LES TURCOS
La création des turcos ou tirailleurs indigènes remonte à 1862. Un bataillon fut organisé dans chaque province ; on mit à leur tête des officiers éprouvés : le commandant Thomas (aujourd'hui général) , le commandant Bosquet (aujourd'hui maréchal de France), furent chargés de veiller à la formation de deux de ces bataillons.
« Le commandant Bosquet, dit M. de Bazancourt dans le a premier volume de l'Expédition de Crimée, avait conscience cieusement et scrupuleusement étudié le sol de l'Afrique, « et la langue arabe qu'il parlait avec une grande facilité. « Actif, entreprenant, connaissant parfaitement le pays, « habitué à cette guerre étrange de buissons et de rochers, « de surprises soudaines, d'attaques imprévues, nul ne pou- « vait mieux que lui commander ces tirailleurs indigènes, « natures étranges, fiévreuses, qui ont un irrésistible élan « quand on sait le leur inspirer et parler à leur imagination
yGoosIe
a sauvage en les dominant par la puissance du commande' « ment »
L'opinion émise par M. de Bazancourt est corroborée par l'anecdote suivante, que nous empruntons à la biographie du maréchal Bosquet, par H. H. Castille :
« Après Malakoff, an officier blessé à la jambe débarquait « péniblement sur le quai de Toulon, lorsqu'un tirailleur « algérien, paraissant lui-même être en convalescence, l'ait borde, et, dans son langage mi-français et mi-arabe, lui « dit ;
« — Gomment va le général ?
« — Quel générai? il y en a tant de blessés, répond l'of- « acier.
« — Mais la grosse tête! Bosquet j s'écria le soldat.
<t Pour les turcos, le général tout court, c'était le général « Bosquet.
« En apprenant que son chef était guéri, l'Arabe ajouta « que ni l'argent, ni de belles armes, ni un festin ne pour- « raient lui faire autant de plaisir que cette bonne nouvelle, « et il se mit à danser de joie. »
M.Bourbakia,lui aussi, commandé un bataillon de tirailleurs indigènes , et son passage dans ce
corps a été signalé par une chanson due sans doute à la muse complaisante d'un aimable fourrier. Nous en reproduisons le couplet suivant :
Gentil turco, Quand autour de ta boule, Comme un serpent s'enroule
Ce calicot *
Qui te sert de schako.
Ce chic exquis, A qui
L' doivent-ils, à qui?
A Bourbaki, A Charles Bourbaki !
M. Bourbaki a laissé d'autres souvenirs plus glorieux dans les indigènes , où sa furia , son humour, son élégance sous les balles ennemies, avaient le privilège de. mettre en feu les têtes de tous les hommes de son bataillon.
Au commencement de la guerre de Crimée, le maréchal Leroy de Saint-Arnaud qui, dans ses nombreuses expéditions d'Afrique, avait jugé tout le parti qu'on pouvait tirer des turcos , décida qu'un régiment de marche serait envoyé en Orient. Il fut attaché à la division Bosquet. M. Wimpfen, colonel du 13* de ligne, qui avait commandé un de leurs bataillons, fut envoyé en
Afrique pour recruter ce régiment dans les trois provinces. En apprenant qu'il s'agissait d'aller h Stamboul, la ville sainte, de voler au secours de l'islamisme menacé, les soldats arabes répondirent à l'appel qui leur était fait. Un magnifique corps de deux mille quatre cents hommes débarqua à Gallipoli : sa tenue élégante, composée d'une veste, d'un gilet et d'un pantalon arabes en drap bleu de ciel, d une ceinture cramoisie, d'un turban blanc, d'une calotte chachia cramoisie, de guêtres jambières en peau de veau jaune, fit l'admiration de toute l'armée. Le corps d'officiers était superbe, jeune, vigoureux et plein d'élan.
A l'Aima, ils escaladèrent les crêtes à la gauche de l'armée russe, grimpant comme des chats le long des rochers. Le premier officier tué dans cette journée fut un officier de leur régiment.
« Montrez-vous enfants du feu ! leur dit en arabe le gène- « rai Bosquet à Inkermann (l). » — Un cri puissant qui do- « mine le bruit du combat lui répond. Tous se précipitent à « l'envi, profitant des irrégularités du sol, tantôt s'abritant « derrière les hautes broussailles pour recharger leurs ar-
(I) De Bazanconrt, Expédition de Crimée.
« mes, tantôt s'élançant sur ce terrain onduleux et brisé. — a On dirait, à voir ces Africains, un troupeau de bêtes fauves « déchaînées tout à coup ; les balles des Russes ne savent où « les frapper ; ils disparaissent, apparaissent, se couchent « ou se lèvent, mais combattent toujours.
« Ce sont des panthères qui bondissent dans les buissons! » « s'écria le général Bosquet en les suivant d'un regard plein « d'admiration. »
ta ne s'arrêtèrent point les exploits de ces fils du feu; leur impatience dans ces longues nuits et ces terribles journées du siège n'eut d'égale que leur fureur dans le combat.
« — Pourquoi toujours boum ! boum ! » disait un des leurs en imitant le bruit du canon, « baïonnettes au bout du fusil, en avant ! et prendre Sébastopol ! »
Ces braves Arabes revinrent en Afrique après la prise et furent organisés en trois régiments. Leur colonel, M. Rose, qui avait succédé à M. Wimpfen, a été, lui aussi, nommé général.
Aujourd'hui, l'Empereur a voulu les associer aux victoires de l'armée d'Italie : un régiment de marche, sous les ordres du colonel Laure, fait partie de la l rt brigade de la 4 re division du l et corps.
Parmi les officiers généraux et supérieurs sortis de» turcos, nous citerons encore les généraux Vergé et Bataille; les colonels d'Argent, Lévy, Martineau-Deschenetz et Liébert.
Les dames de Gènes ont applaudi aux fanfares de la musique des turcos ; elles ont lancé leurs plus belles fleurs à ces intrépides Arabes ; les Autrichiens sentiront leurs coups à l'heure où parlera la poudre, et les enfants du désert remporteront dans les plis de leur drapeau les glorieuses marques de leurs luttes et de leurs victoires.