INTRODUCTION. XIII
« Mon cher ami,
» Nous sommes en pleine retraite sur Nancy.
Notre corps d'armée, battu à Wissembourg et à Frœschwiller, est démoralisé. Que voulez-vous : à Wissembourg nous étions 6000 contre 40 000 et nous n'avions pas mangé depuis trente-six heures ! A Frœschwiller nous étions 40 à 45000 contre 120000 et nous n'avions pas fait la soupe depuis six jours! Nos hommes ont été admirables; nous avons fait trois charges successives à la baïonnette, à Frœschwiller, et trois fois les Prussiens se sont sauvés. Mais la mitraille nous a écrasés. Sur soixantedix officiers, il en reste à mon régiment trente-cinq; à ma compagnie, sur cent vingt, nous sommes re* venus quarante.
» Soulevez Paris, soulevez la France : que tout le monde marche I
» Je vous écris à la hâte ; voici deux nuits que nous marchons à raison de 50 kilomètres. J'ai les pieds en sang : les jambes demandent grâce, mais pas le cœur. J'ai écrit presque tous les jours à mon père, mais on nous dit que toutes les lettres n'arrivent pas. Le service des postes est fait comme celui des ambulances...
» Adieu. Je vous embrasse tous.
ï> ALBERT. »