‹ L'Armée française en 1873Chapitre 64 sur 85 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

DES RÈGLES QUI PEUVENT ETRE ADOPTEES POUR ÉVITER LES DIFFICULTÉS QUI SE SONT PRESENTEES EN 1870.

Avant de se rendre compte des résultats pratiques à déduire des observations qui viennent d'être présentées, il faut commencer par reconnaître que depuis 1815 l'outillage matériel de la France a été profondément modifié. C'est un mouvement tout récent que celui qui a donné naissance aux lignes de chemins de fer, aux télégraphes électriques, à la construction nouvelle de beaucoup de chemins, à la rectification et à l'amélioration de tant d'autres. Les vingt-cinq dernières années ont, sous ce rapport, transformé complètement la surface du pays. L'outillage industriel a fait les mêmes progrès; l'industrie s'est développée et perfectionnée; elle a donné les moyens de construire et d'employer de nouvelles armes qui changent complètement la tactique du champ de bataille. C'est sur la stratégie surtout que vient influer l'amélioration des moyens de transport.

Le progrès de l'industrie va-t-il subir un temps d'arrêt, ou va-t-il continuer? Il est impossible de

le prévoir. Mais tel qu'il est il est déjà si grand que ce qui avait suffi jadis n'est plus bon aujourd'hui , et qu'il ne faut pas reculer devant les changements les plus importants, parce qu'ils sont devenus nécessaires. Les mesures à prendre portent naturellement sur deux points : 1° sur l'appel des réserves; 2° sur les mouvements des troupes après leur réunion.

De l'appel des réserves.

En 1870, les réunions de l'armée régulière ont été entravées par l'organisation des corps de francs-tireurs et de la garde nationale. La première règle à suivre pour l'avenir, c'est d'empêcher absolument, au moment de la guerre, toute formation de ce genre. Il faut que tous passent par l'armée régulière , viennent y faire leur instruction et s'y façonner à la discipline. Les services que peuvent rendre les corps de francstireurs ne doivent pas pour cela être négligés; mais la guerre de partisans doit être faite par des détachements sortant de l'armée, par l'ordre de ses chefs et agissant de concert avec ses opérations. De cette façon , leur action ne sera pas isolée; elle sera dirigée dans un sens prévu, au

besoin secondée et fortifiée s'il est opportun de le faire. Donc, avant tout, il faut, pour que l'appel se fasse régulièrement, maintenir le principe admis dans la loi nouvelle : il ne doit y avoir aucun corps de volontaires organisé en dehors de l'armée régulière,

La garde nationale sédentaire n'existe plus; il ne faut pas la rétablir. Elle inspirait une fausse sécurité, et ne pouvait pas rendre les services qu'on en avait espérés lors de son organisation.

La garde nationale mobile était un excellent élément; la loi nouvelle le transforme, et les hommes qui étaient inscrits sur ses contrôles restent dans leurs foyers, formant une sorte de réserve. Ils ne sont plus organisés en corps spéciaux, ils font partie de l'armée régulière.

C'est ici qu'une modification des plus graves doit être admise en principe et appliquée. On a vu quelles difficultés offre le mouvement de ces soldats de la réserve qui parcourent isolément toute la France à la poursuite de leurs régiments qu'ils ne rejoignent pas toujours; on a vu combien s'était opérée aisément la réunion de la garde mobile, parce qu'elle se réunissait naturellement au chef- lieu du département. Dans les départements les plus grands, et où le chef-lieu est le moins favorablement situé, cinq jours suffisent à un homme à pied pour parvenir de l'ex-

trémité la plus éloignée de cette circonscription territoriale à son centre. Dans presque tous les autres, trois et quatre jours sont suffisants. C'est donc au chef-lieu du département que devront se réunir les hommes de la réserve, et quelle que soit l'organisation adoptée pour l'armée, le premier principe à inscrire est le suivant. Au moment d'une déclaration de guerre, tout homme rappelé qui fait partie de la réserve doit se présenter à l'autorité militaire du chef-lieu du département où il se trouve. Il importe peu qu'une première réunion partielle ait lieu par canton, et que de ce point les hommes arrivent tout groupés au chef-lieu : ce qui est indispensable, c'est que le mouvement ait lieu avec ordre et régularité, et qu'on n'ait plus le déplorable spectacle de 2 ou 300,000 hommes rejoignant isolément par toutes les voies ferrées.

En inscrivant ainsi le principe de la réunion départementale , qui peut différer de celui du recrutement régional, on évite les plus grandes difficultés.

Les hommes devant se réunir dans quatrevingt-sept villes, l'importance du mouvement peut être prévue pour chacune d'elles , parce qu'elle ne dépend plus d'éléments essentiellement instables.

Toute son économie n'est pas bouleversée par

le changement de garnison d'un régiment. On peut connaître dune manière certaine, sinon le nombre exact des hommes à transporter dans chaque département , du moins un chiffre trèsrapproché de la vérité; on peut ainsi voir à l'avance quels seront les points où le matériel de transport devra être dirigé.

Cette étude montrera de suite où devront se faire les travaux pour satisfaire aux difficultés de l'embarquement.

Le principe de la réunion départementale n'implique pas, vient-il d'être dit, d'une manière absolue le recrutement régional et l'immobilisation des régiments, qui paraissent à beaucoup d'esprits des mesures pleines de dangers pour l'avenir.

Ces mesures d'organisation ont pourtant bien leur valeur chez l'ennemi; c'est leur adoption qui a rendu possible en Prusse ces mobilisations si rapides et si menaçantes; deux fois elle a pu ainsi prévenir ses adversaires. Il peut se faire que l'on préfère suivre l'ancien mode de répartition du contingent annuel et choisir pour chaque régiment les recrues dans plusieurs départements; mais il faut du moins admettre comme une nécessité que la réunion des hommes de la réserve se fera par départements.

Dès lors c'est au chef-lieu de chacun que devront être réunis les moyens matériels d'arme-

ment, d'équipement, de chaussure et de vêtements ; c'est là que devront être envoyés les cadres d'instruction.

On verra plus loin sur quelles bases peuvent s'établir les prévisions d'un semblable mouvement. Ce qui ne sera dans ce travail qu'une simple probabilité doit être pour le ministre de la guerre une certitude, car il a ou il doit avoir entre les mains tous les éléments successifs qui permettront de savoir exactement ce qui se passe. Toutefois, comme des calculs minutieux ont déterminé la force respective de chaque portion du territoire, et qu'une longue étude de ces éléments a préparé leur établissement, on peut espérer que nos prévisions ne seront pas déjouées par l'événement , d'une manière du moins qui puisse fausser l'ensemble du travail.

Les cinq premiers jours vont donc être consacrés à l'appel ; c'est le moment où le jeune soldat quitte ses foyers, c'est celui du départ. C'est à ce moment que peuvent se présenter les tentatives de désobéissance à la loi; aussi c'est le moment où le service de la gendarmerie devra être fait avec le plus d'activité et d'énergie. Son rôle sera d'ailleurs bien simplifié, puisqu'il cesse d'exiger l'escorte jusqu'au corps et qu'il peut se terminer par l'arrivée au chef-lieu du département, où l'insoumis sera remis à l'autorité militaire.

Les cinq jours d'activité simultanée incessante dans toute la France devront être consacrés, en outre, à l'armement, à l'habillement et à l'équipement des soldats de la réserve. Chacun d'eux ayant dû être exercé à l'avance, aura tous ses effets réunis dans un magasin et classés sous son nom; il suffira, pour la distribution, qu'il vienne les reprendre là où il les aura laissés. Cette organisation a déjà été essayée pour les effets des hommes de la deuxième portion du contingent; des magasins spéciaux d'armes et d'effets avaient été organisés; ce n'est donc pas une institution nouvelle à créer, c'est un service existant déjà à généraliser et à compléter.

D'après l'importance numérique des détachements qui doivent ainsi se grouper au chef-lieu du département, l'autorité militaire pourra examiner quel est le parti le plus avantageux à prendre, et saura si elle doit diriger les hommes sur les cadres ou les cadres sur les hommes.

Il est probable qu'il y aura avantage , du moins pour l'infanterie , à exécuter ce second mouvement. Les cadres étant préparés à l'avance, peuvent partir dès le premier jour pour aller chercher leurs réserves, si l'on sait où ces réserves se trouvent. Les quelques allées et venues auxquelles peut donner lieu ce mouvement s'effectueraient pendant les cinq jours de la réunion

des réserves : il est d'ailleurs facile de les simplifier en affectant les réserves d'un département à un régiment qui en soit voisin. On obtient cet avantage immense qu'en cinq jours tous les groupes constitués sont organisés et peuvent être employés, tandis que dans le cas contraire, les hommes de la réserve ne peuvent être utilisés qu'après qu'ils ont retrouvé leur corps.

Au point de vue de l'instruction , l'avantage n'est pas moins grand. Avec le système actuel, celui qui en a le plus besoin n'est pas le soldat qui est dans le rang, déjà exercé habituellement : quel est pourtant celui dont le temps se perd en voyages inutiles? C'est précisément le soldat de la réserve, qu'il faut souvent instruire de nouveau.

Enfin, en dirigeant les cadres sur les soldats, on donnera aux réserves qui sont mal organisées le mouvement simple et prompt à exécuter; on donnera à l'armée régulière le mouvement difficile. Le premier sera assurément rapide, et on bénéficiera pour l'instruction du temps qui eût été perdu au second.

L'instruction elle-même peut être simplifiée à la fois et perfectionnée, en s'attachant avant tout aux choses importantes. Le chargement de l'arme par la culasse ne demande pas une aussi grande dextérité que les mouvements difficiles de la charge du fusil à piston. La grande distance à

laquelle on combat ne rend plus aussi nécessaire la précision minutieuse des évolutions sur le champ de bataille; elles n'ont guère lieu qu'en tirailleurs. Mais on peut être sûr qu'une troupe est excellente si elle sait avant tout trois choses : obéir, marcher, tirer.

L'obéissance est la première de toutes les qualités militaires, car c'est elle seule qui maintient le soldat dans les rangs au moment du danger, et qui permet de remédier au désordre dans les cas difficiles. La marche vient ensuite; elle est singulièrement plus pénible pour l'homme chargé et dans le rang que pour celui qui marche isolément et librement : cependant elle est plus nécessaire que jamais ; elle devra donc commencer avec l'arrivée des réserves, se continuer chaque jour, et comme il arrive habituellement en guerre, être longue et faite à toute heure. Elle devra toujours se terminer par un tir à la cible, parce que, en réalité, telle est la vérité, et qu'en guerre, chaque marche doit avoir pour but un engagement, pour objectif un avantage, pour récompense un succès.

En poussant l'activité prévoyante des officiers de ce côté si souvent négligé, on peut attendre tout de leur zèle et de leur dévouement. Mais il ne faut pas oublier que, quels que soient l'ordre et la précision dans les idées, elle ne pourra exister dans les faits, si la première réunion doit se faire

au moment des circonstances les plus difficiles. Il faut que l'article de la loi devienne une réalité, que les réserves soient appelées pour être exercées, quand ce ne serait que pour un jour, de telle sorte que du moins chacun sache ce qu'il a à faire en cas de guerre et ce qu'il aura à diriger. Ces réunions préalables sont absolument nécessaires, et tant qu'elles n'auront pas été étudiées et bien pratiquées, notre organisation militaire restera incomplète.

Pour résumer cette partie , on peut donc dire que c'est par un ensemble de bonnes dispositions législatives et administratives qu'on pourra remédier au vice d'organisation qui a retardé la mise sur pied de l'armée en 1870; que les circonstances les rendent nécessaires, et qu'elles peuvent se rattacher à ces idées simples et faciles :

1° Maintenir avant tout le principe de la suppression de tout corps se recrutant en dehors de l'armée régulière de terre ou de mer ;

2° Etablir que tout soldat de la réserve rappelé au service doit rejoindre le chef-lieu du département où il se trouve, et qu'il a rejoint quand il y est arrivé ;

3° Exiger l'exécution sévère de l'article de la loi qui prescrit des réunions de la réserve, et ne pas le laisser tomber en désuétude; y habituer les populations.

Les mesures administratives correspondantes sont :

1° La préparation au chef-lieu des départements de tout ce qui est nécessaire en effets d'habillement, d'équipement et d'armement;

2° L'organisation du mouvement des cadres vers les réserves, pour qu'il ait lieu simultanément avec leur réunion et soit terminé en cinq jours ;

3° La simplification de l'instruction et sa transformation dans un sens plus pratique.

Avec cet ensemble de mesures bien appliqué, peu de jours, s'ils sont bien employés, permettront de faire beaucoup ; la fusion des réserves dans les corps de l'armée régulière les plus voisins donnera aux uns un nombre , aux autres une organisation dont les uns et les autres ont aujourd'hui besoin. En tout cas, on aura obtenu le moyen le plus prompt de leur donner de la cohésion et de la force.

Des mouvements des troupes.

Les réserves sont réunies , les hommes ont rejoint les régiments, il n'y a plus qu'à les faire partir en corps constitués pour arriver au point de concentration. Pour profiter de l'expérience

de 1870, il faut apporter de notables améliorations aux mouvements exécutés en chemin de fer comme à ceux exécutés par les voies ordinaires, et éviter les encombrements et les défauts des télégraphes.

Page 1