Guibert, Essai général de tactique, n
d'attirail double les embarras et appesantisse l'armée... Ici, il suppose des difficultés, afin de se donner le mérite de les vaincre. Là, il fera pencher légèrement vers une opération dont le résultat sera commode, avantageux à ses propres dispositions. Presque toujours, faute de calculer Tensemble des mouvements, il régardera ses vivres comme le principal, et ils ne sont que Taccessoire... «
Tel est le portrait que Guibert, qui les avait vus de près, trace des munitionnaires.au XVIII* siècle. Ne le croiirait-on pas écrit .d'hier, et ne retrouverait-on pas encore aujourd'hui chez nos intendants quelques-uns des mêmes traits? Et ce n'est pas ici la protestation isolée d'un théoricien : lisez la correspondance des généraux, elle est remplie des mêmes plaintes au sujet des subsistances et des incroyables prétentions de ceux qui les dirigeaient. Ainsi, dès le début de la guerre de Sept ans, un grave conflit éclate entre d'Estrées et Paris-Duverney,
le Louvois de Tépoque : d'Estrées reprochant à Duverney de compromettre par ses lenteurs* sa marche entre le Rhin et le Weser, Duverney répliquant que « les subsistances doivent régler les mouvements de Tarmée ». Un peu plus tard, la querelle reprend sur le môme sujet, avec Richelieu cette !fois. Duverney voudrait l'obliger à « aller chercher les subsistances où elles. sont. » Richelieu lui répond avec raison que « les positions militaires ont pourtant bien leur importance, 'et que c'est aux subsistances d'aller chercher les troupes »•*
Et ainsi de suite :'. entre ces deux pouvoirs rivaux, celui' du munitionnaire et celui du; général en chef, entre l'administration qui prétend s'ingérer dans les opérations et même parfois ; les gouverner, , et le [commandement que ces prétentions paralysent, le conflit est à l'état permanent dans les armées.
l.Rousset, le.Comte de Gisors, p. 171.
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Comment guérir cette plaie, faire cesser ce désordre? Après bien des expériences et des tâtonnements, le roi de Prusse en était venu, pour être moins volé, — ce qu'il n'aimait pas, — et pour être plus libre de ses mouvements, à mettre les subsistances entre les mains d'un directoire de guerre, divisé en plusieurs commissariats qui avaient chacun leur partie : celuici la boulangerie, un autre la viande, un troisième l'habillement. Quand ses troupes étaient en quartier, elle vivaient sur le pays : la guerre nourrissait la guerre. Les états de consommation, visés par J es généraux commandant les arrondissements et par le commissariat, étaient ensuite envoyés au grand directoire établi à Torgau ou à Leipzig, pour être déduit des impositions. Point d'employés, point de frais de magasins, point de déchets, point de non-valeurs. C'est <;e système ou un système analogue que Guibert et quelques autres bons esprits, frappés comme lui de la complication
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de notre administration militaire, eussent voulu voir institué, et c'est en s'emparant de leur idée que Choiseul avait d'abord substitué la ré-' gie, c'est-à-dire l'administration par le gouvernement lui-même, à l'entreprise. Mais ce système, si supérieur qu'il fût à l'autre, n'en différait point encore assez. Pour faire ses régies, Choiseul avait dû recourir au personnel des anciennes compagnies, et la nouvelle administration, dans ces mains habituées au gaspillage, ne réalisa pas toutes les économies qu'on en attendait * . Pour que la réforme portât tous ses fruits, il l'eût fallu plus radicale. Il y fallait surtout un homme ayant tous les courages, mettant le bien public au-dessus de toutes les autres considérations, et prêt à lui sacrifier jusqu'à sa réputation d'honnête homme : j'ai nommé Saint- Germain. L'armée lui doit la
1. Elle avait cependant donné de bons résultats lors de Texpédition de Corse, où elle avait été pour la première fois expérimentée. (Guibert, Essai général^ II, 308.)
première application de cette idée si simple : l'administration dés corps par les corps euxmêmes, et la suppression de tous les intermédiaires qui s'interposaient jadis entre le soldat et son tuteur, naturel, au grand détriment de son bien-être et du trésor. Désormais, au lieu des diverses masses affectées, les unes à l'habillement, à l'entretien et aux réparations, les autres à l'équipement ou. aux remontes, chaque régiment aura sa masse générale gérée par un conseil d'adininistration ainsi composé : le colonel, le colonel en second; le lieutenant-colonel, le major et le plus ancien capitaine.
Ce conseil s'assemblera chaque semaine, et ses délibérations seront consignées sur un registre, ir veillera au bon ordre et à l'économie des deniers communs. Il dressera l'état des fournitures nécessaires au corps, examinera ses marchés, et fera faire les achats par des officiers délégués à cet effet. Il pourvoira lui-même à l'habillement et à l'équipement de la troupe.
Sainl-Germaîn eût été jusqu'à lui donner radministration des vivres, qui était retombée,
SOUS les successeurs de Choiseul, aux mains des entrepreneurs. « Pourquoi, disait-il, les régiments ne feraient-ils pas eux-mêmes leur pain, au moins en temps de paix ? On trouve partout du blé et des moulins. Il n'y a rien de si aisé que de construire des fours où il n'y en a pas, et si les régiments n'ont pas de boulangers, ils peuvent en former; c'est l'affaire de quatre jours*. » Mais les clameurs des intéressés furent telles que Saint-Germaîn dut reculer ^ et se contenter de rétablir la régie. Un grand pas, toutefois, avait été fait, et cette réforme partielle ne devait pas tarder à trouver son complément. Pans le plan de réorganisation générale élaboré par le Conseil de la guerre en 1788 figurent, en effet, plusieurs
i. Mémoires de Saint-Germain,
2. Voir sur ce point. Mention, Saint-Germain et ses réformes.
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dispositions relatives : l** à la manutention du pain par les troupes ; 2° à rétablissement de magasins contenant les 400000 sacs de grains nécessaires à la subsistance de Tarmée pendant quinze mois ; S'* à la création d'un directoire des subsistances composé de deux officiers généraux assistés d'un commissaire ordonnateur des guerres et de six membres tirés des anciennes compagnies; 4"" à la suppression de la régie des fourrages et de lliabillement, et à leur remplacement par des conseils d'administration ; 5"* à la création d'une direction de l'habillement, composée d'un officier supérieur ou général assisté de deux négociants en draperie *, enfin à la réorganisation du corps des commis*^ saires des guerres*. Ces innovations n'étaient pas toutes également heureuses, et l'on a pu, non sans raison, leur reprocher quelques er-
1. Titres IX etX de Tordonnance du 17 mars 1788 sur Tadministration générale de Farmée.
2, Édit du 17 avril 1788,
reups de détail et quelques parties trop compliquées encore. Pressé par le temps, sollicité par le désir de réformer simultanément toutes les branches de Tadministration militaire, il advint au Conseil de la guerre ce qui arrive aux individus comme aux assemblées qui embrassent trop de choses à la fois : son œuvre, excellente en bien des points, aurait eu besoin, dans quelques-unes de ses parties, d'une plus longue incubation. Telle qu'elle est, pour l'époque, elle avait bien pourtant son mérite; que si, sans doute, elle ne réalisait pas le problème d'une administration militaire économique et rigoureusement honnête^ il faut du moins lui savoir gré d'en avoir posé les principes essentiels et tracé les grandes lignes. Viennent des temps moins agités, et sur ces fondements il sera facile d'élever un édifice parfaitement solide et régulier.
Le service de santé ne pouvait être oublié dans le grand travail de réorganisation entre-
pris par le gouvernement de Louis XYI. A vrai dire, il ne l'avait jamais été, et peu de matières depuis deux cents ans avaient plus occupé nos rois\ En né prenant acte de l'établissement des ambiilances qu'au xvf siècle, et de celui des hôpitaux sédentaires qu'au xvii% la France, a dit un écrivain qui n'eat pas suspect *, « aurait encore la priorité sur toutes les autres nations; car aucune, dans ces temps et même après l'exemple donné par la France, n'eut d'hôpitaux militaires. Tous les peuples continuèrent à traiter les blessés et les malades dans les tentes et dans lés quartiers.' Les Autrichiens, les Prussiens, les Danois, les Suédois n'imitèrent les Français que Vers le milieu du xvm® siècle. » Toutefois, cette priorité n'airait pas empêché le service de santé de demeurer pendant bien des années, de toutes les parties de l'adminis-