‹ L'armée royale en 1789Chapitre 12 sur 136 · XIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XIV INTRODUCTION

Porté à Tordre du jour de son régiment après Reichshoffen, « le fils du grand chef », comme l'appelaient avec une naïve admiration ses camarades algériens, avait reçu en récompense de sa belle conduite la médaille militaire, qu*on ne prodiguait pas alors. Âfirès bien des marches et des contremarches, le régiment harassé arriva au camp de Châlons. Albert obtint une permission de vingt-quatre heures, dont il profita pour venir à Paris. Hélas, dans quel état nous retrouvâmes cet échappé de nos premiers désastres I La sueur et la pluie avaient décoloré sa veste bleue ; sa ceinture rouge, toute déteinte, était roulée comme une corde autour de sa taille; son large pantalon flottant était déchiré, maculé, souillé de sang et de fange; le cuir de ses grandes bottes disparaissait sous la boue de vingt étapes ; il avait la barbe longue et inculte, les joues hâves, le teint bruni, un pli dur entre les sourcils, le regard farouche. Il ne voulait pas se laisser embrasser, tant il était sordide, l'ancien abonné de l'Opéra, le beau garçon, élégant dans sa mise, à qui tous les salons faisaient fête, et que les hommes enviaient parce qu'il plaisait trop ! Oh ! quelle apparition ce fut que celle de ce vaincu, noir encore de la poudre de sa dernière bataille, et dont les yeux, si doux naguère, gardaient quelque chose de tragique, qu y avait

INTRODUCnON. XV

laissé, sans doute, la vision de la mort contemplée face à face ! Il voulut nous dire des choses tendres, mais sa voix était devenue rauque, à force de crier : En avant I Et puis, nous sentions bien que sa pensée n*était pas avec nous, qu elle était là-bas, où Ton avait combattu, où Ton allait combattre encore, làbas, près de ses camarades morts et près de ceux qui, comme lui, restaient encore debout pour la suprême hécatombe... Il ne nous donna que quelques instants, s*en alla prendre un bain et repartit.

Le 2 septembre — jour maudit! — Tarmée est massée au fond de ce cirque fatal qu'entourent des collines hérissées de batteries allemandes. Le !«' tirailleurs est placé sur le bord de la route qui relie Givonne à Sedan. Les officiers font coucher leurs

hommes derrière un repli de terrain, et restent debout sur le chemin, se promenant de long en large, le cigare aux lèvres. L'ennemi, comme toujours, est invisible; comme toujours, aussi, il nous voit et nous écrase, à distance, de boulets. Pas une cartouche à tirer : ils sont trop loin I Pas un mouvement à faire en avant : Tordre est de ne pas bouger ! Et Ton reste ainsi pendant des heures, de longues heures d'inaction, aussi meur-

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