INTRODUCTION. XI
moindre effet. J'étais né pouF être militaire. Mais je suis profondément triste. Quelles deux journées! A Wissembourg, nous avons donné tout le temps. A Wœrth, nous avons été engagés seulement à deux heures, pour soutenir la retraite. Nous avons chargé trois fois de suite à la baïonnette et fait plier les Prussiens à plus d*un kilomètre. Mais il a bien fallu céder : ils étaient tanti
» Adieu. Je vous embrasse tous.
» ALBERT
» J'ai été tout le temps en tête de mon bataillon. Les balles ne veulent pas de moi. Dans ma compagnie, nous ne sommes plus qu'une quarantaine sur cent vingt. Je pense qu'on va nous laisser un peu respirer. »
« Mardi 9, au matin.
» Mon cher père ,
» Nous sommes en pleine retraite sur Metz, avec un corps d'armée complètement démoralisé. Voilà six jours que nous marchons jour et nuit ou que nous nous battons, sans vivres ni subsistances aucunes. Je ne sais pas comment les hommes se tiennent encore debout. Nous sommes partis hier, ou plutôt cette nuit, de Sarrebourg^ à minuit, et il
XU INTRODUCTION.
faut que nous soyons demain soir à Metz ou à Nancy : c'est cent kilomètres en deux jours. Encore si la route était libre ! Mais Tartillerie, les bagages, les impedimenta de toute sorte nous précèdent et nous sommes obligés de marcher à raison d'un kilomètre par demi-heure. C'est plus fatigant que de marcher vile.
» Je suis navré, mais je vais bien, pour un homme qui ne s'est pas déshabillé depuis six jours, qui a perdu ses bagages, sa tente, qui couche en plein air avec la pluie sur le dos, sans même un caban à se jeter sur les épaules, sans un sac pour appuyer sa tète. Mon sac est resté sur le champ de bataille de Wœrth ou de Frœschwiller , comme tu voudras.
Nous les avions jetés pour charger à la baïonnette : la mitraille ne nous a pas permis de les ramasser.
» Adieu, je vous embrasse tous.
» ALBERT
» Il paraît que le colonel me propose pour la médaille militaire. Il m'a d'ailleurs fait les plus grands éloges pour « mon entrain et mon sang-froid ». Tu n'en doutais pas, j'espère ! »
Le lendemain, 10 août; il écrivait à un de ses amis cet autre billet, où l'on retrouve la trace des Tpémes in(|uiétudes et de la même tristesse :