlements militaires sont parfaits; il n'y a qu'à les suivre et à en exiger la stricte exécution.

Mais il est deux faits nouveaux sur lesquels il y a lieu d'insister particulièrement. Un grand changement s'est effectué dans les habitudes du peuple; autrefois, presque tout le monde allait à pied ou à cheval. Aujourd'hui, pour les transports à

grandes distances , tout le monde emploie les chemins de fer, et pour les petits trajets les voitures particulières de tout genre, qui se sont multipliées.

Il en est résulté que si l'on n'a rien perdu de la force qui permet de faire de longues marches, on n'en a plus du moins l'habitude, et l'éducation du soldat, qui était toute faite autrefois sous ce rapport avant son incorporation, a besoin aujourd'hui d'un complément devenu nécessaire.

Il faut habituer ses muscles et ses pieds à la fatigue par un exercice préalable, et de longues marches militaires sont indispensables avant d'entreprendre les mouvements de guerre.

Pour les colonnes agissant en France, et surtout au début de la guerre , le désordre de la marche a été souvent favorisé par le patriotisme mal entendu des populations.

Quand les troupes traversent une ville ou un village, les habitants, surexcités à leur vue, s'empressent de leur offrir des vivres et des liquides. Au lieu d'avoir recours à une distribution régulière, qui répartirait les ressources sagement, chacun veut agir lui-même ; le soldat est excité à sortir du rang; les premiers qui passent ainsi sont gorgés parfois jusqu'à jeter leurs vivres pour en prendre de plus frais; les derniers ne trouvent plus rien, quoique ce soient eux souvent qui en

aient le plus besoin. Il faut ne pas s'opposer absolument à ces habitudes généreuses , quoiqu'elles provoquent le gaspillage; mais s'efforcer d'en éviter les excès et de faire un plus utile emploi des ressources du pays.

Grâce au ciel, la France n'a pas l'habitude de l'invasion; il en résulte que les chefs militaires sont parfois arrêtés par des considérations qui ont bien leur valeur et répugnent à l'emploi de la force dans beaucoup de circonstances. On a vu souvent des colonnes françaises ne pouvoir se procurer de guides dans les villages qu'elles traversaient, tant les procédés sommaires de l'armée prussienne y avaient jeté l'épouvante. Quelque pénible qu'il soit d'exposer des individus à une vengeance souvent impitoyable , il est partout nécessaire que le chef de la troupe impose sa volonté. C'est à lui d'apprécier ce qui lui est nécessaire, et il ne doit pas hésiter à l'exiger quand on hésite à le lui donner. L'emploi de la force n'est plus simplement un droit , c'est un devoir.

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