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Ce suprême effort avait, en effet, achevé de Uépuiser. Si le tremblement de terre auquel il assista en février 1887, à Nice, ne parvint pas à l'émouvoir, il n'en fut pas de même de la disparition d'un homme qu'il aimait tendrement, Raoul Duval, enlevé trop jeune, lui aussi, sans avoir rempli sa destinée, sans avoir eu le temps de donner tout ce que la France avait le droit d'attendre d'un si grand cœur servi par un si grand talent. Albert s'en montra profondément affecté : sans doute, à la douleur de perdre un ami si cher s'ajoutait l'horreur de trouver dans cette fin comme l'annonce de la sienne. De retour à Paris au printemps, il eut la joie d'assister à un heureux événement de famille, le mariage de son beau- fils, M, Roger de Beaune. Dans les premiers jours de juillet, il s'installa chez son père, à Villeneuve- Saint-Georges. De nouvelles crises de suffocation se produisirent presque aussitôt. La mort d'un autre ami, M. Garo, le frappa d'un nouveau coup, et lui fut encore un funèbre présage. Comme il avait toujours été l'homme de la correction et des convenances, il se fit un devoir d'adresser à madame Garo l'expression respectueuse de la part qu'il pre-
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nait à son deuil : qui sait si dans le secret de son âme il ne songeait pas, en écrivant d'une main défaillante cette lettre de condoléances, à des lettres semblables, que recevrait bientôt sa femme, presque veuve déjà? Mais il avait le cœur assez riche pour n*y pas trouver seulement des larmes à verser sur sa propre infortune, et pour se dérober à lui-même, afin de la donner aux autres, cette compassion dont ou est avare, quand on souffre.
Comme si ce n'était pas assez de l'affreuse oppression qui rendait, malgré de fréquentes applications de ventouses sur la région du cœur, sa respiration courte et haletante, des troubles graves reparurent du côté des reins, de sorte que ce misérable organisme, épuisé par l'affection nerveuse, se trouva complètement investi, assailli de tous les côtés par la maladie et la douleur. Comment retracer l'horreur de ces nuits qu'il passait dans un fauteuil, sans pouvoir même se renverser en arrière, parce que toute position qu'il essayait de prendre, voisine de l'horizontale, provoquait de nouveaux accès de suffocation? Il restait là, jusqu'au matin, le haut du corps penché en avant, les coudes sur les genoux, les yeux tout grands ouverts, tantôt regardant fixe* ment dans l^s demi-ténèbres de la chambre, vaguement éclairée par des veilleuses, tantôt appuyant
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son front sar le dossier d'une chaise qu*on plaçait devant lui : heureufx quand il pouvait s'çngourdir ainsi pendant quelques minutes dans une somnolence lourde et hantée de rêves, d*ôù quelque Jusque sursaut Tarrachait soudain, livide, effaré, baigné de sueur. Oh! les longues, les cruelles, les inoubliables heures I... Et comme il se tournait du côté de là fenêtre, pOur voir si Taube ne paraissait pas enfin, et de quel regard il Faccueillait, la> douce, la bienfaisante clarté du jour, à laquelle ses yeux allaient se fermer pour jamais!
Un peu de répit lui était-il accordé par la souffrance, Albert ne songeait plus qu'à réparer le désordre de sa toilette. Le sourire revient alors sur ses lèvres; il parle de ses amis, il exprime le regret de « déranger » les personnes qui veillent auprès de lui. Il se fait lire des journaux ou les lit lui-même quand il en a la force, cause doucement, affectueusement, plaisante avec ceux qui Tentourent, et, dès qu'il sent qu'une nouvelle crise se prépare, demande seulement qu'on éloigne son père* Plus d'une fois, il pria sa bellé-sœur de lui faire entendre un peu de musique ; il indiquait lui-même les morceaux qu'elle devait jouer, la marche du Prophète et celle d'Aïrfa, des fragments de Faust^ de RoméOy les marches funèbres de Chopin et de Beethoven, ses deux airs
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favoris, qu'il écoutait avec une sorte de recueillement farouche, et comme perdu dans un rêve où devaient passer de lugubres images.
Car, on n'en peut malheureusement douter, il se savait perdu. Dès les premiers jours, il avait dit : « J'en ai pour six semaines ». D'autres paroles qu'il laissa échapper dans une sorte de délire : « Ah! c'est horrible, c'est horrible I » et un autre jour : « Que de croix I que de croix 1 » comme si la vision du cimetière eût passé devant ses yeux, ne leùssent, hélas, subsister à cet égard aucune incertitude. Quand on essayait de lui donner un espoir qu'on n'avait plus, il vous regardait longuement, sans rien dire, puis hochait la tête et ne répondait pas. Les souffrances étaient telles, surtout quand le mal se fût localisé dans les reins, qu'il eut des mouvements de révolte, et que, sentant chaque jour la mort plus inévitable et plus proche, il fut tenté de faire luimême le dernier pas qui le séparait encore d'elle. De tendres supplications le détournèrent de cette affreuse pensée : mais, à ceux qui le conjuraient de ne pas songer à une pareille chose, son long regard désespéré disait, en un langage muet, qu'ils sont quelquefois bien cruels dans leur amour, ceux dont l'affection impose le fardeau de la vie au malheureux qui souffre au delà de ce que les forces humaines